https://www.terraeco.net/Les-exclus-bancaires-des-gens,53732.html
Qui sont les exclus bancaires, cibles du « compte Nickel » ?
jeudi, 13 février 2014 / Cécile Cazenave

Ce compte bancaire alternatif, hébergé par les buralistes, s’ouvre en quelques secondes, sans condition de revenus. Il s’adresse aux Français n’ayant pas de compte et à ceux rencontrant des problèmes avec leur banque…

Votre banque ne veut plus de vous : qu’à cela ne tienne, le bureau de tabac vous tend les bras. L’équation semble étrange. C’est pourtant, en substance, le message des deux inventeurs d’un compte en banque sans banque. Mardi dernier, deux petits génies de la finance et de l’informatique, Hugues Le Bret, ex-banquier de la Société générale, et Ryad Boulanouar, un ingénieur qui a conçu, entre autres, le Pass Navigo de la RATP, lançaient le « compte Nickel ». Il s’agit d’un compte low cost, hébergé par un buraliste, dont l’ouverture prend quelques minutes, sans condition de dépôts ni de revenus. Le slogan, « une banque pour tous ceux qui ne comptent pas ou plus pour les banques » visent ceux que l’on nomme les « exclus bancaires ». Et l’on aurait tort de ne pas se sentir concernés. Car ces personnes en difficulté avec les institutions financières ne sont pas toujours celles que l’on imagine.

D’après la Banque mondiale, 59% des adultes des pays en voie de développement ne possèdent pas de compte en banque. Dans les pays à revenus élevés, ils ne sont plus que 11%, ce qui rassemble tout de même beaucoup de monde. En mai dernier, la Commission européenne estimait que 58 millions de consommateurs de plus de 15 ans en étaient dépourvus. En France, ils représentent une minorité de personnes, probablement près de 500 000. Leurs profils sont variés. Des gens seuls à la rue, des migrants venus de divers horizons, aux prises avec des casse-tête administratifs multiples… Mais aussi des clients dont les établissements financiers ne veulent plus, tant l’historique de leur compte témoigne d’incidents à répétition.

Le compte Nickel : une oasis dans le désert bancaire ?

Un jour, votre banquier vous informe qu’il est au regret de fermer votre compte… « Si c’est préalablement motivé, c’est légal, explique Georges Gloukoviezoff, économiste et directeur du bureau d’études 2G Recherche. De même qu’une banque – l’un des seuls acteurs à avoir le droit de refuser une vente – peut refuser d’ouvrir un compte. » Pour tous ceux-là, la vie est un enfer. Ne serait-ce que pour percevoir un salaire, la loi exige d’être l’heureux détenteur d’un compte de dépôt. « C’est une population mal connue qui doit mettre en place des stratégies de survie », précise Georges Gloukoviezoff.

Un système comme le compte Nickel, qui ouvre ses serrures au tout-venant, serait-il une oasis dans le désert bancaire ? « Si l’on était au Burkina Faso ou en Mongolie, pourquoi pas ? suggère Alain Bernard, responsable du département « Emploi et économie solidaire » du Secours Catholique. Mais dans un pays doté d’un important réseau d’agences, ce service payant me paraît surtout une excellente opération de communication. » Car, en réalité, nos législateurs ont déjà imaginé des bouées de sauvetage. Toute personne dépourvue peut saisir la Banque de France. Celle-ci inspire souvent la crainte. Elle se fera cette fois un devoir de vous ouvrir un compte de dépôt, avec des services bancaires de base, dont des moyens de paiements, gratuits. Mais, en 2010, une étude du Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) a montré que parmi les ménages concernés, seuls 5% avaient fait valoir ce droit au compte. C’est donc plutôt de conseils et d’assistance qu’ont besoin les invisibles de la vie bancaire. « En France, nous sommes bancarisés à 99%, il n’y a pas de réel problème d’accès aux comptes, souligne Alain Bernard. L’exclusion, c’est surtout de ne pas avoir accès à des services bancaires, et là, il y a de grande inégalités. »

Les clients fragiles ont peur des banques

Disposer d’une carte bleue pour payer au supermarché, d’un chéquier pour régler la cantine, les amendes, les traites de l’assurance, obtenir un crédit pour financer les études du cadet ou l’achat d’une voiture : un compte en banque n’y fait rien si vous n’avez pas à disposition les accessoires qui vont avec. Là encore le scénario se répète. Trop de découverts, trop de chèques en bois, des revenus trop faibles, trop irréguliers et vous voilà classé parmi les clients peu intéressants, pas solvables, pas rentables. Seulement, cette fois, les spécialistes estiment que c’est cinq à six millions de personnes, soit un Français sur dix, qui sont privés de l’un ou l’autre des outils bancaires indispensables à la vie quotidienne. Parmi eux, certains sont bien connus. Il y a 1,7 million de personnes « interdites bancaires », inscrites au fichier central des chèques, ou 200 000 personnes qui déposent chaque année un dossier de surendettement à la Banque de France, en hausse de 47% cette année.

« Et, derrière, l’énorme masse qui n’a pas fait de dossier, qui continue à s’endetter, qui est au bord du no man’s land », souligne Maxime Pekkip, chargé de mission à l’association Cresus, un réseau national de prévention et d’accompagnement des ménages surendettés. Il les connaît bien, ces clients à qui bientôt on enlèvera le carnet de chèques, ou qui n’obtiendront jamais de quoi finir de rembourser la maison. Et ils n’ont rien d’une mère célibataire au RSA atteinte d’un syndrome d’achats compulsifs. Parmi les 3 444 personnes suivies par le réseau pour éviter qu’elles ne basculent, plus d’un tiers gagne entre le Smic et 2 000 euros par mois ; 43% sont salariés ; 31% propriétaires ; 51% sans enfant à charge ; et 47% ont entre 45 et 65 ans. Des profils archi-communs qui ressemblent au Français moyen. « Ce n’est pas un grand accident de la vie qui fait tomber ces gens, explique Maxime Pekkip. C’est une lente accumulation de dettes et le dysfonctionnement des organismes de contrôle et d’octroi (les banques, ndlr). Pire : les clients fragiles ont peur de leurs banques et vont les voir quand c’est déjà consommé. »

Une entrée non stigmatisante dans le système financier

C’est dans ce déficit de confiance que s’engouffre une innovation comme le compte Nickel. « C’est à la fois une réponse et un symptôme à l’échec de la bancarisation : cette création porte le fer là où les pratiques des banques se révèlent inadaptées », analyse Georges Gloukoviezoff. A peu près tous les acteurs spécialistes de l’exclusion bancaire s’accordent à dire qu’un tel système ne peut pas résoudre les situations difficiles. Mais certains imaginent que c’est un premier pas pour qui veut remonter la pente. « Un tel compte qui n’autorise pas le découvert peut fonctionner comme une tirelire, comme un outil d’autocontrôle, c’est une nouvelle entrée non stigmatisante dans le système financier », ajoute Maxime Pekkip. Pour d’autres, la fausse bonne idée à la mode du moment détourne les regards des vrais enjeux. « Ce qu’il faut aux clients, ce sont des conseils avisés, sur la gestion d’un compte, sur le prêt et l’épargne, martèle Alain Bernard. Et ce n’est pas le buraliste qui va en donner ! » A ses yeux, les banquiers doivent s’adapter, faire bouger leur perception du risque pris en évaluant la solvabilité de ses clients. Bref, donner du crédit et en récupérer.