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Fukushima : la radioactivité augmente, les risques aussi ?
vendredi, 12 juillet 2013 / Amélie Mougey

Près de la centrale nucléaire japonaise, césium, strontium et tritium dérivent lentement vers l’océan. « Terra eco » fait le point sur ces nouveaux dangers.

Mise à jour le 21 août 2013 : En ce début de semaine, une nouvelle fuite a été constatée sur le site de Fukushima. Un réservoir a laissé s’échapper 300 tonnes d’eau radioactive, répandue en flaques et dans le sol, selon l’opérateur Tepco, qui tente depuis lundi de pomper ce liquide pour éviter une propagation de la contamination. L’Autorité de régulation nucléaire a classé cet incident au niveau 3, correspondant à un « incident grave » sur l’échelle internationale des événements nucléaires (Ines). Les autorités japonaises ont parlé « d’urgence nationale ».

Fukushima ne s’endort pas. Début juillet, le gérant de la centrale ravagée par les séisme et tsunami de mars 2011 se faisait l’écho de prélèvements inquiétants. Dans les eaux souterraines situées entre la centrale et la mer, le taux de césium 134 a bondi de 9 000 à 11 000 becquerels en une journée, après avoir été multiplié par 90 les trois jours précédents. Même topo pour le césium 137, passé de 18 000 à 22 000 becquerels en moins de 24 heures. L’origine de ces hausses spectaculaires n’est pas clairement identifiée. Pourtant les incidents sont récurrents. En avril déjà, puis en juin, des fuites ont été signalées et, la semaine passée, d’autres éléments radioactifs tel que le strontium 90 ou le tritium ont, eux aussi, dépassé les limites autorisées.

Le césium se fixe dans les muscles, le strontium préfère les os

Césium, strontium et tritium… les noms de ces radionucléides comme leur dangerosité nous sont peu familiers. Depuis l’accident de Tchernobyl, on connaît bien l’iode radioactif, ou iode 131, libéré massivement lors d’une explosion et responsable des dérèglements de la thyroïde. Dans une certaine mesure, on sait aussi comment s’en protéger : à grand renfort de cachets d’iode non radioactif pour saturer la thyroïde. Mais concernant les substances qui circulent aujourd’hui dans les sous-sols japonais, les choses sont un peu plus compliquées.

Le césium se fixe dans les muscles. Le strontium 90, lui, préfère les os. Et comme tout élément radioactif, chacun augmente les risques de cancers. « Mais ce n’est qu’après une exposition longue et régulière qu’il y a danger », relativise Monique Sené, présidente du Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN). Dans le cas du césium, l’élément le plus facile à mesurer, les symptômes apparaissent bien plus tard que les effets de l’iode radioactif, « au bout de dix ou quinze ans », précise la chercheuse en physique nucléaire. A ce moment-là, le lien de cause à effet avec une exposition à la radioactivité sera difficile à établir. « Sur l’ensemble des cancers qui se déclenchent, on ne saura pas forcément identifier ceux liés à Fukushima », confirme Didier Champion, directeur du pôle « crise » au sein de l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire (IRSN). Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’existeront pas car : selon un quotidien japonais repris par Enerzine 15 000 terabecquerels de césium 137 ont été rejetés au moment de l’explosion. Ce serait 168 fois plus qu’à Hiroshima.

« Ne surtout pas assouplir les interdictions de pêche »

Pour ce qui est des incidents récents, que les Japonais se rassurent. Les hausses mesurées cette semaine ne menacent pas directement leur santé. En tout cas pas dans l’immédiat. « Ces eaux ne vont pas se répandre dans toute les nappes phréatiques de la région, précise Didier Champion, elles se dirigent dans l’autre direction, vers l’océan. » L’ont-elles déjà atteint ? Pour l’instant l’incertitude règne : « Nous ne sommes pas en mesure de dire si l’eau contaminée s’écoule ou non dans la mer », affirmait ce mardi la société Tepco. Si cela se produit, le niveau de radioactivité dans la zone proche de la centrale, qui actuellement diminue, repartirait à la hausse. Et la faune maritime reprendrait une nouvelle charge de radioactivité.

« Les coquilles des coquillage se chargeront en strontium, dont les propriétés sont similaires à celles du calcium, précise Didier Champion, le Césium, lui, se retrouverait dans la chair des poissons. » C’est-à-dire dans les parties potentiellement comestibles. Pour le chercheur, ces nouvelles mesures invitent donc à « ne surtout pas assouplir les interdictions de pêche ».

Les récents prélèvements effectués sur un bar pêché à quelques dizaines de kilomètres de Fukushima confirment la nécessité d’une telle prudence. L’animal, interdit à la consommation, contient un taux de césium dix fois supérieur à la limite autorisée. Si par mégarde il était consommé, « le césium resterait au moins 200 jours dans l’organisme du consommateur, avant de diminuer de moitié », indique Monique Sené. Cependant, la contamination de ce poisson est sans doute antérieure aux hausses phénoménales mesurées récemment dans les nappes phréatiques. « Car le césium, strontium et tritium migrent doucement, tout au plus de quelques mètres par an », précise Didier Champion. Or, les prélèvements inquiétants ont été effectués dans les terres, 25 mètres avant le rivage.

« Tepco est complétement dépassé »

Pour stopper l’exode, lent mais continu, de ces éléments hautement radioactifs vers l’océan, Tepco doit achever l’installation, d’ici à un an, d’un écran étanche en sous-sol. Mais pour l’IRSN, cela ne suffira pas. « L’étanchéité n’est jamais totale et il existe un risque de contournement de l’écran du fait de l’apport permanent d’eau de nappe », indique l’institut dans sa dernière publication (en pdf). Actuellement, 350 m3 d’eau servant à refroidir les réacteurs arrivent quotidiennement dans les sous-sols, avant d’être à nouveau pompées. « Ce n’est pas un système satisfaisant, le refroidissement des réacteurs devrait avoir lieu en circuit fermé », souligne Didier Champion. Un diagnostic que partage Monique Sené : « Tepco est complétement dépassé par la gestion de l’eau », affirme la chercheuse.

Sur le site, des milliers de mètres cubes d’eau doivent aujourd’hui être stockés en attendant d’être traités. « Dans un premier temps, l’exploitant utilisait des cuves en métal puis stockait l’eau en pleine terre avec des bâches géotextiles, détaille la physicienne, mais rien n’empêche les fuites, l’eau s’infiltre partout. » Et les éléments radioactifs finissent par rejoindre la mer. « Ce qui est un moindre mal, car ils sont dilués », précise Didier Champion. Dilués certes, mais toujours présents. Au bout de trente ans, les quantités de césium n’auront diminué que de moitié.