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Demain, 9 milliards de bouches à nourrir : Comment faire ?
mardi, 30 octobre 2007 / Simon Barthélémy , / Emmanuelle Debelleix

Nous serons 9 milliards sur Terre en 2050. Comment nourrir tous ces estomacs et le faire proprement, quand l’agriculture est aujourd’hui responsable de pollutions catastrophiques et le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre ? En produisant plus, mieux et pour tous. Enquête.

Son visage est hagard. Prostrée aux pieds d’une masure des faubourgs de Bukavu, cheflieu du Sud-Kivu à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), Denise n’a qu’une caresse à offrir à son dernier-né, qui se meurt faute de nourriture suffisante. Cette jeune veuve a quitté son village il y a cinq ans. « Des miliciens sont venus piller nos récoltes, ont abattu mon mari d’un coup de machette. J’ai eu peur de retourner aux champs, d’y être violée. » A Bukavu, elle tente de survivre. Du maraîchage pour préparer le « fufu » (manioc bouilli et écrasé). Mais en quantité insuffisante pour se nourrir, encore moins pour espérer vendre quoi que ce soit… Dictature et guerres ont sapé les fondements économiques du pays.

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Battage de riz en Inde (Crédit : Isaac John / Bios)

La RDC autrefois exportatrice net de produits vivriers, souffre d’un tragique déficit alimentaire. Selon l’Unicef, la malnutrition touche plus de 70 % de la population. Karine Milhorgne, membre d’Action contre la faim (ACF), confirme la tragédie. Au Kivu, l’ONG plante des roseaux sur les bords du lac Tanganyika afin de faire revenir les poissons disparus à la suite du ravinement provoqué par la déforestation massive. A l’ouest du pays, dans le Bandundu, « les maladies du konzo et de la mosaïque ravagent le manioc. Les circuits agricoles sont détruits. Les paysans sont réduits au troc. L’ancien grenier à blé de Kinshasa meurt en silence ».

Théâtre de conflits meurtriers, l’Afrique est aujourd’hui particulièrement touchée par la faim : sur les 854 millions de personnes sousalimentées dans le monde, un quart vit au sud du Sahara. Alors que la communauté internationale avait convenu, en 1996, de réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde d’ici à 2015, ce nombre s’accroît chaque année de 4 millions. Le spectre des famines plane donc sur les 9 milliards d’âmes que comptera l’humanité en 2050. La désertification et les changements climatiques font craindre le pire : une élévation de température d’environ 2,5 °C pourrait entamer la production agricole mondiale de 3 à 16 % d’ici à 2080.

Manger ou conduire ?

La réponse au problème ne se résume pas à « produire plus ». L’offre mondiale a néanmoins du mal à suivre la demande. Notamment parce que les classes moyennes des pays en développement s’enrichissent et s’alignent sur les menus du Nord. Selon la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation, la production de viande pourrait ainsi doubler d’ici à 2050. Or il faut 10 kilos de grain pour produire 1 kilo de boeuf et l’alimentation du bétail absorbe elle-même 44 % des céréales mondiales…

Crime contre l’humanité

Résultat : le tarif du maïs a déjà bondi de 85 % entre 2005 et 2006 et celui du blé de 60 % depuis l’an dernier. Les cours s’affolent aussi du fait de la demande pour des usages non alimentaire, notamment ceux des carburants dits verts et des plastiques bio. Pour Jean Ziegler, rapporteur spécial auprès des Nation unies sur le droit à l’alimentation, le boom des agrocarburants constitue un « crime contre l’humanité » : pour remplir un réservoir de voiture, on brûle 230 kg de céréales, soit presque l’équivalent de la ration annuelle nécessaire pour un enfant dans les pays en développement (250 kg).

De plus, les cultures extensives (canne à sucre, colza, maïs…) nécessaires aux rentables « nécrocarburants  » – comme les appellent leurs détracteurs – se substituent à l’agriculture vivrière. Les agrocarburants devraient ainsi entraîner une augmentation de 9 % des dépenses globales d’importations alimentaires dans les pays en développement. A moins que les agrocarburants de deuxième génération, utilisant l’intégralité d’une plante, ne s’imposent rapidement, il faudra choisir entre manger et conduire.

12% des terres arables cultivées

Mais même sans biocarburants, certains experts estiment que l’augmentation d’un tiers de la population de la planète obligera à doubler la production alimentaire mondiale d’ici à 2050. Sur quels fronts pionniers miser ? Il reste très peu de terres arables à conquérir : on cultive 12 % des terres de la planète (soit 1,5 milliard d’hectares) et il ne reste guère plus de 120 millions d’hectares exploitables – en Amérique latine et en Afrique subsaharienne, essentiellement. En outre, les terres dont nous disposons sont menacées. Par l’érosion naturelle des sols, l’urbanisation galopante et l’appauvrissement de la biodiversité.

Le modèle d’agriculture productiviste, né après guerre en Europe et aux Etats-Unis, puis acclimaté par la « révolution verte » chez certains grands du Tiers-monde (Chine, Inde…), est à bout de souffle. Fondé sur la mécanisation, le développement de l’irrigation et la chimie (engrais et produits de traitement), il a certes permis d’augmenter considérablement les rendements et d’éradiquer les famines dans les pays riches.

Mais après soixante ans de croissance, les rendements de l’agriculture intensive peinent. Le recours massif aux intrants et aux pesticides pollue les eaux et atteint la santé humaine. L’agriculture est, par ailleurs, le premier contributeur du changement climatique, devant les transports, notamment en raison des émissions de méthane dans l’élevage. Le grand bio en avant Certains parient donc aujourd’hui sur une « révolution doublement verte » (lire l’interview de Michel Griffon en pages 20 et 21) : faire progresser les rendements sans nuire à l’environnement. Après la chimie, la biologie fournit pour cela quelques espoirs et pas mal de mirages. Dans ce rayon, les plantes génétiquement modifiées n’ont encore rien ou peu démontré si ce n’est leur efficacité à résister aux produits phytosanitaires ou à en produire elles-mêmes. Mais toutes les biotechnologies ne sont pas à mettre dans le même panier transgénique  : les recherches sur l’amélioration des variétés ont, par exemple, permis la création du Nerica, le nouveau riz pour l’Afrique.

Le bio comme solution

Mis au point par un centre intergouvernemental de recherche, il est issu du croisement d’une ancienne variété africaine très résistante et d’une variété asiatique à haut rendement. D’autres technologies, comme la micropropagation – la multiplication de plants in vitro – du bananier en Afrique orientale, ont déjà contribué à l’amélioration des conditions de vie dans les zones rurales, souligne Andrea Sonnino, expert scientifique de la FAO. L’organisation internationale a en outre plébiscité en mai 2007 les recettes de l’agriculture biologique : « Une conversion planétaire (au bio) sans défrichement de zones sauvages à des fins agricoles et sans utilisation d’engrais azotés déboucherait sur une offre de produits agricoles de l’ordre de 2 640 à 4 380 kilocalories par personne et par jour » (contre 2 785 actuellement fournies par l’agriculture conventionnelle). Si les rendements baissent un peu lors d’un passa ge du conventionnel au bio, ils « sont pratiquement multi pliés par deux dès lors que l’on passe de systèmes de production à faible apport d’intrants à des modes de production biologique  ».

Comment est-ce possible ? Grâce notamment aux cultures associées, comme l’explique Marc Dufumier, professeur à AgroParistech, l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement : « Au Sahel, l’acacia albida joue l’équivalent du rôle de la luzerne chez nous. Les racines de ce grand arbre vont chercher de l’eau en profondeur, ses feuillage font de l’ombre et fixent l’azote et le CO2. Ses feuilles constituent ensuite une litière pour le sol, où on peut planter, et du fourrage pour les animaux. On raisonne ainsi à l’échelle d’un écosystème plutôt que d’augmenter le potentiel génétique de chaque plante. » Ces pratiques ancestrales ne demandent qu’à être améliorées par la science, c’est le sens du message de la FAO en faveur du bio.

2 milliards d’agriculteurs seuls au monde

Elle soutient également une autre activité d’avenir, à l’heure où plus de la moitié de l’humanité vit en ville, l’agriculture urbaine. A Buenos Aires, par exemple, des jardins maraîchers biologiques sont aménagés dans les bidonvilles pour alimenter des circuits de vente directe. Le programme ProHuerta vient ainsi en aide à 3,5 millions de personnes. « Les populations pauvres, en particulier celles qui vivent en milieu urbain, sont désormais autosuffisantes à 70 % en légumes frais », souligne le rapport de la FAO. Mais ces initiatives semblent dérisoires face à l’ouverture totale des marchés : « Malgré les énormes disparités de productivité, on laisse jouer la concurrence entre 28 millions d’agriculteurs équipés de tracteurs, 250 millions dotés de boeufs, buffles ou mulets et 2 milliards d’autres qui ne peuvent compter que sur leur houe et la force de leurs bras », indique Jean Ziegler.
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Recherchesur le palmier à huile e Malaisie - Crédit Michael Mogensen / Bios)

Or les cours mondiaux sont les mêmes pour tous, et s’alignent sur les prix des pays les plus compétitifs. Leur augmentation actuelle peut être une chance pour le Sud, par exemple pour les producteurs africains de lait qui sont ainsi moins concurrencés par le lait importé. Cri d’alarme au Burkina Faso Mais les filières seraient fragilisées par une libéralisation des marchés. Par exemple si un accord est trouvé à l’OMC, l’organisation mondiale du commerce, sur le cycle de Doha. Les Accords de partenariat économique (APE) actuellement négociés entre l’Union Européenne et les pays dits ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) prévoient également l’ouverture des marchés agricoles. « Pour moi, ces APE, non pas négociés mais imposés, sont pires que le sida. Et je pèse mes mots », s’insurge Sanogo Kororoumou Gariko, productrice de lait, élevant 33 têtes de bétail au Burkina Faso. « Pour les 80 % d’agriculteurs burkinabés, ce peut être la mort. Ma meilleure vache fournit 5 litres par jour. Comment voulez-vous que je rivalise avec les producteurs européens dont les vaches produisent 40 litres par jour, et qui, en plus, bénéficient de subventions à la production et à l’exportation ! L’Union européenne a protégé son agriculture pendant des années, pourquoi n’aurions-nous pas le droit d’en faire autant ? »

Le grand bio en avant

Un cri d’alarme repris par Caroline Dorémus- Mège, de l’ONG Oxfam-Agir Ici. Elle cite l’exemple tragique du Mexique qui, suite à la signature d’accords de libre-échange avec les Etats-Unis en 1994, avait vu le maïs américain envahir son marché, et le prix du maïs sur le marché local chuter de 70 % provoquant la ruine de quelques 3 millions de familles paysannes. Mais selon Marc Dufumier d’AgroParistech, le droit à la souveraineté alimentaire pourrait être reconnu plus vite qu’on ne pense.

« A défaut de libre-échange des marchandises et comme les frontières des pays riches se ferment aux mouvements migratoires des petits paysans chassés de leurs terres, certains, y compris des libéraux, exigent qu’on donne une chance à ces gens. » Un appui inattendu aux agricultures du Sud s’est aussi manifesté en octobre : après des années de soutien aux politiques d’ajustement structurel, la Banque mondiale a estimé dans son dernier rapport sur le développement, consacré à l’agriculture, que les aides publiques doivent être relevées pour faire face aux défis sociaux et environnementaux… La faim semble enfin justifier les moyens. —

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