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Non, fermer Fessenheim ne fera pas 2 000 chômeurs de plus
lundi, 7 juillet 2014 / Amélie Mougey

Autant de chômeurs en cas de fermeture de la centrale nucléaire alsacienne ? Loin s’en faut. Explications.

Elle est la doyenne des centrales françaises. Construite au-dessus d’une faille sismique, Fessenheim (Haut-Rhin) cristallise les craintes des anti-nucléaires. Le hic, c’est que, directement ou indirectement, elle génère aussi 2 000 emplois. Au total, sa présence influe sur les revenus de 5 000 Alsaciens. Ces chiffres, déjà avancés par le cabinet Syndex (étude en pdf) missionné par les syndicats du site en 2012, viennent d’être confirmés par l’Insee, Institut national de la statistique et des études économiques. Dans une étude (en pdf) publiée mardi 1er juillet, les statisticiens dénombrent 850 personnes directement employées par EDF, 510 emplois indirects liés à l’activité des sous-traitants et 550 emplois induits par la présence de tout ce petit monde sur le territoire. Les syndicats y voient autant d’« emplois perdus » en cas d’arrêt de l’activité. Si la promesse présidentielle de stopper la production en 2016 est tenue, le délégué CGT de la centrale Laurent Raynaud prédit aussi un « appauvrissement de la région ». Au niveau local comme national, ces corrélations méritent d’être nuancées.

Le démantèlement ? 15 000 emplois

« Ce qu’on a mesuré, ce sont les emplois qui dépendent de Fessenheim aujourd’hui, à un instant T, précise Jean-Pierre Courson, responsable des études et de la diffusion à l’Insee Alsace. Le nombre de personnes qui se retrouveront au chômage si le site ferme, ça l’Insee ne peut pas le prévoir. »

« Pour arrêter une centrale nucléaire il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton », rappelle Marc Jedliczka, porte-parole de l’association Négawatt, partisane d’une sortie du nucléaire à l’horizon 2033. « Le site n’est pas déserté lorsque la production s’arrête », précise-t-il. Ainsi, pour le réacteur Bugey 1 dont la cessation d’activité a été décidée en 1996, les opérations de mise à l’arrêt n’ont pris fin qu’en 2005. A Fessenheim, l’argument ne rassure pas la CGT. « L’expérience de Bugey 1 et celle de Superphénix nous montrent que douze mois après l’arrêt des réacteurs, seuls 10% des effectifs sont encore sur place », s’inquiète Laurent Raynaud. Sauf qu’aucun de ces réacteurs n’a encore été démantelé. « Pour l’heure, il est très difficile de quantifier l’emploi généré par ces opérations car il n’existe aucun précédent, note Jean-Pierre Courson. Ce qui est sûr, c’est qu’elles s’inscriront dans le temps long. » Dans son scénario de transition énergétique, l’association Négawatt estime qu’à l’horizon 2030, le démantèlement aura créé 15 000 emplois. Un gisement conséquent mais insuffisant pour remplacer les 125 000 emplois directs qui, selon une étude du cabinet PwC commandée par Areva, dépendent de la filière électro-nucléaire.

L’opportunité des départs à la retraite

« Ce qui va amortir l’impact ce n’est pas tant le démantèlement que les départs à la retraite », tempère Philippe Quirion, économiste, auteur d’une étude (en pdf) consacrée à l’effet net sur l’emploi de la transition énergétique . A Fessenheim, un quart des salariés directement employés par EDF a plus de 50 ans. Sur l’ensemble du parc nucléaire français, près de la moitié du personnel approche de la retraite. Philippe Quirion voit dans cette pyramide des âges « une opportunité » de transition en douceur. « La plupart des salariés ont commencé leur carrière dans les années 1970, quand les centrales démarraient. Si on arrête les réacteurs aujourd’hui, les hommes et les centrales partiront à la retraite en même temps. » A l’inverse, la prolongation de leur durée de vie est synonyme d’ embauche et de formation. Autant de nouveaux salariés qui, selon Philippe Quirion, « se retrouveront sur le carreau à la moitié de leur vie professionnelle ». L’argument ne convainc pas Laurent Raynaud. Le syndicaliste voit dans ces départs « un potentiel d’embauche » dont le bassin d’emploi aurait tort de se passer.

« Sur le plan industriel, la région est déjà assez sinistrée, ce serait irresponsable de supprimer une source d’emploi », estime le syndicaliste. Son diagnostic est confirmé par l’Insee. « Aucun moteur d’emploi ne se dégage pour remplacer la centrale », indique son rapport. Mais Jean-Pierre Courson nuance : « La centrale est implantée dans un territoire résidentiel, les habitants travaillent pour la plupart dans les villes voisines, l’inscription de la centrale est diffuse. » De fait, seule la commune de Fessenheim vit de la centrale pour plus d’un tiers (35%) de sa population (2 300 habitants). Sur le bassin d’emploi, entre 2% et 12,5% de la population (dans quatorze autres communes) ont une activité liée à la centrale. « Nous ne sommes pas dans le cas de figure d’une mine ou d’une usine dont la fermeture met toute une région au chômage », relativise le statisticien. A titre de comparaison, dans la même zone géographique, 42 000 emplois sont liés directement ou indirectement à l’activité de PSA Peugeot-Citroën, soit 122 00 ménages.

« Le métier de cocher n’existe plus, et alors ? »

Diffuse, l’empreinte de la centrale l’est aussi chez les sous-traitants. Sur les 400 entreprises concernées, seules 16 y consacrent plus de 10% de leurs effectifs. « Parmi ces sous-traitants, il y a aussi les nomades du nucléaire, qui vont de centrales en centrales pour des opérations de maintenance en zone contaminée, note Marc Jedliczka. Pour eux, deux réacteurs en moins sur 58 ne va pas chambouler la gestion des effectifs. »

« Il faut arrêter de se raconter des histoires, proteste Laurent Raynaud, sur le site. On peut tourner le problème dans tous les sens, moins d’activité c’est forcément moins d’emplois. » Cette causalité, Marc Jedliczka ne la nie pas. « Evidemment des postes vont disparaître. C’est le principe même d’une transition. Par exemple, aujourd’hui le métier de cocher n’existe plus, et alors ? ». Pour lui, ces pertes de postes ne sont pas regrettables tant que la transition énergétique crée de nouveaux emplois. Une étude de l’Ademe, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, indique qu’en 2010, 106 000 équivalents temps pleins ont été créés dans les énergies renouvelables. Sans compter l’efficacité énergétique qui en 2010 a entraîné la création de 126 000 équivalents temps plein, soit autant d’emplois directs que dans toute la filière électro-nucléaire ! « L’intensité en emploi est beaucoup plus importante dans le bâtiment que dans la production d’électricité », note Philippe Quirion. Ainsi, un million d’euro investi dans l’efficacité énergétique crée 16 emplois, contre 6 pour la production d’électricité.

« L’énergie que ne produira plus la centrale de Fessenheim, il va bien falloir l’économiser ou la produire autrement, résume Marc Jedlizcka pour qui ces nouvelles activités vont générer de l’emploi. » Reste que ce tournant est peu anticipé. La communauté de communes Essor du Rhin, dans laquelle est située la centrale alsacienne, n’a relevé « aucun projet de transition énergétique assez abouti pour mériter qu’on en fasse état ». EDF, interrogé sur le devenir des salariés de Fessenheim, reconnaît qu’aucun plan de reconversion n’est pour l’instant envisagé. « En l’absence d’annonce sur le devenir de la centrale, ce serait précipité », justifie son service communication.