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Tablettes à l’école : « Il ne faut pas se contenter de picorer »
jeudi, 17 avril 2014 / Amélie Mougey

Dans un collège du Loiret, les manuels scolaires ont disparu. Chaque élève possède désormais sa tablette. Quel est l’impact de ce changement sur la mémoire et la concentration ? Réponses du professeur Thierry Baccino.

Il est un collège en France où les écoliers ne plient plus sous les 10 kilos de leur sac à dos. A Meung-sur-Loire (Loiret), les 510 élèves de l’établissement Gaston Couté ont troqué leurs manuels scolaires contre une tablette. L’objet, que les plus jeunes sont censés garder de la sixième à la troisième, est configuré selon leur niveau et leurs options. Il permet de transférer un exercice réalisé par l’élève derrière son pupitre sur le tableau blanc interactif ou sur la tablette du professeur.

Unique en France, l’expérience a conquis enseignants et élèves. Les échos provenant de l’étranger, notamment du Québec où 10 000 écoliers sont déjà équipés, confortent leur enthousiasme. Les premières études indiquent que la tablette à l’école augmente la motivation, la communication, la créativité. Elle faciliterait aussi l’organisation, l’évaluation et l’accès à l’information tout en individualisant l’enseignement. Mais la petite folie du Loiret – l’expérimentation a coûté au département la bagatelle de 470 000 euros – fera-t-elle des collégiens des petits génies ? Thierry Baccino, professeur de psychologie cognitive des technologies numériques à l’université Paris 8, tempère.

Apprend-t-on aussi bien sur une tablette que dans un manuel scolaire ?

Tout dépend de la manière dont la tablette est utilisée. Est-ce qu’elle est connectée à Internet, aux réseaux sociaux, est-ce qu’elle permet de jouer ? Tout ce qui peut détourner l’attention de l’élève, à l’image des publicités qui nous assaillent sur Internet, est évidemment à proscrire. Le principal danger, ce sont les interférences, les sources de distraction. Mais si on configure l’appareil pour se débarrasser de toutes les stimulus visuels, il n’y a pas de raison que la concentration soit plus faible.

Mais les yeux fatiguent plus vite sur écran...

En effet. Le seul moyen de diminuer la fatigue visuelle, c’est de ne pas fournir aux écoliers des écrans rétro-éclairés. Ceux de nos ordinateurs par exemple ne sont pas adaptés. La meilleure option, ce sont les appareils de type liseuse.

Quelles autres précautions faut-il prendre pour favoriser la concentration ?

Dans les métiers du livre, il y a des règles pour maintenir l’attention du lecteur. Sur une page, il ne faut pas plus de trois typographies différentes, pas plus de quatre couleurs. Cette règle n’est pas toujours respectée par les éditeurs de manuels scolaires. Alors si chaque professeur produit lui-même le contenu des tablettes, il y a des chances qu’elle soit encore davantage contournée. Avant d’équiper les écoliers, tous les enseignants devraient suivre des cours sur l’ergonomie de ces interfaces. La création de contenu leur demandera de la rigueur.

Un enseignant doit-il tirer parti de la tablette pour enrichir ses leçons avec des liens ?

Là, on ne parle plus de transposer le contenu des manuels mais d’hypermédias. Ce sont des objets à tiroir dans lesquels il est très facile de se perdre. Dans ce cas, l’élève a le choix de cliquer ou non. Il construit le parcours qu’il veut suivre. Plusieurs degrés de détails lui sont proposés. Ce n’est pas un mal en soi et ça permet d’approfondir. Mais pas d’intégrer des connaissances. On ne retient une information que quand on la rattache à quelque chose que l’on sait déjà. La mémorisation est un processus long et linéaire, nos cerveaux ne sont pas conçus pour exercer des fonctions trop parallèles. C’est pourquoi je conseillerais à un enseignant de ne pas mettre trop d’informations en exergue et de placer ses liens en fin de texte.

La mémorisation est-elle moins forte sur Internet ?

Oui. Quand on croise une information sur Internet, on fait moins d’efforts pour la retenir car inconsciemment on sait qu’on pourra y revenir. Internet est idéal pour rechercher une information, moins pour apprendre.

Est-ce qu’on peut se passer du livre ?

Du support papier peut-être, mais du livre non. Lorsque quelqu’un écrit un livre, il possède déjà le contenu, donc les idées progressent, il y a une cohérence. C’est cette cohérence qui permet l’apprentissage et la mémorisation. Dans un livre il y a au maximum deux niveaux, le texte et un encadré. Cela permet d’éviter la dispersion. Un enfant doit être initié à la lecture linéaire. Pour construire son raisonnement, il ne peut pas se contenter de picorage.

Faut-il être particulièrement attentif parce qu’il s’agit d’enfants ?

Absolument. Chez un enfant, la capacité à raisonner n’est pas structurée. Le problème du numérique c’est la profusion d’information. L’adulte a des connaissances auxquelles il peut rattacher des informations disparates. L’enfant, lui, doit être accompagné.

Il faut fixer des règles, cloisonner les moments de travail et de jeu, les moments dédiés aux recherches et ceux consacrés à la lecture. De la même manière qu’on éduque les enfants à l’alimentation, à ne pas grignoter à longueur de journée, il faut les éduquer à l’usage d’Internet. Si toutes ces règles sont respectées, les tablettes peuvent se révéler de très bons outils.