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«  60% de la population vit dans une France périphérique  »
jeudi, 26 janvier 2012 / Thibaut Schepman /

Non, nous n’avons pas à « sauver la planète ». Elle s’en sort très bien toute seule. C’est nous qui avons besoin d’elle pour nous en sortir.

Proche du Parti socialiste, Christophe Guilluy est géographe et chercheur auprès de collectivités locales et d’organismes publics. Il s’inquiète des conséquences politiques de la nouvelle géographie sociale.

Christophe Guilluy est géographe. Il est notamment le coauteur d’un Atlas des nouvelles fractures sociales (Autrement, 2004) et de Plaidoyer pour une gauche populaire (Editions Le Bord de l’eau, 2011).

Vous estimez que la précarité se répartit différemment sur notre territoire. Pourquoi ?

La fragilité se développe aujourd’hui sur des espaces plus vastes. Le découpage social ne se fait plus entre villes et banlieues mais plutôt entre des territoires intégrés à la mondialisation et d’autres qui ne le sont pas. Les grandes métropoles et leurs banlieues proches sont des territoires intégrés, où on note à la fois un embourgeoisement et une forte immigration. C’est une recomposition par le haut et par le bas, alors que les classes moyennes, elles, sont parties. A l’inverse, il y a une France périphérique, constituées d’espaces périurbains, ruraux et industriels, de petites ou moyennes villes, où vit la majeure partie de la population. En recoupant l’ensemble des indicateurs de fragilité (pauvreté, emploi à temps partiel, chômage, revenus…), on retrouve cette même France périphérique, qui représente environ 60 % de la population. La structure sociale de notre pays repose sur ces classes populaires, majoritairement des ouvriers et des employés, mais aussi des retraités issus de ces catégories, qui vivent loin des lieux de création de richesse.

Quelles sont les conséquences de ce mouvement que vous décrivez ?

Cette nouvelle géographie renforce l’exclusion. En fait, les espaces qui accueillent les précaires sont aussi ceux qui précarisent le plus. D’abord parce que la pauvreté dispersée est beaucoup plus difficile à gérer pour les autorités. Les personnes sont plus isolées, peu syndiquées, peu impliquées dans le monde associatif, si bien que les difficultés sont plus ardues à repérer. On y constate par exemple une sous-utilisation du RSA par ses bénéficiaires potentiels. Le traitement est aussi plus compliqué. Il est extrêmement complexe de retrouver un travail loin des zones d’emploi. Enfin dans ces espaces, avoir des revenus ne suffit par pour sortir de la pauvreté car l’éloignement coûte cher. Travailler à 20 kilomètres de chez soi coûte, en transport, 250 euros par mois en moyenne, soit près d’un quart du salaire d’une personne au Smic.

Concrètement, quelles solutions préconiseriez-vous pour lutter contre ce phénomène ?

Pour moi, l’un des gros handicaps de ces territoires, c’est qu’ils n’existent ni politiquement ni culturellement. Il faut travailler sur cette visibilité, puisque l’on parle là de la majeure partie de la population. Il faudra ensuite réviser les politiques sociales, qui aujourd’hui ne prennent pas véritablement en compte cette population.

Comment ce contexte peut-il peser sur l’élection présidentielle qui s’ouvre ?

L’élection présidentielle est très éclairante car c’est la dernière où cette France périphérique va encore voter. Tous les partis ont fait le constat que cet électorat va peser en 2012, à un moment où les classes moyennes se délitent. Or, ces personnes sont celles qui ont subi les choix économiques de ces dernières années. C’est même ce qui les définit, puisque la carte des plans sociaux colle, elle aussi, à la carte de la France populaire. Cette opposition entre une France bienveillante par rapport à la mondialisation et une autre qui la rejette va, à mon avis, être cruciale. Nicolas Sarkozy avait réussi à convaincre cette première frange en 2007. Aujourd’hui, Marine Le Pen a un avantage : son discours contre la mondialisation. L’autre avantage de la candidate du Front national, c’est que le nouveau découpage du territoire accentue la fracture au sein des classes populaires. Au niveau social comme électoral, c’est de la dynamite.

Cela veut-il dire que la gauche française n’est plus crédible aux yeux de l’électorat populaire ?

Pour les grands partis, il est compliqué de s’adresser à la France populaire qui a vécu vingt ans d’exclusion économique et sociale. Pour le Parti socialiste, dont une large partie de l’électorat vit dans les grandes villes et est plutôt favorable à la mondialisation, c’est une question très compliquée qui fait l’objet de lourds débats, notamment entre les partisans d’Arnaud Montebourg et ceux de François Hollande ou de Martine Aubry.