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Et si on faisait tourner la planche à billet pour financer la transition écologique ?
mardi, 16 octobre 2012 / Thibaut Schepman /

Non, nous n’avons pas à « sauver la planète ». Elle s’en sort très bien toute seule. C’est nous qui avons besoin d’elle pour nous en sortir.

La France et l’Europe ont besoin de milliards pour changer d’ère. Puisqu’on ne les a pas, il faut les inventer. C’est la solution – très sérieuse – envisagée pour résoudre nos crises.

Des experts du Conseil économique social et environnemental (Cese) ont recommandé dans un rapport publié le 10 septembre un recours à la création monétaire pour financer la transition écologique et énergétique. Retrouvez les explications que nous vous donnions en octobre 2012.

Commençons par un constat - certes déprimant - avant de passer aux réjouissances. Nous sommes confrontés à une conjonction de crises écologique, financière et économique. Après avoir renfloué les banques européennes, la plupart des Etats européens sont à sec. Or, le prix de l’énergie ne cesse de s’accroître et nous nous dirigeons toujours plus nettement vers un réchauffement climatique incontrôlé.

L’avenir s’annonce sombre. A moins que... Il existerait en fait une sortie par le haut : la transition écologique. Ceux qui la défendent assurent qu’elle est créatrice d’emploi et susceptible de relancer la machine économique. Elle n’est donc pas un problème de plus, mais une partie de la solution. Ses détracteurs répondent que les caisses sont vides. Impossible donc d’investir les 2% à 3% du PIB européen nécessaires pour financer cette transition (soit environ 3 000 milliards d’euros sur dix ans) dans des projets rentables à – au mieux - moyen terme.

Une solution à 3 000 milliards d’euros

Dans son ouvrage, l’Illusion Financière, paru le 11 octobre dernier, l’économiste Gaël Giraud tente d’apporter une réponse à ce dilemme cornélien. Il cherche ses solutions dans la plomberie de la finance. Il faut dire qu’il la connaît bien : il a été consultant pour des banques d’investissement et faisait « des calculs pour des traders » avant de devenir jésuite et de (re)devenir chercheur en économie, du côté des réformateurs cette fois.

Celui-ci assure que le salut viendra, entre autres, de « la création monétaire », c’est-à-dire de la planche à billet. « Aujourd’hui, la planche à billet est un épouvantail dans l’opinion publique. Mais il faut rappeler que les banques l’utilisent tous les jours », défend l’économiste. En effet, l’argent que vous prête aujourd’hui une banque ne dormait pas hier sur un compte courant. La banque le crée à l’instant même où elle le prête, par un simple jeu d’écriture. Bien sûr, cet argent va disparaître au fur et à mesure de son remboursement. Et bien sûr, la banque est limitée par un plafond de réserves obligatoires. N’empêche que les banques privées ont le pouvoir de créer de l’argent.

Une planche à billet verte

L’auteur propose de faire de ce pouvoir de création monétaire un bien « commun  ». Ce qui exige plusieurs mesures techniques, ne serait-ce que celle de « replacer la Banque centrale européenne sous l’autorité d’un pouvoir politique européen démocratique » et lui donner le mandat d’accorder des prêts à taux bas et à long terme, finançant exclusivement des projets d’avenir liés à la transition. Il rappelle d’ailleurs que l’Union européenne a créé à plusieurs reprises plusieurs centaines de milliards d’euros pour venir en aide aux banques européennes. Pourquoi ne pas faire de même pour financer la transition écologique ?

C’est bien beau, mais ce procédé pourrait-il aider Monsieur Tout le monde à isoler son logement ? Oui, nous explique l’économiste Alain Grandjean, lui aussi partisan du recours à la création monétaire. « Monsieur Tout le monde pourrait réaliser son dossier d’isolation auprès d’un guichet unique de la transition, et contracter un prêt à bas taux auprès de sa banque commerciale habituelle. Celle-ci pourrait ensuite procéder à un refinancement auprès d’un organisme public ayant un pouvoir de création monétaire », précise-t-il.

Pour le fondateur du cabinet Carbone 4, ce procédé est tout bonnement indispensable. D’abord, car ces investissements sont peu ou pas rentables financièrement pour les ménages : des travaux de 20 000 à 30 000 euros qui peuvent diviser votre facture par deux, soit environ 700 euros par an au prix actuel de l’énergie, ne s’amortissent que sur un très long terme. Ensuite, parce qu’il faut que ces investissements soient fléchés vers des travaux réellement efficaces, donc avec des diagnostics sérieux et des entreprises régulièrement contrôlées.

La seule solution, vraiment ?

Les deux économistes regrettent que la Banque publique d’investissement (BPI) qui sera créée officiellement ce mercredi en Conseil des ministres ne dispose pas de ce pouvoir de création monétaire. Car c’est pour eux le seul moyen de financer – en temps de disette – l’isolation thermique des bâtiments en France mais aussi le soutien aux énergies renouvelables, à une filière agricole plus durable... Un point de vue réfuté par Alexandre Delaigue, économiste et professeur à Saint-Cyr. Celui-ci regrette : « On s’interroge ici longuement sur des méthodes de financement, alors que l’on ferait mieux de s’interroger sur l’utilisation des fonds en question. J’ai peur que l’on ne répète les erreurs faites sur l’aide au développement, où l’on a beaucoup réfléchi sur des mécanismes de financements innovants sans s’interroger sur l’efficacité des aides. Il y a une grande différence entre mobiliser des fonds nécessaires et atteindre un objectif donné. »

Pour l’économiste, les Etats européens pourraient dès aujourd’hui contracter des prêts à long terme sur les marchés, sans passer par un mécanisme aussi complexe et « potentiellement inflationniste » que la création monétaire. « Si ces emprunts ne sont pas faits aujourd’hui, c’est parce que personne ne pense que ces investissements sont rentables. » Et l’économiste de proposer une solution : augmenter les taxes sur l’énergie – avec des aides pour les plus démunis – pour inciter à amorcer cette transition. Convaincus ?