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Hydroliennes : la France turbinera-t-elle à l’énergie des mers ?
mardi, 1er octobre 2013 / Amélie Mougey

La France vient d’entrer dans l’ère de l’hydrolienne. Ce lundi, à Cherbourg, François Hollande a donné le coup d’envoi qu’attendaient les industriels. Mais peut-on espérer des miracles de l’énergie des marées ?

D’ici à 2016, les pales de dizaines d’hydroliennes tourneront au large des côtes françaises. Ce lundi, à Cherbourg (Manche), François Hollande a lancé un appel à manifestations d’intérêt (AMI) à l’intention des entreprises lorgnant sur la construction ou l’exploitation de ces « éoliennes sous-marines ». Une première enveloppe de 120 millions d’euros de subventions doit soutenir l’installation de quatre fermes pilotes. Deux sites ont été retenus : le Raz Blanchard, à la pointe Nord Ouest du Cotentin et le passage du Fromveur au large du Finistère. Même si aucune production électrique ne devrait être commercialisée avant 2018, les industriels sont dans les starting-blocks. Alstom, Siemens, le géant de l’armement naval DCNS ou encore la PME bretonne Sabella ne veulent pas louper le coche. Et pour cause, la France possède le deuxième potentiel d’énergie hydrolienne en Europe, juste derrière le Royaume-Uni. Un eldorado marin ? Avant que le pays se jette à l’eau, Terra eco fait le point.

Avec les courants et les marées. Des turbines de 3 à 16 mètres de diamètre et de plusieurs centaines de tonnes sont implantées au fond de l’océan, à quelques kilomètres des côtes. A marée montante comme à marée descendante, une rotation lente des hélices transforme l’énergie cinétique en électricité. « Pour que le système fonctionne dans n’importe quel sens du courant, soit ces installations sont parfaitement symétriques, soit elles sont rotatives et suivent le sens du courant », explique Jean-Yves Pradillon, responsable du master énergies marines renouvelables, à l’Ensta, une école d’ingénieur brestoise.

Pour l’instant aucune hydrolienne n’est immergée au large des côtes françaises. Près de l’île de Bréhat (Côtes d’Armor) un prototype de 850 tonnes a été mis à l’eau pendant quelques mois en 2011. Selon EDF, les premiers résultats sont concluants « l’installation est robuste, et la puissance de 0,5 MW était à la hauteur de nos espérances », résume un porte-parole. Mais faute de treuil, la machine attend toujours dans la rade de Brest sa deuxième plongée. Pour l’heure, il n’y a qu’au large de l’Écosse ou de l’Irlande du Nord qu’on trouve des hydroliennes en poste. Mais là encore le fonctionnement est expérimental. « Avec les futures fermes pilotes, la France va rejoindre le Royaume-Uni pour former le peloton de tête de l’hydrolien mondial », s’enthousiasme Marc Bœuf, directeur recherche et développement de l’institut de recherches France Energies Marines. Pour RTE qui acheminera cette énergie jusqu’au consommateur, il reste quelques obstacles a surmonter. « Comme pour les éoliennes offshore on entend relever le défi technique du raccordement, explique Hervé Mignon directeur de l’économie, de la prospective et de la transparence il va falloir passer et sécuriser des câbles dans des zones de très fort courant. »

« Si toute l’énergie produite par les courants et marées était exploitée, ça ne représenterait jamais que 1% de la consommation mondiale », indique Jean-Yves Pradillon. Mais si on resserre l’objectif sur l’hexagone, l’utilisation des courants est plus prometteur. Avec le Raz Blanchard, la France bénéficie d’un des plus gros gisements mondiaux d’énergie hydrolienne. Son potentiel est estimé à 3 gigawatts. A titre de comparaison, le nucléaire qui fournit 75% du mix électrique français a une capacité de 63 GW. L’hydrolien sera une ressource secondaire certes, mais pas négligeable. Selon Frédéric Le Lidec, directeur des énergies renouvelables à la DCNS, la capacité théorique du futur parc hydrolien du Raz de Blanchard - qui concentre 80 % du potentiel français - « est équivalente à la puissance de deux EPR  ». Dans un rapport remis au gouvernement en mars dernier, le Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD), compare, quant à lui, la capacité de production du site à celle du futur EPR de Flamanville.

Non, l’activité hydrolienne est limitée aux zones de très fort courant, qui sont rares. « Il faut considérer ces sites comme des mines, illustre Marc Boeuf, mais des mines inépuisables qu’on aurait tort de ne pas exploiter. » A ce stade de la recherche industrielle, les hydroliennes ne sont efficaces que si la vitesse du courant dépasse 3 mètres par seconde - 6 nœuds pour les marins. En clair, il faut cibler les caps, les détroits et autres voies rapides des fonds sous-marins. Ainsi, le rapport du CGEDD indique que seuls 18 sites dans le monde sont aujourd’hui appropriés pour une exploitation industrielle. Avec le Raz Blanchard, la France en détient déjà un. Mais pour Jean-Yves Pradillon, cette liste est un peu sévère. « Cette énergie est aussi intéressante à plus petite échelle, pour désenclaver des territoires, souligne le chercheur, le passage de Fromveur par exemple pourrait conduire à l’indépendance énergétique de l’île d’Ouessant puis de l’archipel de Molène. »

Changement de marées oblige, une hydrolienne ne travaille pas en continu. « Pendant l’étale (l’inversion des marées, ndlr), comme avant et après, le courant n’est pas assez puissant pour la faire tourner », explique Jean-Yves Pradillon. « En gros, on estime qu’elle fonctionne 4000 heures par an », indique Antoine Decout chargé de mission au syndicat des énergies renouvelables. Le facteur d’utilisation, avoisinant 40 %, est tout de même près de deux fois supérieur à celui d’une éolienne. Autre avantage, l’activité d’une hydrolienne est prévisible. « On peut anticiper la force du courant à 100 ans », s’enthousiasme Jean-Yves Pradillon.

A Cherbourg, François Hollande a annoncé un prix de rachat à 173 euros le Mégawattheure. C’est moins que les 350 euros que réclamait le Syndicat des énergies renouvelables, mais cette aide sera complétée par des subventions. « On ne sait pas encore si on y gagne », explique Antoine Decout. Selon lui, les premières années, le prix de production de l’énergie hydrolienne devrait tourner autour de 350 euros par MGWh. Beaucoup plus que les 49,5 euros affichés de l’électricité nucléaire. Mais Jean-Yves Pradillon se méfie des comparaisons hâtives : « Le coût du nucléaire est amené à augmenter avec le vieillissement du parc tandis celui de l’hydrolien va diminuer avec l’amortissement des installations », nuance-t-il. A la DCNS, Fréderic Le Lidec espère une production énergétique viable sans subventions d’ici à 2025. Reste que, sous la mer, l’acheminement de l’électricité coûte cher : plusieurs centaines de milliers d’euros le kilomètre.

Les industriels vantent une technologie « aux impacts très limités sur l’environnement ». Tous assurent que les hydroliennes ne seront pas des « hachoirs à Dauphin ». D’abord parce que les zones à fort courant ne sont pas très fréquentées par la faune marine, ensuite parce que les hélices tournent très lentement. Sceptique, l’association Robins des bois soulève aussi la question du bruit. « Au moment des travaux, et même après, il est possible que les mammifères marins subissent des lésions auditives », s’inquiète Jacky Bonnemains son président. Pas d’inquiétude répond la DCNS, « par rapport aux éoliennes, les travaux sont légers, ces installations seront justes posées », explique Frédéric Le Lidec. Jean-Yves Pradillon et ses étudiants travaillent tout de même « sur les rideaux de bulles pour atténuer les vibrations ». Reste l’effet barrière, « avec un parc de près de 10 kilomètres carrés au Raz Blanchard, une ferme d’éoliennes offshore prévue à 40 kilomètres de là, la faune marine n’aura pas d’échappatoire », déplore Jacky Bonnemains. Et même si les industriels promettent des turbines sans huiles ou autre lubrifiant, l’industrialisation de la mer inquiète ces défenseurs de l’environnement : « On a le sentiment que, pour se débarrasser de l’épineux problème de l’acceptabilité, l’Etat envoie les grands projets au large », poursuit-il.


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