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« Maman ? Je m’ennuie… » « Tant mieux ! »
mercredi, 27 mai 2015 / Jade Lemaire

Qui a dit que l’ennui l’ennui l’ennui était une plaie ? Qu’il fallait à tout prix le bannir de l’emploi du temps de nos enfants ? Au contraire, s’ennuyer ouvrirait la voie à la créativité. L’accepter est la base du « slow parenting », ou « parentalité lente ».

Deux heures par jour. 1h58 très exactement. C’est le temps moyen qu’ont passé les 4-14 ans devant la télé en 2014 selon l’étude annuelle Médiamat. Un chiffre en forte baisse mais toujours « catastrophique » pour la thérapeute psychanalytique Odile Chabrillac. Symptomatique de l’angoisse qu’éprouvent non pas tant les enfants que leurs parents pour l’ennui : « Ils ont peur de ne rien avoir à proposer, de ne pas toujours être capables de faire le G.O. »

Résultat : quand le gentil organisateur est en panne, le remède miracle s’appelle la télévision. La petite dernière s’ennuie ? Qu’à cela ne tienne ! Tiens : voilà un DVD. Et hop ! Une heure et demie de gagnée… Ou de perdue ? « L’ennui favorise la créativité, explique Odile Chabrillac. On crée quand on peut, pas quand on veut… et parfois, pour que ça vienne, il faut lâcher prise. Tenez : ma maison n’est jamais aussi propre que quand j’écris ! »

Les couvertures britannique et canadienne du Manifeste pour une enfance heureuse de Carl Honoré, l’inventeur du « slow parenting ».

Accepter l’ennui en tant que parent, c’est donc adopter le « slow parenting », ou « parentalité lente », concept inventé par Carl Honoré dans son très anxiogène Manifeste pour une enfance heureuse. Sous-titre original : Rescuing our children from the culture of hyper-parenting, « sauver nos enfants de la culture de l’hyper-parentalité ». On aurait presque envie d’ajouter : « avant qu’il ne soit trop tard ». Mais trop tard pour quoi au juste ? L’une des 21 couvertures du best-seller déroule une ribambelle de silhouettes enfantines pratiquant danse, violon, gym, etc. La conséquence directe, selon le journaliste canadien, des caprices de parents nés à l’apogée de la société de consommation et soucieux d’ajouter à la maison et à la voiture parfaites, des enfants accomplis. Ce sera donc judo-piano-tennis pour la grande, badminton-violon-scoutisme pour le petit.

Au contraire, le slow parenting fait la part belle à la rêverie, voire à l’ennui. Il s’inscrit dans le « slow movement », dont le premier volet, le « slow food » ou « éco-gastronomie », a été créé en 1986 par l’Italien Carlo Petrini en réaction à l’ouverture d’un McDonald’s sur la piazza di Spagna à Rome.

« On ne sait plus ne rien faire »

Hyper-parentalité, fast-foods… Des excès nord-américains dont la France, pays de l’ô combien célébrée « exception culturelle », serait préservée ? « Détrompez-vous ! Nos enfants aussi sont débordés », s’empresse de rectifier Odile Chabrillac, la psychothérapeute. « Peut-être qu’Outre-Atlantique ils ont poussé ça à l’extrême, mais en France aussi, on bourre les emplois du temps pour caser de la musique, des langues étrangères et du sport dès le plus jeune âge. » Elle concède que ce grand jeu de Tetris est souvent propre à un milieu socio-culturel aisé, mais rappelle que la peur de l’ennui est aussi généralisée en France qu’aux Etats-Unis : « Il n’y a qu’à regarder les gens lire ou textoter dans les transports en commun : on ne sait plus ne rien faire. »

Que répondre alors à sa fille qui s’ennuie ? Linette, 38 ans et slow maman, évite le piège du petit écran :« Je sais que c’est la réplique classique pour obtenir un DVD. De temps en temps je cède, pour qu’elle puisse rester au courant de ce qui se fait et en parler à l’école, mais souvent je lui dis : "C’est pas grave : ennuie-toi et tu verras qu’on s’ennuie rarement bien longtemps". » Ça ne rate jamais : cinq minutes plus tard, un monde de Lego a déjà envahi son imagination… et le parquet du salon.

Non, des cours d’initiation musicale dès 3 ans n’en feront pas le futur Mozart

Linette a connu le slow de manière forcée. Ancienne cadre, elle avait l’habitude de « courir partout ». Jusqu’à ce qu’elle se retrouve brutalement au chômage après la naissance de son premier enfant. Passée le choc, la jeune maman a pris goût au rythme de vie plus lent qu’elle a été contrainte d’adopter. Aujourd’hui blogueuse et autoentrepreneuse, amatrice de Carl Honoré dont elle conseille volontiers la lecture sur la toile, elle se retient bien de speeder ses filles de 4 et 6 ans, « même si parfois on a du mal à ne pas intervenir quand on les voit assises à ne rien faire ».

Calmer son ambition de voir sa progéniture devenir le futur Mozart ou la future Marie Curie, c’est donc par là que commence le slow parenting. Une véritable opération de self-control pour certains, du simple bon sens pour Cécile Ravel, slow maman sans le savoir. Les cours d’initiation musicale dès 3 ans ? Très peu pour elle : « Ils sont déjà suffisamment crevés par la crèche et l’école sans que je charge en plus les soirées ! » Ses garçons de 6 et 8 ans n’ont donc qu’une activité le mercredi – l’escrime – « et cela suffit largement ! ». Une année, elle avait essayé d’ajouter le dessin, « mais on courait partout, c’était pas vivable ». La fin de journée est cool, désormais : goûter et jeux dans le jardin. Les vieux cartons deviennent des épées et les rouleaux d’essuie-tout des longues-vues de pirates. « Ils profitent et c’est tant mieux : on sera suffisamment sur leur dos plus tard, quand ils auront des examens à préparer… »

Pour les adultes aussi

Mais attention : grandir n’est pas un prétexte pour bannir l’ennui. « Il n’y a pas que pour les enfants que l’ennui est bon, objecte Odile Chabrillac, la psychothérapeute spécialiste de l’ennui. Aux adultes, il permet de sortir un moment du rail de leur vie, de prendre un peu de recul par rapport au hamster qui tourne dans sa roue. » Mieux encore, l’ennui dévoilerait notre être et nos désirs profonds, par opposition à ceux que nos proches et la société nous imposent malgré nous.

C’est tout l’objet du coaching proposé par Mitsiko Miller – encore une Canadienne – qui inscrit le slow parenting dans un « mouvement de vie » : la simplicité volontaire. « J’aide les parents à y voir clair, à comprendre qu’il n’y a pas qu’une seule façon d’élever des enfants : celle avec la carotte et le bâton », explique-t-elle d’une voix posée. Chez elle, les garçons de 12 et 10 ans sont « leurs propres employeurs », son mari et elle, « des accompagnants ». « Pour l’instant, ils font l’école à distance. C’est ce qu’ils ont choisi.  » Et les vôtres ? Ils choisissent quoi ?


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