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Comment une firme européenne a intoxiqué Abidjan
mardi, 25 septembre 2012 / Karine Le Loët /

Rédactrice en chef à « Terra eco ».

En août 2006, 100 000 habitants d’Abidjan tombent malades. A l’origine de leurs maux : le déversement illégal de déchets d’hydrocarbures par la multinationale Trafigura… Un rapport signé Greenpeace et Amnesty International remonte le cours de l’histoire.

En ce matin d’août, ils se réveillent dans une odeur de soufre. Très vite, les nausées et les maux de tête s’installent, ils peinent à respirer ou ont les yeux irrités. « J’avais très mal à la tête, j’avais des rhumes et quand je me mouchais, il y avait des caillots de sang qui sortaient. (…) Mes enfants avaient les yeux très rouges, ils avaient la fièvre, ils avaient aussi le rhume et l’un avait la diarrhée », souligne l’un des habitants d’Abidjan, cité dans le rapport. Plus de 100 000 personnes en tout – à en croire les chiffres officiels – sont accueillies en urgence dans les hôpitaux et les centres médicaux d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, pris d’assaut. Entre 15 et 17 (selon les sources) décèderont.

« Pendant la période de pointe, en septembre, il est arrivé que nous voyions plus de 600 personnes par jour. [...] Quand nous arrivions au travail le matin, il y avait déjà de longues queues. Certaines personnes attendaient toute la journée, et revenaient le matin suivant, ce qui les frustrait. [...] Parfois, nous étions à court de médicaments et avons dû envoyer les patients ailleurs... », a raconté, devant la Haute cour de justice, Tiemoko Bleu, alors médecin généraliste à l’hôpital militaire d’Abidjan. Tandis que la panique gagne la population, le gouvernement interdit les activités agricoles, la pêche et les petits commerces dans la zone contaminée. Les animaux sont abattus, les cultures détruites, privant de nombreux habitants de leurs moyens de subsistance.

Une cargaison poubelle

Mais que s’est-il passé au juste ? Des déchets toxiques nauséabonds ont été déversés pendant la nuit dans 18 sites de la ville, à proximité des écoles, des bureaux, des champs. Il s’agit de résidus pétrolifères. Amnesty et Greenpeace ont mené l’enquête pendant trois ans et remonté le fil de l’histoire et des abus qui la jalonne.

Au départ, la chose est simple : Trafigura, l’un des plus gros négociants en produits pétroliers, achète en masse du « napthta de cokéfaction », un hydrocarbure non raffiné. De ce mélange bon marché, la multinationale veut faire du carburant. Pour la raffiner, elle fait appel à un procédé appelé « lavage à la soude caustique ». D’abord à terre, puis à bord d’un navire, le Probo Koala. Mais s’il est peu coûteux, ce processus a l’inconvénient de produire beaucoup de déchets. La société signe d’abord un accord avec une entreprise néerlandaise et commence à décharger son chargement à Amsterdam. Mais l’entreprise néerlandaise s’aperçoit qu’il est beaucoup plus « contaminé » que prévu. Résultat : elle fait grimper les prix de 27 à 1 000 euros le m3 ! « Trafigura refuse le devis et recharge les déchets à bord du Probo Koala », détaille le rapport.

Indemnité partielle pour Trafigura

Après une tentative manquée au Nigeria, le navire fait route vers Abidjan en Côte d’Ivoire. Là, les déchets doivent rejoindre Akouédo, une décharge à ciel ouvert. La cargaison commence à être déchargée et acheminée par camions. Très vite, les employés alertés par l’odeur pestilentielle ferme la décharge d’Akouédo. Ne sachant où aller, certains chauffeurs déversent alors leur chargement au hasard dans la ville. « Personnellement, j’ai fait quatre voyages [...] Les deux premières fois, j’ai vidé mon camion à Akouédo. La troisième fois, je l’ai déchargé à Djibi, à environ 400 mètres de l’abattoir, et la quatrième fois, près de Vridi (…), a déclaré un chauffeur à Greenpeace. Pendant le transport, je me suis rendu compte que quelque chose clochait avec ce produit. Il puait terriblement. J’avais les yeux qui pleuraient et, en plus, j’avais vu les brûlures du garçon qui en avait pris un échantillon. C’était la première fois que quelque chose comme ça m’arrivait. Rien que quand j’ai ouvert les écoutilles de sécurité de mon camion, le produit m’a rongé les doigts. Mon assistant avait des brûlures sur les mains, qu’il s’était faites en ouvrant et en refermant les écoutilles de sécurité de la citerne pendant le chargement et le déchargement de la deuxième cargaison. » Tous disent n’avoir rien su de ce qu’ils transportaient.

Après beaucoup de rebondissements, la société est reconnue coupable d’avoir exporté des déchets dangereux depuis les Pays-Bas. Car la Convention de Bâle, qui réglemente les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux, le précise bien : l’exportation de déchets sans consentement de l’Etat destinataire est une infraction pénale. En revanche, elle est peu embêtée du côté ivoirien. Au terme d’un accord avec le gouvernement, elle verse en 2007 149 millions d’euros d’indemnités aux victimes. En échange, elle gagne l’indemnité sur le territoire. Mais quid des indemnisations ? Il est difficile de savoir où elles en sont, « mais des milliers de personnes souffrant de problèmes de santé n’ont pas eu accès au programme d’indemnisation gouvernemental », souligne le rapport. Idem pour les 35 millions d’euros issus d’un autre accord conclu au Royaume-Uni entre Trafigura et 30 000 victimes ivoiriennes : au moment du versement, une organisation a « prétendu abusivement représenter les victimes ». Résultat : 6 000 victimes ont perdu leur argent. Le reste a été sans doute détourné lors des événements récents en Côte d’Ivoire qui ont vu s’affronter les partisans de Ouattara et de Gbagbo.

Leçon pour l’avenir

« Six années se sont écoulées depuis que l’on a laissé cette horrible tragédie se produire, explique Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International, dans un communiqué. Trafigura doit aujourd’hui être amenée à rendre pleinement compte de ses actes devant la justice. Les habitants d’Abidjan ont été trahis non seulement par leur propre gouvernement mais aussi par les gouvernements d’Europe qui n’ont pas appliqué le droit en vigueur dans leur pays. » « Il n’est pas trop tard pour que justice soit rendue, pour que des informations exhaustives sur la nature exacte des déchets déversés soient communiquées aux habitants d’Abidjan, et pour que Trafigura paie pour ses crimes. Ce n’est qu’alors que nous pourrons espérer que ce type de désastre ne se reproduise plus », lance de son côté Kumi Naidoo, directeur exécutif de Greenpeace International.