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Giusi Nicolini, maire ouverte de Lampedusa
lundi, 20 avril 2015 / Stefano Liberti

Depuis 2012, l’élue se bat pour accueillir dans des conditions dignes les migrants qui arrivent sur les côtes de son île. Mais la militante de gauche et écolo lutte aussi contre l’hypocrisie de l’Union européenne. Rencontre.

Voilà trois ans qu’elle vit à bout de souffle, toujours à la course entre son bureau, le quai du port, le centre d’accueil, les appels du ministère de l’Intérieur. En mai 2012, Giusi Nicolini a été élue maire de Lampedusa, ce morceau de terre au milieu de la Méditerranée, plus proche de l’Afrique que de l’Europe. Quand elle a été catapultée à la tête de sa communauté, son île était devenue un symbole : celui des carrette del mare, les « charrettes de la mer », ces bateaux déglingués qui arrivent d’Afrique, pleins de migrants qui débarquent, dépourvus de tout sauf de l’espoir de se construire une nouvelle vie.

Et puis il y a les morts : Giusi Nicolini ne pourra jamais oublier ce maudit jour d’octobre 2013, quand la mer a rendu à son île 366 cadavres, l’un après l’autre. Ils étaient Somaliens et Erythréens et ils se sont noyés à deux kilomètres de la côte. « Quand j’y pense, le premier mot qui me vient à l’esprit est “horreur” : tous ces corps alignés, inanimés, les petits cercueils des enfants, le regard perdu des survivants. On doit s’engager pour que les gens n’oublient pas, pour qu’on ne pense pas qu’il soit normal de mourir comme ça. »

Dès son élection, la maire avait répété ces mots : on ne peut pas s’habituer à ce rituel macabre. Déjà, en novembre 2012, après l’énième naufrage et la mort en mer de onze Somaliens, dont huit femmes et deux enfants, elle avait envoyé une lettre ouverte à l’Union européenne. « Je suis consternée par l’accoutumance qui semble avoir gagné tout le monde. Je suis scandalisée par le silence de l’Europe qui a reçu le Prix Nobel de la paix et qui se tait face à un massacre dont le bilan est celui d’une véritable guerre. » Elle insistait sur l’exigence de créer une politique d’asile commune, de mettre en place un système coordonné de secours en mer et de prévoir la possibilité de demander l’asile auprès des ambassades, dans les pays de transit. « Comment peut-on accepter au XXIe siècle qu’on demande l’asile à la nage ? »

Une île conservatrice, une maire de gauche et écolo

Ses mots ont sans doute frappé celui qui était alors l’archevêque de Buenos Aires, en Argentine, Jorge Mario Bergoglio. Devenu pape, François choisit Lampedusa comme destination de son premier voyage pastoral, le 9 juillet 2013. Pendant son homélie, devant une foule de 10 000 personnes, il tempêta contre la « mondialisation de l’indifférence ». C’était à peu près mot pour mot le message que Giusi Nicolini relayait depuis son élection, et même avant. « Ç’a été très émouvant d’écouter le Pape prononcer des mots aussi forts et aussi durs. Il s’agit d’une personne hors du commun », raconte-t-elle. Trois mois après le message du souverain pontife se déroulait la plus grande tragédie de l’immigration que Lampedusa ait jamais vécue : le débarquement de 366 cadavres, hommes, femmes, enfants, alignés dans un hangar. « Ça a été un des moments les plus tristes de ma vie. »

Mais comment une île plutôt conservatrice a-t-elle élu pour maire une militante de gauche, ancienne responsable de la section locale du mouvement écolo Legambiente qui s’est toujours battue pour les droits des migrants et contre la politique de fermeture de l’Union européenne ? Menue mais tenace, Giusi Nicolini a le regard fort de ses idées : elle a su convaincre ses concitoyens qu’il valait mieux avancer des demandes précises auprès du gouvernement central plutôt que de se plaindre des étrangers. Car à Lampedusa, on avait toujours accusé le gouvernement de donner assistance aux migrants tout en négligeant les services de base aux habitants. Les résidents n’ont jamais trop supporté que l’Etat italien investisse dans la construction d’un centre d’accueil, dans les sauvetages en mer et dans le transfert des migrants vers la péninsule et laisse dans le même temps l’île à l’abandon : pas d’hôpital, des écoles qui s’écroulent, des égouts qui explosent… « On ne peut pas accoucher à Lampedusa, il faut aller à Palerme. Il y a des gens en dialyse qui ont dû vendre leur maison pour se payer les allers-retours avec la Sicile », déplore la maire. Et de rajouter : « Mais cela n’a rien à voir avec les migrants. On doit accueillir ces pauvres gens qui arrivent sans rien. En même temps, l’Italie et l’Europe doivent comprendre que Lampedusa n’est pas qu’une île. C’est la frontière de l’espace européen. L’Italie et l’Europe doivent assumer cela et arrêter de ne se souvenir de nous que quand il y a urgence, quand il y a des arrivées massives ou des morts. »

« La deuxième plus belle plage de la planète »

Lampedusa semble condamnée par sa géographie : formellement en Italie, elle est plus au sud que Tunis, en Tunisie. La côte de la Sicile est loin ; pour la rejoindre, il faut compter dix heures de bateau. En hiver, quand la mer est agitée, l’île craint de rester sans approvisionnement. En été, elle est envahie par les touristes qui viennent se baigner dans les eaux cristallines de l’« île des lapins », « la deuxième plus belle plage de la planète », selon CNN. Toute l’année, en revanche, des migrants y arrivent.

Sur la pointe sud, un monument du sculpteur italien Mimmo Paladino a été érigé et accueille les nouveaux arrivants. Cet arc décoré avec des chaussures déchirées, des assiettes vides, des mots écrits à la main a été baptisée La Porte de l’Europe. Mais l’Europe souvent oublie ce morceau de terre. Pire, il semble parfois qu’elle préférerait garder cette porte bien fermée. La mission que Giusi Nicolini s’est fixée est précisément de s’y opposer. Dans ses déplacements, à Rome comme à Bruxelles, dans ses interviews aux médias, inlassablement, elle répète que Lampedusa n’est pas la périphérie la plus extrême de l’espace européen, mais un avant-poste au centre de la Méditerranée, cette mer jadis berceau d’échanges qui, aujourd’hui, s’est fermée et transformée en cimetière.

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