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« Tout dans la société nous pousse à devenir végétalien »
lundi, 28 avril 2014 / Claire Baudiffier

Acceptez-vous que l’on tue des animaux juste pour votre plaisir ? Si vous répondez non, alors la cohérence serait d’arrêter la consommation de tous les produits animaux, estime Thomas Lepeltier, philosophe des sciences.

Thomas Lepeltier est historien et philosophe des sciences. Il a publié La Révolution végétarienne, son premier livre sur l’éthique animale.

Etes-vous vous-même végétarien ou végétalien et depuis quand ?

J’ai commencé à être végétalien à partir de 2008. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Tout a commencé avec la lecture d’Un Eternel Treblinka. Des abattoirs aux camps de la mort, de Charles Patterson (Calmann-Lévy, 2008). J’ai été ébranlé par la violence que je découvrais. Je me suis donc mis à réfléchir à la question animale. Or plus je lisais, plus je me rendais compte qu’il n’y avait pas de raisons de ne pas être végétalien et qu’il y avait toutes les raisons de le devenir si je ne voulais plus être complice de cette violence.


A propos de l’élevage et de l’abattage, vous parlez de « catastrophe », « d’abomination »…

Oui, c’est une catastrophe puisque des millions d’animaux vivent dans des conditions abominables et sont massacrés chaque jour dans des conditions tout aussi terribles. Il ne faut jamais oublier que les poules dont on mange les œufs sont enfermées toute leur vie dans des cages où elles ne peuvent pas déployer leurs ailes, que les truies passent également une grande partie de leur vie dans des stalles où elles ne peuvent pas se retourner sur elles-mêmes, que pour obtenir du lait il faut arracher les veaux à leur mère quand ils viennent tout juste de naître. Et là encore je ne parle pas de la façon dont ces animaux sont tués… Il faut arrêter ces actes de torture.


Pourquoi, éthiquement et moralement, faudrait-il être végétalien ?

Il faut simplement répondre à une question : acceptez-vous que l’on fasse souffrir et que l’on tue des animaux juste pour votre plaisir ? Si vous répondez « non », vous devez devenir végétalien pour être cohérent.


Votre livre débute d’ailleurs comme ça « Demain, vous serez tous végétalien ». Pensez-vous que nous y sommes prêts ?

Je ne me place pas en prophète. Cette formule est rhétorique, mais je crois quand même que la situation va changer. Tout dans la société nous pousse en effet à devenir végétalien, même s’il y a encore beaucoup d’aveuglement des gens sur la torture perpétuée contre les animaux.


Comment ça, « tout » ?

Il y a de nos jours une prise en compte croissante de l’« autre » et un rejet de plus en plus fort de la discrimination arbitraire. Par exemple, on n’accepte plus le racisme et le sexisme. Ce n’est pas parce que l’« autre » est différent que l’on peut l’exploiter à notre guise. Il en est de même avec les animaux. D’ailleurs, les mesures en faveur de leur bien-être se multiplient (après cette interview, la commission des lois de l’Assemblée nationale a reconnu aux animaux la qualité « d’être vivants doués de sensibilité », ndlr). D’un côté, vous avez donc une société qui accepte de moins en moins la cruauté arbitraire et, d’un autre côté, vous avez cette même société qui entretient une cruauté effroyable à l’encontre des animaux. Cela ne peut plus durer…


Et pourtant aucun chiffre ne dit qu’il y a une augmentation du nombre de végétariens ?

C’est là un grand et triste paradoxe. Les gens disent de plus en plus avoir le souci du bien-être animal et continuent à aller manger leur steak ! Mais il y a tout de même une production éditoriale croissante sur la question depuis les années 2000 et de plus en plus de manifestations publiques pour exiger l’abolition des abattoirs. Ce n’est pas anodin. Il y a bien une prise de conscience qui augmente.


N’y a-t-il pas de façon éthique de manger de la viande ?

Non. Rappelons déjà que plus de 80% des produits d’origine animale vient de l’élevage industriel. Dans ces conditions, ce serait quoi, manger de la viande de manière éthique ? Aller s’acheter, de temps en temps, un poulet bio ? Les personnes qui font cela, pour la plupart, ne diminuent pas leur consommation de produits d’origine animale et continuent donc à entretenir la filière industrielle. De toute façon, si tout le monde se met à consommer de la viande, du lait et des œufs bios, cette filière se transformera en une industrie aussi abominable que celle qu’elle critique, avec ses camps de concentration et d’extermination des animaux.


Et alors que pensez-vous de l’élevage « traditionnel », non industriel ?

Il n’est pas plus défendable, d’un point de vue éthique. Certes, « l’animal a bien vécu, en plein champ… » comme on l’entend souvent, mais au final il est tué, souvent dans des conditions abominables. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas d’abattoir bio : tous les animaux se retrouvent dans les mêmes abattoirs pour mourir… Les gens mettent toujours en avant des scènes où l’animal ne souffre pas (les vaches que l’on aperçoit dans les champs, par exemple), mais il faut juger la cruauté sur l’intégralité de la vie de l’animal.

De toute façon, le simple fait de trancher la gorge d’un veau, d’un cochon ou d’une poule, qu’il ait ou non bien vécu, pose un problème éthique. On ne peut pas justifier rationnellement de tuer pour son plaisir un animal qui aime profiter de la vie. On ne peut pas justifier la cruauté par le plaisir. Sinon, vous pourriez justifier le viol ! D’ailleurs, la plupart des individus ne pourraient pas tuer eux-mêmes les animaux qu’ils mangent, parce qu’ils ressentent bien que c’est un acte cruel. Or, payer quelqu’un d’autre pour le faire ne supprime pas la cruauté et votre responsabilité.


Alors comment éveiller les gens à cette « catastrophe » ?

C’est un des plus grands dénis de notre société. Il faut donc convaincre ceux qui consomment des produits d’origine animale qu’ils sont complices d’une abomination. On peut espérer qu’un jour certains s’en rendent compte, et qu’on soit un nombre suffisant pour pouvoir peser sur le politique. Si déjà 10% - 15% des Français pensaient comme cela, et acceptaient de présenter le végétalisme comme une position politique et non comme un « régime », la situation commencerait à changer.


Dans votre livre, vous comparez l’élevage à l’esclavage. Cela peut choquer…

Je ne dis pas que c’est la même chose, mais qu’il y a des éléments de similitude. Les deux sont des discriminations arbitraires à l’encontre d’êtres sensibles. Nous disposons de leur vie pour notre plaisir. On a aboli l’esclavage, puis la discrimination à l’encontre des femmes… Dans le même esprit, il y a de nos jours un mouvement de libération des animaux… L’objectif est de mettre un terme à leur exploitation. Nous n’avons pas à les emprisonner, à les torturer et à les tuer pour notre plaisir. C’est une question de justice.

D’ailleurs, la morale de notre société n’accepte pas que l’on fasse du mal à un chat pour s’amuser, comme on l’a vu récemment avec la condamnation à un an de prison ferme de Farid de La Morlette. Or, pour prendre un exemple parmi tant d’autres, tous les ans des milliers de porcelets se font fracasser le crâne sur le sol des élevages parce qu’ils ne grandissent pas assez vite. Si les gens étaient cohérents avec leur perception de la justice, ils condamneraient ces actes et donc deviendraient végétaliens.


Que répondez-vous à l’argument qui dit que l’élevage façonne le paysage ?

Qu’il faut supprimer l’élevage ayant une finalité alimentaire. Oui, ça va modifier le paysage, et alors ? Veut-on nous faire croire qu’on pratique l’élevage pour entretenir le paysage ? Et en quoi ce serait vital que le paysage reste comme il est ? Cet argument est absurde.


En France, l’argument éthique au végétalisme est relégué au second plan, après l’argument écologique… Qu’en pensez-vous ?

Effectivement, c’est souvent l’argument écologique qui passe en premier. C’est triste. J’entends par exemple parfois dire que, en Bretagne, se pose le problème des algues vertes à cause de l’élevage intensif et qu’il faut donc remettre en cause cet élevage. Dans ce cas, on ne se soucie absolument pas du sort des animaux, mais on dit que ce mode d’élevage n’est pas durable à cause de la pollution qu’il génère. Or imaginez un instant que l’on dise qu’il faut stopper un massacre d’êtres humains se produisant dans une partie du monde parce qu’il risque de polluer les nappes phréatiques de ce lieu… Cet argument serait choquant. Si vous réfléchissez bien, il en est de même quand on met l’argument écologique avant l’argument éthique vis-à-vis du massacre des animaux.


Mais n’est-ce pas dans la nature de l’homme que de manger les autres maillons de la chaîne (le lion aussi tue d’autres animaux pour se nourrir…) ? Peut-on parler de massacre alors qu’il est perpétué à l’échelle du monde entier ?

Dans la nature, les lions, quand ils deviennent les mâles dominants dans une horde, dévorent les lionceaux qui ne sont pas d’eux. Voulez-vous que l’on prenne modèle sur le comportement des lions pour notre vie en société ? Bien sûr que non. Pourquoi alors s’appuyer sur le fait que les lions mangent des gazelles pour considérer qu’il est légitime de manger de la viande ? Il faut juste essayer d’avoir un comportement éthique. Ensuite, je vous ferais remarquer qu’il n’y a pas vraiment de massacre dans la nature, au sens où il n’y a pas de meurtres à la chaîne comme dans l’industrie de la viande. Seuls les êtres humains ont inventé les abattoirs et l’élevage industriel ! Certes, il y a de la cruauté dans la nature. Mais est-ce parce qu’il y a déjà de la cruauté qu’on n’aurait pas à se soucier des actes de cruauté que l’on commet ? Est-ce parce qu’un lion peut dévorer un lionceau que j’aurais le droit de tuer un enfant ? Non, bien sûr. Alors, pourquoi s’autoriser à tuer un veau, qui est lui aussi un enfant ?


 
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