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Drame du Bangladesh : faut-il boycotter Gap, H&M et les autres ?
mardi, 7 mai 2013 / Alexandra Bogaert

L’effondrement d’ateliers de textile au Bangladesh fin avril a jeté une lumière crue sur les conditions de travail de ceux qui nous habillent. En tant que consommateurs responsables, comment devons-nous réagir ?

Plus de 700 morts. Et il reste des dizaines de disparus. Mais des ruines du Rana Plaza, cet immeuble qui accueillait cinq ateliers de confection dans la banlieue de Dacca, la capitale bangladaise, on ne retirera plus désormais que des corps sans vie. Suite à des malfaçons – dénoncées par quelques-uns des 3 000 employés qui y étaient entassés – l’immeuble s’est écrasé comme un mille-feuille le 24 avril dernier. Depuis, peut-être avez-vous eu une pensée pour ces petites mains payées environ 30 euros par mois pour 60 heures de travail par semaine quand vous avez ouvert votre placard. Les fringues que vous y entassez, c’est peut-être elles qui les ont cousues.

H&M, Mango, Gap, Tex de Carrefour, Zara, Levi’s, Benetton, etc. Toutes ces marques occidentales sous-traitent la confection de leurs collections dans les pays où la main-d’œuvre ne coûte presque rien, au premier rang desquels le Bangladesh. En tant que consommateur/trice, il est de votre droit de fermer les yeux, de continuer à « liker » les pages Facebook de ces marques dont les étiquettes ont été retrouvées dans les décombres du Rana Plaza, et de rosir de plaisir en passant à la caisse (quoique, tous les vêtements de ces marques grand public ne sont pas si bon marché...).

Vous pouvez aussi vous retrouver face à un dilemme éthique. Que pouvez-vous faire pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise ? A quel niveau agir ? Voici quelques pistes.

- Devrais-je boycotter les marques impliquées dans la catastrophe ?

Les associations de défense des travailleurs estiment que cette réaction serait contre-productive. C’est le cas du collectif Ethique sur l’étiquette qui rassemble des ONG dont, en France, Peuples solidaires. Dorothée Kellou, chargée de mission « Dignité au travail » pour cette association, explique en effet que « boycotter les marques entraînerait le licenciement des travailleurs bangladais. Or ce travail est un revenu vital pour eux. Le supprimer reviendrait à mettre en péril leur moyen de survie ».

- Faut-il militer pour l’arrêt du « made in Bangladesh » ?

Personne ne le lui a demandé, mais c’est ce qu’a choisi de faire Walt Disney Company, premier vendeur de produits sous licences au monde (lire l’article d’Arrêt sur images). Depuis le mois de mars, l’entreprise américaine a stoppé toute commande à des ateliers de confection bangladais et pakistanais, après que deux incendies mortels se sont déclarés chez des fournisseurs de la marque. L’un a fait 112 morts, au Bangladesh, en novembre 2012. L’autre a brûlé vives 220 personnes au Pakistan, en septembre dernier. Walt Disney a annoncé qu’il allait délocaliser sa production... en Birmanie.

Cette stratégie dite du « cut and run » (rompre les relations commerciales et partir ailleurs) peut être interprétée comme une manière de fuir ses responsabilités, sans chercher pour autant à changer ses pratiques et les conditions de travail imposées à ses sous-traitants. Rien de très concluant donc. D’autant plus que cela entraînerait à coup sûr, si toutes les marques s’y mettaient, une dégringolade de l’économie du pays.

Or, l’industrie a joué un rôle clé dans le développement du Bangladesh et dans l’émancipation des femmes. Ce pays demeure certes l’un des plus pauvres d’Asie, mais l’industrialisation a permis de faire passer le taux de pauvreté de 60% en 1992 à 30% aujourd’hui selon une étude récente de la Banque mondiale.

- Interpeller les marques sur les réseaux sociaux ?

C’est le plus simple et le plus tentant, surtout si on aime la mode à relativement bas prix. Mais pour beaucoup de consommateurs/trices, cette attitude est désormais inacceptable. Pour eux, plusieurs solutions : suivre l’exemple de Quitterie de Villepin, ex-figure montante du Modem redevenue « simple citoyenne » pour ne citer qu’elle, et faire du « Facebook bashing ». C’est-à-dire jouer les trouble-fêtes parmi les quelque 5,7 millions de fans de Mango ou les 14 millions de personnes qui « likent » H&M. Et interpeller directement les marques de vêtements sur le réseau social (et tous les autres réseaux où elles sont présentes), exiger d’elles une prise de position, une explication, un mea culpa, des engagements à ne plus recommencer, etc.

Le message de Quitterie de Villepin - parmi des centaines d’autres - sur le Facebook de Mango

En termes d’image, ces petits messages sont catastrophiques pour les marques qui, parfois, réagissent. Cela a été le cas de Mango qui s’est fendu d’un laconique communiqué de presse, publié sur Facebook le 27 avril. La réponse est insatisfaisante, puisque la marque se cache derrière son petit doigt en expliquant que la commande était exceptionnelle. Mais, au moins, elle est sortie du bois.

Ce n’est pas le cas de nombreuses autres marques dont on a retrouvé des étiquettes dans les décombres du Rana Plaza mais qui refusent toujours de l’admettre, à l’image de Tex de Carrefour (qui se défend en disant que les ateliers de confection du Rana Plaza ne figurent pas sur sa liste de fournisseurs). Celles-là, il faut aller les chercher.

- Se mobiliser aux côtés des ONG ?

Auprès de ces réfractaires, la puissance de frappe des ONG peut jouer. Le collectif international Clean clothes campaign, qui milite pour l’amélioration des conditions de travail dans l’industrie textile, a sollicité il y a un an les grandes marques pour leur faire signer un accord contraignant renforçant la santé et la sécurité des travailleurs bangladais.

En le signant, les entreprises s’engageraient notamment à financer collectivement, et à hauteur de 500 000 dollars par an (380 000 euros), des inspections des ateliers par des experts indépendants. Un point d’autant plus crucial que deux des cinq ateliers de confection du Rana Plaza avaient été certifiés conformes par la Global social compliance initiative, organisme financé par les marques... Elles s’engageraient aussi à ne plus imposer de délais de production si courts à des prix aussi bas, contraignant les fournisseurs à passer la sécurité de leurs employés au second plan. Et elles accepteraient par cet accord un mécanisme de plainte anonyme pour les travailleurs.

Les entreprises ont jusqu’au 15 mai pour signer cet accord. A ce jour, le groupe PVH, qui détient Calvin Klein et Tommy Hilfinger, ainsi que le distributeur allemand Tchibo, sont les seuls à avoir paraphé le texte. Pour inciter les autres marques à faire de même, les consommateurs sont appelés à signer des pétitions, comme celle lancée par le site de mobilisation citoyenne Avaaz ou celle de l’ONG Peuples solidaires (déjà plus de 10 000 signatures en trois jours).

Des pétitions parfois efficaces, comme en témoigne la victoire récente de travailleurs indonésiens, licenciés sans indemnités après qu’Adidas a rompu son contrat avec leur employeur. Sous la pression des internautes du monde entier (50 000 ont signé la pétition lancée par Clean clothes campaign), la firme allemande vient d’accepter de verser 1,8 million de dollars (1,3 million d’euros) aux travailleurs.

- Dois-je dire adieu aux fringues pas chères et acheter équitable ?

Le collectif Ethique sur l’étiquette n’y pousse pas car là encore « on manque d’informations sur les conditions de travail et la rémunération des salariés, et sur les considérations sociales par rapport à l’attention portée à l’environnement. Dans le secteur du textile, aucune entreprise n’est vraiment transparente et les informations sont fournies par les entreprises elles-mêmes », nous explique-t-on. Toutefois, on peut espérer que le droit et la dignité des travailleurs sont mieux respectés dans le commerce équitable.

Attention également au greenwashing dont H&M nous fait une belle démonstration avec sa gamme « Conscious collection », dont Vanessa Paradis est l’égérie. Cette ligne de vêtements est présentée comme « socialement et écologiquement soutenables ». Pourtant, des centaines d’ouvrières perdraient connaissance dans les usines qui confectionnent ces vêtements au Cambodge, faute d’un salaire suffisant pour se nourrir correctement (voir l’enquête d’Ethique sur l’étiquette).


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