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Lauren Anderson : « Cette révolution a besoin des pouvoirs publics »
vendredi, 18 juillet 2014 / Amélie Mougey

Lauren Anderson est la directrice de l’innovation du Collaborative Lab, laboratoire global de veille et de conseil sur la consommation collaborative. Elle prédit un avenir radieux à ce phénomène, si les Etats et les entreprises prennent le bon virage.

La consommation collaborative est-elle un mouvement de fond ?

J’en suis persuadée. Aujourd’hui, du réveil au coucher, quasiment chaque geste de mon quotidien peut être placé sous le signe de la consommation collaborative. Je peux petit-déjeuner avec des produits venant d’un collectif d’agriculteurs, quitter la maison que je partage avec d’autres familles pour rejoindre un covoitureur. Celui-ci me déposera devant mon lieu de travail, un espace de co-working entièrement aménagé avec du mobilier de seconde main.

Si je quitte le bureau tôt, j’en profiterai pour organiser mes vacances en réservant sur Internet le véhicule d’un particulier et l’appartement d’un autre. Au moment du départ, je laisserai moi-même les clés de mon logis à un voyageur venu découvrir l’Australie. Ce scénario, insensé il y a quelques années, paraît aujourd’hui presque évident. La vitesse à laquelle ces pratiques se propagent est hallucinante. Le succès d’Ebay, Airbnb ou du covoiturage montre qu’elles ont vocation à se démocratiser.

Ne craignez-vous pas qu’en réglementant les Etats étouffent le mouvement ?

Cette révolution a besoin des pouvoirs publics. Les citoyens se sont emparés des pratiques collaboratives plus vite que les législateurs. Le mouvement s’est développé sans entraves dans une zone de flou juridique. Mais l’exemple de Airbnb à New York [qui a retiré des annonces par crainte d’une enquête, ndlr], montre que cette période de liberté est sur le point de s’achever.

Plus le phénomène prend de l’ampleur, moins les Etats peuvent l’ignorer. Ils vont être contraints de l’encadrer. Ce n’est pas un mal. Avec l’économie collaborative, certaines règles, comme l’interdiction de la sous-location, sont devenues obsolètes. Si les Etats acceptent que les citoyens regagnent du pouvoir et s’ils légifèrent dans l’intérêt général, le mouvement va, au contraire, en sortir consolidé.

Les gouvernements ont donc un rôle à jouer ?

Oui. La confiance est un des piliers de la consommation collaborative, et c’est sur ce point que les Etats peuvent agir. Une reconnaissance juridique et plus de clarté permettraient de débarrasser ces nouveaux modes de consommation de tout soupçon d’illégalité. Les pouvoirs publics doivent aussi accompagner le mouvement concrètement, en développant des infrastructures. La création de places de parking pour le covoiturage en est un bel exemple.

Et du côté de l’économie traditionnelle, quelles réactions attendez-vous ?

Que ses acteurs s’impliquent. Pour certains c’est déjà le cas. Prenons le constructeur automobile allemand Daimler : il se lance dans l’autopartage alors qu’a priori la pratique dessert ses intérêts. En réalité, les grands groupes savent que nous sommes à un tournant qu’ils ne doivent pas manquer. Au sein du Collaborative Lab, nous sommes très sollicités, par des industriels, des banques, des compagnies d’assurance, des professionnels du tourisme…

Nous les aidons à changer de schéma de pensée, à envisager une autre logique économique. Nous leur apprenons à réfléchir en termes d’usage et de partage, plutôt qu’en terme de propriété et de volume. Ce n’est pas évident.

Pour les industriels, cela implique de revoir jusqu’aux phases de conception, pour proposer des produits pensés pour être partagés. Ce peut être l’installation de boîtes noires dans les voitures collectives. Celles-ci permettraient d’enregistrer les informations sur les trajets et donc de faciliter la répartition des frais. Cela suppose aussi de fabriquer des produits plus résistants, donc de sortir de l’obsolescence programmée. C’est l’ensemble du modèle économique qui va être chamboulé.

Les grands groupes vont-ils confisquer ces pratiques ?

Je ne le pense pas. La consommation collaborative est née des start-up et non des départements de recherche et développement de multinationales. Internet a permis une déconnexion entre la taille de l’entreprise et son impact. Dans ce contexte, ce sont les idées qui comptent. C’estpourquoi, à mes yeux, les start-up vont rester les moteurs du mouvement.

Que peut-on inventer ? Que voyez-vous émerger ?

La consommation collaborative a atteint le stade du partage d’animaux de compagnie, avec aux Etats-Unis le site DogVacay6. Je ne vois pas ce qu’on peut encore aller chercher. Même les objets de luxe, jet privés ou yachts, se partagent. Ce sont ces mêmes objets dont la possession exclusive faisait tout l’intérêt. Reste que tout cela se passe au niveau des individus, des consommateurs. Ce que j’entrevois, c’est plutôt un changement d’échelle.

Via les entreprises ?

C’est là qu’il reste des choses à inventer. Dans l’industrie on peut aller vers un partage croissant du matériel, utiliser des machineries lourdes en location ou d’occasion. Dans la construction, les professionnels du BTP n’achèteront plus de bétonnière mais des heures d’utilisation. Idem dans l’agriculture. Les logiques d’autopartage peuvent parfaitement être transposées aux tracteurs et autres engins agricoles. Après les consommateurs, c’est au système productif de sauter le pas. Sans compter les administrations et les institutions qui vont, elles aussi, devoir apprivoiser cette nouvelle manière de penser.

Quel sera le rôle des innovations numériques ?

Il restera crucial. Le mouvement est très dépendant des nouvelles technologies. On prend souvent 1995 comme point de départ. C’est l’année où, grâce à une expérience toute simple, Pierre Omidyar, le fondateur d’Ebay, a pris conscience du potentiel d’Internet. A cette époque, il met un pointeur laser cassé en vente sur son nouveau site Internet. A sa grande surprise, l’objet trouve preneur…auprès d’un collectionneur.

Internet est l’outil le plus efficace pour permettre la rencontre d’une proposition avec des millions de personnes. En rendant ces rencontres possibles à tout moment, les smartphones ont accéléré le mouvement. Et ce n’est pas fini. Revenons à l’exemple du partage de voitures. On peut imaginer une application smartphone, ou un système d’empreintes digitales, qui permettrait de déverrouiller les véhicules à distance et résoudre le problème des clés.

Ne risque-t-on pas de voir la débrouille et les revenus fragmentés remplacer les emplois stables ?

Il est facile d’imaginer ce scénario extrême. Ce n’est pas celui que nous retenons. Nous considérons ce mouvement comme l’un des piliers d’une nouvelle économie, non comme une solution de rechange à l’ancien système. Il n’y a pas incompatibilité, l’économie collaborative s’incarne dans des associations à but non lucratif et des start-up financées par capital-risque. Et il existe des dizaines de formes intermédiaires.

Toutes sont nécessaires, car toutes émergent là où les systèmes actuels sont inefficaces ou défaillants. L’emploi flexible et collaboratif apparaît quand il y a du sous-emploi. Il n’en est pas la cause. La consommation collaborative ne menace pas les acteurs de l’économie traditionnelle, à condition qu’ils sachent en saisir les avantages. C’est un moteur pour faire naître de nouvelles entreprises et faire évoluer les anciennes. Il est d’ores et déjà créateur de valeur et d’emploi.

Y a-t-il des secteurs où elle ne s’imposera pas ?

J’aimerais dire que non. Mais il y a un domaine où le changement va être compliqué, c’est justement du côté des technologies. Comment se passer de son ordinateur personnel, de son smartphone ? Les principaux outils de la consommation collaborative sont très individuels. C’est assez paradoxal, on touche peut-être là la limite du système.

La consommation collaborative semble l’apanage de l’Europe et de l’Amérique du Nord, va-t-elle le rester ?

Ce n’est déjà plus tout à fait vrai. Dans les pays comme le Brésil, ces pratiques accompagnent le développement. Là-bas, il y a Caronetas qui propose de partager les trajets domicile–travail. C’est une partie de la réponse aux énormes problèmes de trafic que connaissent les grandes villes. La Corée du Sud a créé un système de tourisme chez l’habitant. Il y évidemment les berceaux, les centres névralgiques. San Francisco (Etats-Unis), où l’énergie est propice à l’émergence de start-up, mais aussi une poignée de villes à travers le monde comme Londres, Amsterdam, Séoul, Paris ou Sydney.

A quel échelon la consommation collaborative s’épanouit-elle le mieux ?

Airbnb a montré qu’une pratique collaborative peut conquérir la planète. La dynamique est donc mondiale. Cependant, je suis convaincue que, pour s’enraciner, le mouvement doit se relocaliser. Les interactions sont plus riches, les communautés plus soudées et les échanges de biens et de services plus nombreux au niveau d’un village ou d’un quartier. La consommation collaborative n’est qu’un retour à des comportements mercantiles anciens, aux échanges tels qu’ils s’opéraient sur la place du marché. La nouveauté, c’est la mise en réseau. Elle permet aux bonnes idées de se propager. Cependant je ne pense pas que, demain, des géants comme Airbnb ou Ebay resteront les modèles dominants de la consommation collaborative.