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J’ai testé une autre vie… et j’ai raté !
lundi, 29 octobre 2012 / Laure Noualhat /

Journaliste errant dans les sujets environnementaux depuis treize ans. A Libération, mais de plus en plus ailleurs, s’essayant à d’autres modes d’écriture (Arte, France Inter, Terra of course, ...). Il y a deux ans, elle a donné naissance (avec Eric Blanchet) à Bridget Kyoto, un double déjanté qui offre chaque semaine une Minute nécessaire sur Internet.

Au soleil, dans les Cyclades, entourée de poulpes et de raisins : mon rêve à moi est simple. Alors, pour préparer ma migration, j’ai acheté un combi dans le Sud et l’ai ramené à Paris. Résultat : un suicide écologique et toujours pas de départ à l’horizon.

On en parle souvent, on procrastine, ça se sédimente dans un coin du cerveau et de l’emploi du temps, on le désire, on en rêve… Et puis on se réveille. Je ne vous parle pas du sevrage de vin bio, mais du changement de vie, le truc « ultra-tendance » du moment. Vous savez, quand votre ex-ami trader de Goldman Sachs se reconvertit en maraîcher bio ou quand vos voisins du quatrième déménagent à Cholet, dans le Maine-et-Loire, « pour la qualité de vie et les enfants, tu comprends ».

Pour une foutue journaliste parisienne essorée par son travail fixe plus les piges, excitée par 4 517 projets, beurrée quatre dîners par semaine, lessivée par dix conférences de presse, le changement de vie fait office de Graal. Mais comme le disait feu ma mamie : il faut du temps pour aller loin. En gros, un changement de vie, ça ne s’improvise pas. Pour ma part, la date est déjà fixée : en 2014, pour mes 40 ans. Après avoir vainement tenté, quinze ans durant, d’alerter mes congénères sur la catastrophe en cours, il sera temps d’aller respirer un autre air, juste avant mon cancer du foie.

Yaourt grec au miel

Mon rêve est aussi frais qu’un verre de retsina, ce vin blanc au goût de résine de pin qu’affectionnent les Grecs. Il a les contours d’un petit carré de vignes perché sur une des Cyclades et mûri par un soleil de plomb. A côté de mes vignes, il y aura un petit restaurant, sans prétention, où mijoteront mes risottos et mes ragoûts de fruits de mer. Le chignon lardé de mèches blanches, je me vois sous un tablier en grosse toile en train d’attendrir la chair d’un poulpe fraîchement pêché au harpon par un éphèbe de ma collection. La carte est déjà prête : que des produits frais, locaux et bios. Salade grecque, salade de poulpe au citron, tzatziki, poulpe grillé, risotto, ragoût et poisson du jour, yaourt grec au miel de la maison.

Mais avant de dérouler l’ensemble de mes visées, autant organiser un petit repérage deux ans avant, histoire de trouver ZE coin de paradis. J’ai donc prévu de me rendre là-bas cet hiver – de novembre à février –, quand les îles somnolent. Pour optimiser ma virée, j’ai décidé d’y aller en auto, les ferrys, bus et loueurs de scooters fonctionnant au ralenti l’hiver. De fil en aiguille, je me suis dit que je n’avais qu’à y aller en camping-car, car cela me coûterait moins cher. Je vous épargne vraiment le détail – sinon autant me prendre un euro la minute, comme un vulgaire psy freudien. Bref, me voilà en train de lâcher 14 000 euros à la fin du mois d’octobre à un étudiant-ingénieur à Biarritz. Qu’ai-je échangé contre cette somme d’argent – somme toute énorme ? Un combi Volkswagen. Oui ! Un combi VW, l’objet roulant le plus polluant de la planète après la navette spatiale Challenger. Le temps d’une absence, je m’y voyais déjà, dans la Dolce Vita de la déambulation, ma fameuse maison sur le dos, le tout dans un style rétro, tendance « c’était tellement mieux avant ».

Mater la lune montante

En ramenant la bête à Paris, j’ai compris que ma preuve d’amour (pour l’initiateur de cette idée) était un suicide écologique. D’abord, on avait choisi d’avaler les 850 km « à la cool » : comprendre à la vitesse de croisière du combi, soit 70 km/h. Pour cela, on s’est dit qu’on allait emprunter les petites routes de campagne, longer la côte, faire des haltes en matant le soleil couchant ou la lune montante. Tsss, tsss, pauvres naïfs que nous étions : les petites routes de campagne n’existent plus. Tout le bitume français est truffé de ronds-points. Or, un rond-point, c’est une décélération qui précède une accélération, de quoi faire grimper la conso du combi de 14 à 18 litres aux 100 !

Finalement, on s’est tanqués sur l’autoroute, à 90 km/h. A part la désagréable sensation de se faire happer à chaque dépassement (y compris par des 44 tonnes), le bolide accorde du temps au temps. Le temps de s’engueuler, de penser à sa vie future, le temps de penser à ses factures, à sa pollution, ou encore à la biodiversité amoureuse qui s’impose si les idées de môssieur sont toujours aussi pourries. Pour info, nous nous sommes arrêtés trois fois pour faire le plein – tous les 300 km en moyenne : une fois chez BP-Deepwater Horizon et deux fois chez Total-Erika. A raison de 90 euros le plein, je vous laisse conclure vous-mêmes. Et pour rallier Athènes, soit 3 000 km environ, c’est simple, c’est 1,4 tonne de CO2 l’aller-simple. A ce compte-là, autant changer de vie en allant bosser dans l’industrie du pétrole. —