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La si heureuse nature de Gilles Bœuf
jeudi, 28 février 2013 / Karine Le Loët /

Rédactrice en chef à « Terra eco ».

Gourmand de savoirs, peu avare de ses mots et hyperénergique, le président du Muséum national d’histoire naturelle n’entend pas ranger la faune et la flore sur des étagères poussiéreuses. A 62 ans, il les défend bec et ongles, et toujours dans la joie.

Dans le bureau coiffé d’un lustre, des gallinacés posent sous le vernis d’une toile, un serpent sourit dans son bocal. Ce décor d’un autre siècle, à la peinture verte écaillée et aux lourds fauteuils, n’était sans doute pas prêt à accueillir son actuel hôte, le président du Muséum d’histoire naturelle. Gilles Bœuf et ses envolées catalanes, son tutoiement instinctif, son débit d’homme pressé, ses piles de bouquins, son jean et son féminisme combatif. « Le Muséum n’est pas seulement un organisme qui conserve. A bien des égards, ses départements sont aussi conservateurs, s’amuse l’économiste et anthropologue Jacques Weber, complice de longue date. Toute esquisse d’hypothèse de changement entraîne de fortes réticences. »

Gilles Bœuf est pourtant apparu un matin à l’orée du Jardin des plantes, à Paris, a envahi l’espace de ses mots, griffonné ses idées dans les têtes. Un peu par hasard. En 2008, après le décès brutal de son président, André Menez, l’institution tarde à se trouver un chef. Gilles Bœuf hésite : « Je n’ai pas de goût particulier pour l’administration. » Un euphémisme pour Chantal Jouanno, ex-secrétaire d’Etat chargée de l’Ecologie : « Il ne s’embête pas avec les questions de gestion. » Il finit néanmoins par foncer : « Ma vie était là. Moi, je savais que je serais chercheur à dix ans. Depuis tout petit, je ramasse des papillons, des escargots, des serpents – maman n’aimait pas trop ça. J’ai élevé tout ce qui pouvait s’élever : des grenouilles, des oiseaux, des écureuils… »

C’est à Douarnenez (Finistère) qu’il joue les collectionneurs, entre une mère française – dont il porte le nom – et un père ouvrier portugais. Le week-end, il pédale dans le sillon de celui-ci, ancien coureur professionnel. Après une thèse de biologie du développement et une autre de sciences naturelles, le voilà recruté au Cnexo (Centre national pour l’exploitation des océans), l’ancêtre de l’Ifremer (l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), toujours dans le Finistère, à Brest. Il y restera vingt ans, penché sur des saumons, puis des turbots. Il y cultive l’émerveillement : « Quand ils naissent, les turbots sont comme tous les poissons, ils ont un œil de chaque côté. Et à mesure qu’ils se métamorphosent, un œil traverse entièrement le poisson, pour aller sur une face. Ce serait complètement con d’avoir un œil tout le temps avec du sable dedans, tu vois, sur le fond ! »

Il part aussi aiguiser sa curiosité en Scandinavie, aux Etats-Unis, au Canada, au Chili. 1998 signe la fin des vadrouilles. L’Ifremer se désintéresse du sort des poissons. « On me dit : “ Il faudrait que tu travailles sur les mollusques. ” Ça ne m’a pas branché. L’huître, elle n’a pas d’yeux, pas de tête. » Il répond aux sirènes de l’université parisienne Pierre-et-Marie-Curie, prend la tête d’un de ses observatoires à Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), accueille avec soulagement la montagne dans son jardin, la mer pour horizon. « Brest, c’est 1 800 heures d’ensoleillement par an ; Banyuls, 2 800. Si j’ai survécu vingt ans à Brest, c’est parce que j’ai beaucoup bougé. »

« Elle s’en fout, la planète »

En 2004, la vie de Gilles Bœuf croise celle de Jean-Pierre Changeux, neurobiologiste qui l’invite à animer une conférence sur la biodiversité. « Entre novembre 2005 et mars 2006, j’ai lu tout ce qui avait été publié », précise celui dont le sommeil n’excède pas quatre heures par nuit. « C’est mon voleur préféré, s’amuse Jacques Weber. Il me vole au moins un bouquin par nuit. Il en lit un de plus que moi. » Ces lectures le bouleversent. « Je me suis dit que je serais beaucoup plus utile à travailler sur des choses comme ça qu’à continuer de faire de l’endocrinologie fondamentale sur les poissons », lâche Gilles Bœuf. Il écrit, avec gourmandise, 40 chapitres d’ouvrages, bouquins et articles, anime 300 conférences de ses mots qui se cognent, comme un enfant encore tout étonné d’en savoir tant, désireux de partager ce savoir qui le brûle. « Quand on travaille sur la biodiversité, il faut être enthousiaste. Les atteintes contre elle sont tellement grandes, on ne peut pas avoir une tête de croque-mort », assure Yvon Le Maho, président du Conseil scientifique du patrimoine naturel et de la biodiversité. « Je me défends d’être un catastrophiste, dit Gilles Bœuf. Ce n’est pas du tout ma nature. Je ne me bats pas pour sauver la planète. Elle s’en fout, la planète. Ce qui m’intéresse, c’est comment, tous ensemble, on va pouvoir agir pour ne pas connaître trop de mal-être. »

L’homme endosse-t-il une mission ? « Gilles sait bien que les histoires de messie se terminent les bras en croix. Il n’est pas candidat », assure Jacques Weber. Pas l’âme d’un sauveur mais la tchatche d’un messager. Ça tombe bien : 2010 est désignée année internationale de la biodiversité. Gilles Bœuf n’épargne pas sa salive. A Paris, en janvier, il ouvre le colloque de l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Puis la semaine française de la biodiversité, en mai, à Chamonix. A l’automne 2012, il joue les facilitateurs pour la conférence environnementale du gouvernement Ayrault. Les casquettes s’empilent sur sa tête en ébullition. En janvier dernier, il intègre le bureau du prestigieux IPBES (Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) : « Moi, je ne sollicite jamais rien. Mais je ne sais pas trop dire non. »

Pression sur la classe politique

A mesure qu’il fraie avec les voix officielles, il délaisse la paillasse. « Les scientifiques qui s’éloignent de la science sont souvent critiqués. Le monde de la recherche est un monde de jalousie. Mais je crois que Gilles a dépassé cela depuis longtemps », précise Yvon Le Maho. « La majorité de la communauté scientifique se contente de faire un constat. Il est de ces scientifiques qui, devenus influents, font pression sur la classe politique pour changer les choses », applaudit Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux. Son mandat s’achève. Encore quelques mois et il quittera le bureau aux oiseaux, au serpent, au lustre imposant. Et après ? « Je rêve de trouver un métier où je serais payé pour faire des conf’ et écrire des livres, passer des messages dans le monde entier. Il y a un moment dans la vie où il faut se faire plaisir. Et quand t’as bossé pour arriver à une situation où personne peut t’emmerder, finalement… » —

Gilles Bœuf en dates

1950 Naissance à Paimbœuf (Loire-Atlantique)

1979 Est recruté au Cnexo (qui deviendra l’Ifremer), à Brest (Finistère)

1999 Enseigne à l’université parisienne Pierre-et-Marie-Curie et dirige l’Observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales)

Février 2009 Président du Muséum national d’histoire naturelle

Novembre 2009 Médaille de chevalier de l’Ordre national du Mérite

2010 Ouvre à Paris la conférence de l’Unesco sur la biodiversité

Septembre 2012 Facilitateur de la conférence environnementale