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Une planète 100% recyclable (suite)
dimanche, 5 août 2007 / Toad , / Nicolas Filio

Produisant de l’électricité à base de charbon, Asnaevaerket rattrape cette faute de goût écologique en recyclant ses émanations de dioxyde de souffre. Transformées en gypse, celles-ci sont utilisées comme matériau de construction par un fabricant de placoplâtre qui s’évite par la même occasion l’importation de ces matières premières depuis l’Espagne, avec les économies de transport routier que cela implique. Et cætera.

La communauté d’entreprises - désignée sous le nom de « symbiose » - de Kalundborg se targue ainsi de réaliser d’enthousiasmants bénéfices pour l’environnement : cette coopération permet de consommer 25 % d’eau du lac en moins, de réduire la consommation de pétrole de 20 000 tonnes ou encore d’épargner à l’atmosphère plusieurs dizaines de milliers de tonnes de gaz carbonique par an.

Mais l’« écosystème » mis en place par ces industriels, avec l’appui de la collectivité locale, n’est pas qu’un cadeau à l’environnement. Il est aussi très rentable. Si les investissements effectués depuis une trentaine d’années sont estimés à 75 millions de dollars, les économies réalisées atteindraient 15 millions de dollars... chaque année.

L’angoisse de l’écologie

L’exemple danois a donc fait des émules. Il est devenu la référence d’un mouvement baptisé « écologie industrielle », qui s’étend peu à peu en Australie, au Canada, et surtout en Chine, où la construction d’une dizaine d’écoparcs - comme on nomme ces regroupements d’entreprises s’échangeant des matériaux et de l’énergie - a été lancée, sous l’impulsion de l’Etat. Ces écoparcs doivent s’articuler chacun autour d’une filière, comme le sucre ou l’aluminium. Plus près de la France, la Belgique tente elle aussi l’expérience avec Kaiserbaracke, une coopération entre diverses sociétés liées à l’industrie du bois, du côté d’Amel, en Wallonie.

Et l’Hexagone, alors ? Pour le moment, rien de bien concret. L’association Ecopal essaie de mettre en place un écoparc à Dunkerque, où DK6, une grosse centrale de Gaz de France - d’une puissance d’environ 800 MW - produit de l’électricité en partie en réutilisant du gaz industriel issu de l’usine de production d’acier d’Arcelor. « Ici, il y a un tissu industriel important et un fort réseau de petites et moyennes entreprises, explique Daniel Truy, vice-président d’Ecopal. Mais lorsque nous avons commencé, il n’existait quasiment rien en termes de synergie et d’échange. » Le dialogue inter-entreprises n’est pas une spécificité française.

« Les dirigeants de PME que je rencontre me disent souvent qu’ils ne peuvent pas travailler en coopération avec une autre entreprise parce qu’ils ont du secret professionnel, témoigne Jean-François Vallès, dont la société, e-Parc, est spécialisée dans la gestion durable des parcs d’activité. Mais l’argument ne tient pas, car les PME font souvent appel au même comptable ou au même avocat. Autre argument : la crainte de voir leur partenaire mettre la clé sous la porte. Là encore, ils sont pourtant tout à fait capables de passer des accords avec des fournisseurs dont ils ne connaissent absolument pas la solidité. » Afin de les convaincre, ce consultant doit d’abord les aider à « recréer du lien », en les faisant collaborer sur un projet moins angoissant que l’écologie, « qu’ils connaissent mal et vivent comme une contrainte ». Pour débuter tout en douceur, les sociétés peuvent ainsi partager la même société de surveillance, le même restaurant d’entreprise ou encore le même prestataire pour le recyclage du papier.

Pour que le mouvement décolle, « il faut agir sur deux leviers », selon Alain Grandjean, président de la société de conseil Capitalisme durable. D’une part, « un levier règlementaire, avec des contraintes juridiques intelligentes, qui obligent les entreprises à s’occuper de la fin de vie des produits, comme c’est le cas des directives européennes sur les déchets électroniques [1] ou sur les automobiles [2]. Et pas de complications administratives pour réutiliser des déchets [actuellement, les démarches peuvent durer 18 mois pour des matières très encadrées]. » D’autre part, « un levier économique, les prix. A l’entrée, plus les matières premières seront chères, plus l’entreprise aura intérêt à recycler. A la sortie, plus le prix de retraitement sera élevé, moins elle voudra faire de déchets. »

« Il faut convaincre les industriels et les politiques que l’environnement ne s’oppose pas à l’économie, ajoute Jean-Luc Denis, directeur de BeCitizen Strategy, cabinet de conseil en développement durable. Le rapport Stern [qui affirme que le réchauffement climatique plombera l’économie mondiale de 5 500 milliards d’euros si rien n’est fait dans les dix ans qui viennent] peut nous aider à y parvenir. » Lorsque les entreprises seront prêtes à se lancer dans l’écologie industrielle, il faudra qu’une offre réponde à leur demande. « J’ai eu l’occasion de travailler sur des projets où il y avait la volonté de créer un écoparc mais où le promoteur n’avait rien de concret à proposer », raconte Jean-Luc Denis. « Il reste énormément de questions sur les méthodes à utiliser pour mettre en place une écologie industrielle, confirme Jean-François Vallès. C’est la raison pour laquelle il faut qu’il y ait des subventions publiques, afin de pouvoir lancer des expérimentations. »

Théorisée par un ingénieur américain, Braden Allenby, l’écologie industrielle est à l’origine une théorie très libérale, comme le rappelle Dominique Bourg, figure tutélaire de l’économie circulaire en France, bien qu’il enseigne désormais à l’université de Lausanne. « Or c’est une bêtise de penser que cela peut se mettre en place sans une politique publique », ajoute-t-il. « Aux Etats-Unis, l’administration Clinton a donné un coup d’accélérateur à l’écologie industrielle. Tout comme le MITI [le ministère de l’Economie] au Japon, rappelle Franck-Dominique Vivien, maître de conférences à l’université de Reims-Champagne-Ardenne. Or, depuis le Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg, en 2002, on constate un retrait relatif des pouvoirs publics, qui laissent surtout l’initiative aux entreprises. »

La maison en coton

Chez Auxilia, on considère pourtant que les enjeux dépassent la sphère industrielle. Benoît Duret, chef de projet au sein de l’association, préfère ainsi la dénomination d’« économie territoriale ». « Nous travaillons notamment avec la ville de Lille, en partenariat avec Gaz de France. Nous analysons les flux de matière consommés par le territoire (énergie, eau, produits alimentaires, etc.) afin de lui donner un outil d’aide à la décision qui lui permettra notamment de lancer des partenariats nouveaux, tels que la réutilisation de textiles d’origine végétale (coton, par exemple) comme matériaux isolants pour des habitations écologiques », explique-t-il.

Autre piste : le réseau d’eau industrielle que la ville a hérité de l’époque où elle accueillait de nombreuses filatures. Cette eau non potable mais propre n’est plus utilisée, elle remonte et inonde les sous-sols. Lille la récupère déjà pour arroser les espaces verts du parc zoologique et étudie d’autres possibilités de recyclage Poussée à fond, cette logique circulaire donne à rêver. Imaginons, demain, une société où plutôt que de jeter, nous chercherions à savoir si ce dont on se débarrasse peut intéresser un voisin ou un collègue. Cela conduirait chacun à s’ouvrir aux autres, et donnerait même l’occasion d’offrir des cadeaux. Pour pas un rond.


ALLER PLUS LOIN

- Exemples et liens sur l’écologie industrielle

- Le Pôle français d’écologie industrielle

- Kalundborg expliqué en anglais->www.symbiosis.dk]... Et filmé en français (taper « Kalundborg » dans le moteur de recherche)

- Le rapport Stern(en anglais) : (à télécharger dans la section Independant reviews)

- La démarche de l’éco-conception

- L’Ademe

- Le recyclage

- Réduire ses déchets

- ...Revenir au début de l’article

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