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Front national, l’écologie par les nuls
lundi, 26 janvier 2015 / Amélie Mougey

« L’écologie du XXIe siècle sera patriote ou ne sera pas », clame le collectif Nouvelle écologie. Avec la naissance de ce cercle de réflexion, le parti d’extrême droite s’aventure sur les questions environnementales. Attention à la marche.

Au Front national, l’écologie n’est plus « la nouvelle religion des populations urbaines aisées bobos-gogos », que raillait Jean-Marie Le Pen en 2010. Depuis le 10 décembre dernier, elle est un sujet de réflexion. Après des décennies à présenter un programme écologique se résumant à « la préservation de la faune, de la flore et des paysages », le parti a annoncé en grande pompe la création de son collectif Nouvelle écologie. Au sein de ce quatrième cercle de réflexion ouvert à tous les membres du Rassemblement Bleu Marine, l’écologie sera « réaliste et patriote ». Mais encore ? Pour en savoir plus sur la recette qui mijote au fond de la marmite verte du FN, Terra eco a passé au crible les prises de position de quelques cadors du parti. Bévues garanties.

1. Fluidifier le trafic… réduit la pollution atmosphérique

L’ozone et les particules fines ne résisteront pas à Wallerand de Saint-Just. Pour le candidat déçu à la mairie de Paris, « c’est en fluidifiant le trafic et le stationnement que l’on luttera efficacement contre la pollution ». Dans un billet publié le 6 janvier, sur le site du Front national, il brocarde « l’incompétence de la municipalité » face au pic de pollution qui sévissait alors et propose « une augmentation significative du nombre de places de stationnement, permettant aux résidents de se garer facilement, sans tourner pendant des heures, et donc sans polluer pendant des heures ». Le trésorier du Front national voit dans cette fluidité retrouvée – encore renforcée par la suppression des horodateurs et la synchronisation des feux de circulation – la seule action susceptible de libérer nos poumons. « Toutes les autres politiques ont été des échecs, quand elles n’ont pas été simplement des prétextes », assène-t-il.

Il suffirait donc de 35 000 places de parking de plus pour que Paris respire. La corrélation laisse ingénieurs et économistes sceptiques. « Je veux bien croire que lorsque l’on cherche une place, que l’on s’arrête, que l’on repart, on engendre une pollution supplémentaire, concède Laurence Rouil, chercheuse à l’Ineris (Institut national de l’environnement industriel et des risques). Mais ramené à l’ensemble du trafic, c’est anodin. » La fluidité du trafic, si déterminante pour le Front national, est au contraire considérée comme un facteur marginal par la responsable du pôle modélisation environnementale et décision : « Il n’existe que deux leviers efficaces : l’amélioration technique des véhicules et la réduction du trafic. » Inefficace, l’idée pourrait même s’avérer contre-productive. « Plus on donne de place à la voiture, plus elle en prend », résume Yves Crozet, économiste au Laboratoire d’économie des transports (LET). Quand se garer devient un jeu d’enfant, « tout le monde est tenté de prendre sa voiture pour faire 300 mètres », constate-t-il. A l’inverse, lorsque le stationnement est contraint, le trafic diminue. Quand les places se font rares, entre 20% et 38% des automobilistes se rabattent sur la marche, les transports en commun ou le vélo selon une étude (à lire ici en pdf) du Certu (Centre d’études sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et les constructions publiques). « Les Suisses et les Allemands l’ont bien compris, précise Yves Crozet. Ils ne veulent pas se laisser envahir par les voitures, donc ils limitent le stationnement, réduisent la taille de la voirie. Cette batterie de mesures, baptisée “traffic calming”, a fait ses preuves en matière de pollution. »

Sauf que le FN n’a aucune envie de calmer le trafic. « Il faut vivre avec son temps et avec le progrès technique, rétorque Wallerand de Saint-Just. Si l’homme a créé la voiture et que nos usines en fabriquent autant, il faut permettre aux gens de bouger avec. » Selon lui, la meilleure des politiques serait d’« arrêter d’emmerder le monde », puisque de toute façon, « les choses s’améliorent d’elles-mêmes, toutes seules. Regardez, c’est fini les veilles guimbardes ; aujourd’hui, les voitures ne polluent presque plus ». Une prise de position qui ne surprend pas Yves Crozet : « Le FN est le parti des automobilistes », estime ce professeur de l’Institut d’études politiques de Lyon. Marine Le Pen ne dit pas autre chose : « Notre écologie, ce n’est pas de harceler, d’assommer l’automobiliste », clamait-elle lors du discours d’inauguration du collectif Nouvelle écologie.

2. Le protectionnisme, seule vraie arme pour défendre la nature

A en croire la présidente du FN, l’écologie est déjà inscrite dans l’ADN de son parti. « Quand on est patriote, on est écolo ; quand on est mondialiste, on ne peut pas être écolo », a-t-elle soutenu le même jour. Pour préserver la planète, rien de tel que le repli sur soi. Un crédo que partage Florian Philippot, vice-président du parti et farouche partisan d’un « protectionnisme intelligent ». « La vraie arme pour défendre la nature et la santé des hommes, ce sont les droits de douane ciblés sur les produits fabriqués dans des pays qui ne respectent aucune norme environnementale », écrit-il dans un communiqué.

Pour soulager la planète, il suffirait de taxer aux frontières les importations de pollueurs extérieurs. Au vu des multiples rapports d’ONG épinglant les dérives des multinationales, l’idée semble sensée. « Ça peut pousser les gros exportateurs à adopter des normes plus strictes », reconnaît Arnaud Parienty, professeur agrégé de sciences économiques et auteur de Productivité, croissance, emploi : la France dans la compétition mondiale (Armand Colin, 2005). Mais la mesure pose au moins trois problèmes.

D’abord, celui de la faisabilité. Avec de tels droits de douane ciblés, la France risque de se faire attaquer devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour pratiques discriminatoires. Le cas de figure s’est déjà produit en 1998 avec l’affaire « tortue-crevette » : les Etats-Unis avaient été condamnés pour avoir interdit l’importation de crevettes malaisiennes après avoir découvert des conditions de pêches mortelles pour les tortues. Le pays a finalement été acquitté en démontrant qu’il n’avait pas agit dans le but de préserver ses propres intérêts. Or, c’est précisément pour favoriser « le développement de l’économie nationale » que le FN rêve d’un « protectionnisme intelligent ».

Deuxième problème : « Tout miser sur le protectionnisme revient à considérer que les atteintes à l’environnement, c’est la faute des autres », note Arnaud Parienty. De fait, avec le FN, seuls les pollueurs étrangers seraient taxés. Dans l’Hexagone, Marine Le Pen « souhaite rompre avec l’écologie punitive, cette écologie qui vous dégoûte d’elle même et ne fait avancer aucune cause, déclarait-elle lors du lancement du collectif. Notre écologie ne consiste pas à multiplier les taxes ». Dernier problème posé par les droits de douane ciblés : celui de l’efficacité. « La mesure aura une portée si elle est prise à une grande échelle, au niveau du marché européen. Un accès restreint au marché français ne suffira pas à faire changer les pratiques des multinationales » estime Arnaud Parienty.

3. Une réponse « nécessairement locale et nationale »

Le nouveau Monsieur Ecologie du FN, Philippe Murer, balaie d’un revers de main les propositions de ses acolytes. Pour lui, la place de la voiture en ville « n’est pas un questionnement », puisque « d’ici à vingt ans, tout le monde roulera à l’hydrogène ». Quant au protectionnisme intelligent, « il faut qu’on en discute plus, mais la vraie arme, ce ne sont pas les droits de douane ». Au milieu de débats qui s’annoncent houleux, un point au moins fait consensus : la question écologique sera traitée par des décisions nationales. « Le cœur de notre politique écologique, ce sera un investissement massif sur les énergies renouvelables, rendu possible grâce à une banque centrale et une monnaie nationale », détaille Philippe Murer. Ainsi, ces mêmes « énergies vertes » jugées « pas réalistes en l’état » dans le dernier programme du FN, servent aujourd’hui à justifier une sortie de l’euro.

En matière d’environnement, Marine Le Pen considère qu’« on agit efficacement et de manière réaliste à partir de ce que qui existe, c’est à dire les Etats-nations » et fustige l’action des « organismes supranationaux hors contrôle (…) On a déjà un parfait laboratoire de ces dérives avec l’Union européenne ». Pour sa part, le collectif Nouvelle écologie brocarde les sommets internationaux. « CopLima : échec prévisible », lisait-on sur son compte Twitter au lendemain du sommet onusien. Toute solution supranationale serait-elle donc vaine ? A l’Ineris, Laurence Rouil travaille justement à déterminer le niveau de décision le plus pertinent pour lutter contre la pollution. Sa conclusion est sans appel : « L’échelle européenne, avec ses directives et règlements, est extrêmement efficace pour faire baisser le niveau de fond de la pollution. » Or, l’ozone et les particules se déplaçant sur de très grandes distances, « c’est justement sur ce niveau de fond qu’il faut jouer pour être pertinents », poursuit la chercheuse.

La logique est la même pour le climat. Entre 1850 et 2007, la France n’a contribué qu’à 2,2% des émissions de gaz à effet de serre mondiaux. Même si la transition énergétique théorisée par Philippe Murer dans l’ouvrage La Transition énergétique (Editions Mille et une nuits, 2014) aboutissait – il suggère de remplacer, pour un coût d’environ 1 500 milliards d’euros sur vingt ans la totalité des énergies fossiles importées par un développement massif des énergies renouvelables, en donnant une place centrale à l’hydrogène et en maintenant la production nucléaire –, son impact resterait marginal. Face à ce problème global, l’économiste, fraîchement devenu frontiste, reste optimiste quant à l’efficacité d’une action isolée. « Si l’on réussit, les autres suivront » prédit-il. « C’est exactement la fable du colibri de Pierre Rabhi », glisse-t-il, avant de renouer avec un discours plus familier au parti : contre les dérèglements climatiques, « la France fera sa part, elle ne pourra pas prendre le poids du monde sur ses épaules ».

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