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Prolonger la durée de vie des centrales, est-ce risqué ?
mardi, 15 octobre 2013 / Thibaut Schepman /

Non, nous n’avons pas à « sauver la planète ». Elle s’en sort très bien toute seule. C’est nous qui avons besoin d’elle pour nous en sortir.

Et si nos centrales vivaient jusqu’à 50 ans ? C’est ce que devrait annoncer le gouvernement le mois prochain. Mais en fait, à cet âge-là, ne seront-elles pas dangereuses ? « Terra eco » a sorti la calculette pour vérifier.

La France pourrait faire travailler ses centrales nucléaires jusqu’à 50 ans, au lieu des 30 ans prévus initialement, et alors qu’à leur construction ces centrales étaient conçues pour quarante années maximum. La nouvelle annoncée à la fin du mois de septembre, et une seconde fois ce dimanche, devrait être confirmée le 15 novembre prochain par le gouvernement. C’est presque une certitude puisque, faute d’investissements réalisés à temps, cette « décision implicite » s’impose déjà à nous comme le dénonçait dès janvier 2012 la Cour des comptes.

Certains assurent que la sûreté des installations n’en souffrira pas. D’autres que la France prend là le risque d’un accident nucléaire sur son territoire. Terra eco livre des réponses.

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN, organisme indépendant) publie dans ses rapports annuels le relevé des incidents survenus dans les 19 centrales françaises. Globalement, on constate, en épluchant ces documents, que le nombre d’incidents a tendance à augmenter avec le temps. Nous avons reporté ces chiffres dans le graphique ci-dessous :

Infographics

Sources : Rapport parlementaire de 1996 à 1998. Données manquantes entre 1999 et 2002. Rapports annuels de l’ASN de 2003 à 2012 (chapitres 4 des pdf)

Pour Bernard Laponche, ex-ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), docteur ès sciences en physique des réacteurs nucléaires et membre de l’association Global Chance, cette hausse n’est pas étonnante. « Des incidents, il y en a tout le temps. Ce sont le plus souvent des choses pas dramatiques mais tout de même, ce sont des choses pas prévues ou pas attendues. C’est comme de la plomberie, les pièces s’usent, sauf que c’est de la plomberie avec une pression et une température élevées et de la radioactivité. Et dans une centrale il y a certaines pièces que l’on ne peut pas remplacer, comme la cuve qui contient le réacteur et de nombreux circuits primaires, tuyaux et réseaux électriques », résume l’ingénieur.

Dans un rapport publié au sujet d’incidents survenus sur le parc entre 2005 et 2008, l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) faisait également le lien entre vieillissement des installations et fréquence des pannes : « Il apparaît que les mécanismes de vieillissement sont à l’origine d’une part importante des événements ayant conduit à des défaillances matérielles. Celles-ci peuvent être difficiles à détecter et avoir des conséquences significatives. A titre d’illustration, on peut rappeler que l’incident du 21 avril 2005 survenu dans l’usine TH ORP a pour origine première la fissuration par fatigue mécanique puis la rupture d’une tuyauterie de transfert de solutions très actives. Ce phénomène de fatigue n’avait pas été correctement évalué à la conception (défaut de conception). »

Bertrand Barré, ingénieur retraité qui a lui aussi fait toute sa carrière au CEA, se veut tout de même optimiste : « La plupart des incidents relevés là sont tout à fait mineurs. Depuis que l’échelle de mesure des risques existe, il n’y a en fait pas eu d’accidents en France. Et je rappelle que les centrales de Three Mile Island et Tchernobyl étaient récentes (au moment des accidents, ndlr), la vieillesse et le risque ne sont pas forcément liés. » Par ailleurs, celui-ci rappelle : « Le vieillissement des centrales n’est pas celui d’un être humain, il y a un examen décennal exigeant qui lui redonne une nouvelle vie pour dix ans de plus. » (voir question 3)

- 2) Fessenheim, Bugey, Tricastin… : les centrales les plus vieilles de France sont-elles les plus dangereuses ? NON

François Lévêque, professeur d’économie spécialiste de l’énergie à l’école des Mines de Paris, l’assure : « Quand on regarde les statistiques, on constate qu’il n’y a pas de corrélation significative entre l’âge d’une centrale et la quantité d’incidents qui s’y produisent. » Impossible de vérifier cette information pour la France : l’ASN ne dresse pas l’inventaire des incidents répertoriés dans chaque centrale française. Elle a tout de même épinglé dans son dernier rapport quatre sites moins performants en matière de sûreté : Civaux (Vienne), Cruas (Ardèche), Paluel (Seine-Maritime) et Chinon (Indre-et-Loire). Elle a aussi ciblé les sites de Belleville-sur-Loire (Cher), Chinon, Civaux, Tricastin (Drôme-Vaucluse) et Saint-Alban (Isère) pour des manquements en matière d’impact sur l’environnement. Dans cette liste, on ne trouve qu’un seul des ancêtres du parc français : Tricastin. De plus, les centrales qui ont le moins bien résisté aux stress tests européens post-Fukushima – Cattenom (Moselle), Golfech (Tarn-et-Garonne), Nogent-sur-Seine (Aube), Paluel et Penly (Seine-Maritime) – ne sont pas les plus anciennes. Enfin, toujours dans le dernier rapport de l’ASN (page 148), on constate que les populations vivant à proximité des centrales les plus vieilles ne sont pas plus exposées aux radiations que celles vivant à proximité de centrales plus récentes.

- 3) Certaines centrales sont-elles trop vieilles ou trop usées pour être prolongées jusqu’à 50 ans ? OUI

Lors de la construction du parc nucléaire français, il a été décidé que chaque réacteur serait examiné en profondeur pour ses 30 ans. Ce qui est en cours depuis quelques années, comme l’explique Thomas Houdré, directeur des centrales nucléaires d’EDF à l’ASN. « On se pose la question de la capacité du réacteur à être prolongé pendant dix ans, puis on livre nos recommandations à l’exploitant qui devra faire les investissements nécessaires », explique-t-il. Pour EDF, il suffira de répéter ce procédé pour le cap de la quarantaine pour prolonger la vie de ses centrales jusqu’à 50 ans. Et peut-être même plus. « Ce système décennal est très sain, nous pouvons lui faire confiance. Nos centrales sont très semblables à celles que l’on trouve aux Etats-Unis. Là-bas, 73 réacteurs sur 104 ont déjà eu l’autorisation d’aller jusqu’à 60 ans », explique Bertrand Barré.

Mais le cap de la quarantaine est plus complexe que celui de la trentaine. Le président de l’ASN, Pierre-Franck Chevet, l’a souvent rappelé. « C’est une échéance particulière parce que c’est la durée de vie prévue à leur conception, ça pose des questions sur la capacité à remplacer certains éléments », confirme Thomas Houdré qui alerte : « Il est essentiel de prévoir des solutions de remplacement parce qu’il est possible que des centrales puissent ne pas être reconduites. »


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