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La ville est à l’écoute
mardi, 24 septembre 2013 / Alexandra Bogaert

Réduire la consommation d’énergie, améliorer la qualité de l’air… les raisons ne manquent pas pour rendre nos cités encore plus connectées. Au risque d’empiéter sur la vie privée ?

Mon réveil sonne. Huit heures. La course. D’abord la douche, chauffée aux panneaux solaires de mon immeuble, à énergie positive, s’il vous plaît. Un coup d’œil à ma batterie de compteurs « intelligents ». Ils suivent en temps réel ma consommation d’eau et d’électricité. Joie ! Ma facture a chuté de 15 % depuis qu’on me les a installés. Leurs alertes ont permis de détecter et colmater une fuite d’eau avant qu’elle ne noie mon porte-monnaie.

Tiens, un SMS du service des transports : mon bus ne circule pas ce matin. Des travaux d’incrustation de capteurs électroniques dans la chaussée sont en cours. Objectif : recueillir et diffuser en temps réel des informations sur le trafic. Via la géolocalisation, mon opérateur sait où se trouve mon téléphone, et moi avec lui. Il a automatiquement reconstruit mon trajet habituel à cette heure-ci, et me textote un itinéraire bis. Il m’apprend que les véhicules électriques en autopartage proches de mon domicile ne seront utilisables que dans un quart d’heure. Les électrons de leur batterie ont été pompés tôt ce matin au profit du réseau électrique municipal, pour faire face à un pic de consommation. Ils rechargent. Je bois un café.

Au feu rouge, je lis mes mails

8h45. Je file sans éteindre la lumière, ni la clim. Le détecteur de présence de l’appartement s’en chargera, la porte claquée. Je pénètre enfin dans l’habitacle de ma TotomobilLib’ et démarre grâce à une clé virtuelle sans contact activée en ligne et reçue sur mon smartphone. Sur le tableau de bord, un écran tactile m’assaille des dernières actualités, des places de parking disponibles sur mon trajet, du parcours pour éviter les embouteillages. Quelques publicités défilent aussi. Feu rouge. J’en profite pour lire un ou deux mails sur l’écran. Au vert, j’accélère… Et emboutis la voiture qui me précède. Sa conductrice n’a pas même le temps de se mettre en pétard. Un message d’alerte est automatiquement envoyé en cas de choc. Croisé avec la géolocalisation du véhicule, il produit son petit effet : pompiers et policiers repèrent ma TotomobilLib’ et débarquent sirènes hurlantes. Plus de peur que de mal. Je repars. A pied. Et manque de tomber en marchant dans un nid de poule. Clic, clac. Je le prends en photo avec mon téléphone et adresse le cliché aux services de la voirie, via une application dédiée. D’ici à 48 heures, je devrais recevoir un message de la mairie m’informant que le creux a été comblé. Il n’y a pas à dire : grâce à la ville « intelligente », mon quotidien est devenu très simple.

Vous souriez ? Ce scénario ne relève pas de la science-fiction. Cette ville hyperconnectée, dite « smart », s’esquisse déjà. Le déploiement tous azimuts des technologies numériques à la maison, dans les transports et dans l’espace public, est perçu en France comme la condition préalable à la ville durable. Les capteurs électroniques reliés en réseaux – appelés smart grids – et le traitement des millions de données publiques et privées qu’ils recueilleront promettent une gestion « optimisée » des ressources énergétiques, des déplacements plus fluides et donc une lutte efficace contre les embouteillages et les rejets de CO2. Sans parler des services rendus aux usagers. Enfin, à ceux qui savent se servir d’un smartphone.

Et si je n’ai pas de smartphone ?

« Il n’y aura pas de développement durable sans mesure de plus en plus fine de l’activité des individus. Ce qui induit une certaine forme de surveillance », prévient Antoine Picon, architecte et historien, auteur d’ouvrages sur les liens entre ville et science. Dans une étude de novembre 2012, intitulée La ville intelligente : état des lieux et perspectives en France, le commissariat général au développement durable confirme : « Les différents capteurs et compteurs surveillent de plus en plus l’action de chaque individu. Le traçage et le pistage, la rupture de la confidentialité sont des dérives possibles. » « Le problème, c’est que les individus n’en ont pas forcément conscience. Ils se ruent sur les applications sans savoir quel usage sera fait de leurs données, ni sans avoir donné de consentement explicite à leur utilisation, s’inquiète Maryse Artiguelong, responsable du groupe de travail liberté et éthique à la Ligue des droits de l’homme. Or le programme de surveillance généralisée Prism nous a démontré que les entreprises privées sont disposées à ouvrir leur registre de données personnelles au plus offrant. »

Les « rassurés » et les « flippés »

« Rassurer », c’est le maître mot de la Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (FIEEC). Elle regroupe une trentaine de syndicats d’entreprises engagées dans la construction de la « ville intelligente ». « Il est de notre intérêt que les technologies bénéficient de la confiance des utilisateurs. Voilà pourquoi nous œuvrons pour leur assurer que les données ne sont pas utilisées à d’autres fins que celles auxquelles elles sont destinées », affirme la FIEEC, qui dit suivre « de très près » la directive européenne sur la protection des données personnelles actuellement à l’étude. Elle propose d’intégrer le respect de la vie privée dès la conception et le fonctionnement des systèmes et réseaux informatiques. « Il y a une éthique, abonde Nathalie Le Boucher, directrice du programme « Smart Cities » d’Orange. Si l’on veut que le citoyen adhère à notre nouveau système, on ne va pas jouer avec ses données. »

« Restons sur nos gardes. » C’est le message que distille de son côté la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Elle a publié, en septembre 2013, une réglementation relative aux « smart homes » (la domotique connectée à la maison) et va entamer, avec la FIEEC, une réflexion sur les enjeux des « smart cities ». Sa position est claire : tout ce qui permet de déterminer les habitudes des usagers (chauffage, présence dans le logement, géolocalisation) représente des données à caractère personnel. « Il faut toujours privilégier l’anonymisation totale des données, le plus tôt possible dans la chaîne de collecte, afin qu’on ne puisse pas remonter à l’utilisateur », explique Sophie Nerbonne, directrice adjointe des affaires juridiques. « Mais s’il s’agit de fournir un service individualisé, l’opérateur est autorisé à garder les données de manière nominative. A condition de respecter les droits de l’usager à l’information et à l’opposition », précise-t-elle.

Le défi de la confidentialité

Comment les garantir ? Jean-Pierre Quémard, président de l’Alliance pour la confiance numérique, membre de la FIEEC, propose qu’un tiers neutre, dit de confiance, certifie les applications numériques. Pourquoi ? Pour assurer une utilisation encadrée des données relevées. « Cela éviterait toute tentation de marchandisation. » Mais les tiers certificateurs professionnels de la profession donnent des résultats mitigés, estime Dominique Boullier, sociologue des technologies de l’information et de la communication. « A partir du moment où la confiance devient un business, ça ne peut pas marcher. L’idéal serait d’avoir une agence de l’Etat, indépendante de lui, qui n’aurait pas d’intérêt financier. » Ou, mieux : contracter une assurance intégrée au prix du service, seul moyen pour l’usager de faire pression sur les entreprises qui collectent ses données et les exploitent. « Le client qui aurait un doute sur l’utilisation de ses informations pourrait demander une inspection à son assurance », explique le sociologue.

Redonner un peu de poids au citoyen face aux entreprises qui exploitent ses données, c’est l’ambition de la Fondation Internet nouvelle génération (FING) avec le projet Mes Infos. « Nous incitons des entreprises à restituer à leurs clients les données collectées sur eux, par exemple un historique d’achat ou de consommation d’énergie », explique Marine Albarede, chargée de mission à la FING. Vingt-cinq entreprises et 300 volontaires se lancent dans cette expérience dite d’« empowerment numérique ». « Le but est de redonner du pouvoir aux citoyens en leur redonnant de l’information. C’est une autre approche de la ville intelligente qui, si elle est généralisée, permettra de combiner protection des données personnelles et mise en capacité des individus d’agir. » Le début d’un nouveau rapport de force ? Minute ! Pour Dominique Boullier, « seule une minorité de personnes soulèvent un problème d’acceptabilité de l’utilisation de leurs données. Globalement, si le service leur paraît intéressant, les citoyens sont prêts à accepter tout. Et n’importe quoi ». —


Des villes françaises très « smart »

- Nice

Le boulevard Victor-Hugo est devenu en juin le premier « boulevard connecté » au monde : 200 capteurs permettent aux automobilistes de consulter en temps réel les places de parking libres. Les réverbères éclairent selon la présence et mesurent la pollution. La collecte des déchets est optimisée en fonction du remplissage des poubelles.

- Montpellier

« Ville en alerte » surveille et gère en temps réel le risque hydrologique, via des capteurs placés à des endroits stratégiques. L’Ecocité teste aussi l’utilisation des smartphones pour s’informer sur le trafic, payer les transports ou réserver un véhicule ou un vélo en autopartage.

- Bordeaux

La mairie propose des applications pour signaler les incidents observés sur la voie publique (graffiti, trou dans la chaussée, etc.), trouver tous les lieux accessibles aux handicapés et connaître les 26 000 arbres de la ville jusqu’au bout des feuilles : essence, âge, vertus médicinales, etc.


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