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Immigration mon amour
mercredi, 24 mai 2006 / Toad , / David Solon /

Président de l’association des Amis de Terra eco Ancien directeur de la rédaction de Terra eco

"Choisir" les immigrés pour ne plus les "subir". L’immigration est une fois encore en débat et les arguments simplistes refont surface. La spécialiste Claire Rodier, taille en pièces les idées reçues et propose une nouvelle vision. Celle de l’immigration inévitable et assumée.

Terra Economica : Michel Rocard, il y a quelques années, avait eu cette phrase : "La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde". L’immigration, c’est toute la misère du monde ?

Claire Rodier : En tout cas, pas celle qui arrive en France ou en Europe. D’abord la formule est réductrice : l’immigration est plurielle, il ne s’agit pas toujours d’immigration contrainte, une partie d’entre elle est l’expression d’une volonté individuelle. Ensuite, parce que si la misère arrive chez nous, c’est dans de très faibles proportions. Les migrants chassés par les conflits, les catastrophes écologiques, la famine, se déplacent principalement dans le sens Sud-Sud. Ils n’arrivent que marginalement jusqu’en Europe car les frontières s’avèrent extrêmement difficiles à franchir.

Certains discours font état de déferlantes d’immigrés en Europe. L’image est-elle juste ?

Elle est très exagérée, notamment à cause d’une spectacularisation du phénomène, comme cela s’est passé à l’automne dernier autour des événements dramatiques de Ceuta et Melilla, à la frontière hispano-marocaine. En 2001, environ un millier de demandeurs d’asile kurdes de Turquie ont accosté sur la côte varoise à bord d’un vieux rafiot. Les caméras et les micros attendaient le navire, et les images de ces boat people avaient ensuite tourné en boucle, en une redoutable caricature de l’invasion du Nord prospère, par le Sud misérable. Or à la même époque, ce chiffre de 1 000 personnes correspondait au flux hebdomadaire d’arrivées de migrants à l’aéroport de Roissy.

Dans le même ordre d’idées, alors qu’on veut convaincre l’opinion que l’Europe est submergée par des « présumés faux réfugiés », les statistiques montrent que la demande d’asile est en chute libre dans les 25 Etats-membres comme d’ailleurs dans tous les pays industrialisés, de près de 20 % par an. Autre idée reçue : l’immigration serait surtout d’origine africaine. C’est faux. En France, la population étrangère originaire de pays d’Afrique noire enregistrée au dernier recensement en 1999 était de moins de 300 000 personnes, contre plus d’un million d’Européens et 400 000 Asiatiques.

L’Europe fait-elle preuve de responsabilité sur le sujet ?

Peu. Prenez, par exemple, la position de l’Europe à l’égard des ressortissants des pays bénéficiaires de l’élargissement. Les quelque 100 millions d’individus à qui l’on a prétendument ouvert les portes de l’Union ont finalement été considérés - et ils continuent de l’être - comme des demi-citoyens. Pouvez-vous me dire selon quel principe était-il possible au 1er mai 2004 pour une entreprise française, par exemple, d’ouvrir un chantier en Pologne au nom de la liberté d’établissement, alors que les travailleurs polonais n’avaient pas droit à la liberté de circulation pour s’installer en France ? Cette discrimination érigée en système n’est en rien justifiée. Et l’Europe n’est pas plus digne ni pertinente quand elle vote des financements dont la traçabilité est, au passage, très complexe - destinés à des pays comme la Libye ou le Maroc, afin que ceux-ci bloquent depuis leur propre territoire les sources d’immigration. Pire, ce processus d’« externalisation » devient peu à peu la règle.


CHIFFRES

40,5 % : le taux d’échec aux demandes de droit d’asile entre 2004 et 2005.

7,4 % : le pourcentage d’immigrés au sein de la population française métropolitaine selon le recensement de 1999, soit 4,33 millions de personnes.

73,3 % : le pourcentage d’immigrés pénétrant en France dans le cadre du rapprochement familial.


Quels dangers peut-il y avoir dans cette attitude ?

La déstabilisation de zones auparavant en situation, disons, d’équilibre. Si l’on prend le cas du Maroc, c’est flagrant. Ce pays qui était espace de transit, voire d’installation pour de nombreux Subsahariens est en train de se fermer. Le Maroc cristallise la colère et le ressentiment des pays voisins qui l’accusent d’assumer les basses œuvres de l’Europe. Celle-ci, par l’exportation de son protectionnisme, déstabilise une partie de l’Afrique. J’en suis convaincue : nous sommes assis sur un volcan.

Et la France ? Fait-elle partie des étoiles qui brillent dans les yeux des migrants ?

Claire Rodier : Ce qui pousse les gens à quitter leur pays, ce sont les principes de liberté, de prospérité et d’abondance. Qui, au passage, ne sont pas l’apanage de la France. D’ailleurs, sauf peut-être pour les francophones, le fantasme c’est, davantage l’Angleterre, qui, elle, assume la capacité d’absorption de son marché de l’emploi. La France est loin d’incarner un modèle, notamment en matière d’intégration. La capacité d’intégrer, pour un pays, ne consiste pas à enfermer celui qui arrive dans sa condition d’immigré. L’assigner à des zones d’habitat, des écoles, voire des occupations réservées, tout en exigeant de lui qu’il ait un comportement « républicain » n’est pas la solution. La réussite passe par une politique volontariste, qui prenne en compte « toutes » les données de la vie en société.

Mais l’immigration, puis l’intégration ont un coût. La France peut-elle l’assumer ? Est-ce raisonnable sur le plan économique ?

L’immigration n’a jamais cessé, de façon plus ou moins organisée, y compris depuis que nos frontières sont officiellement fermées. Ce qui laisse penser qu’elle a une utilité... et qu’elle rapporte ! Souvenez-vous de la crainte du bug de l’an 2000. A cette époque, les consignes pour l’admission au travail d’informaticiens étrangers avaient été extrêmement assouplies, on n’était pas trop regardant sur les papiers... Autre indice : vous n’entendrez jamais de représentants du Medef s’exprimer contre l’immigration. Car ils savent qu’ils en ont besoin. Il faut relativiser cette notion de coût. Lorsqu’un immigré pénètre sur le sol français pour y travailler, il est directement opérationnel. Et même si au cours de son séjour il se heurte à des périodes d’inactivité, il n’aura rien coûté à la France pendant ses vingt premières années en éducation, en formation professionnelle. C’est donc « tout bénéfice ». Pourquoi cette donnée n’est-elle jamais prise en compte par ceux qui dénoncent le prétendu « coût » de l’immigration ?

L’Assemblée nationale a voté la loi consacrant "l’immigration choisie". Est-ce la bonne voie ?

En réalité, la France n’a jamais été dans un autre cadre que celui de l’immigration "choisie" : quand on fait travailler des informaticiens étrangers pour répondre à un besoin ponctuel, des bûcherons étrangers pour nettoyer nos forêts après une tempête, des médecins étrangers pour assurer les urgences dans nos hôpitaux, ce n’est pas autre chose. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que cette immigration choisie est opposée à celle dite "subie", en réalité celle qui relève du droit, c’est à dire l’immigration familiale et les réfugiés.

Cette loi était-elle nécessaire ? Depuis vingt ans, tous les ministres de l’Intérieur, sans exception, se sont crus obligés de sortir "leur" loi sur l’immigration. M. Sarkozy va même parvenir à en faire adopter deux en trois ans. Quelle que soit la couleur politique, on est certain de faire recette. Il faudrait sortir de cette surenchère, prendre le temps de mettre les choses à plat. Au risque de choquer, je ne suis pas particulièrement "favorable" à l’immigration. Je pense qu’en règle générale, les gens sont mieux chez eux, à condition qu’ils aient les moyens d’y rester. Il faut donc cesser de considérer l’immigration comme un problème. C’est une donnée, dans un contexte où, précisément, tout le monde n’a pas les moyens de "rester chez soi". Il faut faire avec, le plus intelligemment possible.

Au risque, dites-vous, d’empirer les choses ?

Effectivement. La situation est d’ores et déjà critique. Il existe un texte daté de 1951 qui s’appelle la Convention de Genève et qui octroie le droit à toute personne de demander protection si elle se sent persécutée. Ce droit est aujourd’hui bafoué, parce qu’il est de moins en moins possible de se déplacer, à cause du contrôle des frontières. Au sud de l’Espagne, dans le désert du Sahara, en Méditerranée, pour ne parler que de l’Europe, c’est par milliers que se comptent les victimes des politiques migratoires. Aujourd’hui, les droits fondamentaux - droit de vivre en famille, droit d’asile - sont en train de devenir accessoires au regard des objectifs sécuritaires que les pays riches se sont fixés comme priorité absolue, au nom de la lutte contre la grande criminalité, contre le terrorisme, contre les trafics, etc. Or la fermeture des frontières n’a jamais empêché les terroristes ou les gros trafiquants de se déplacer...

Que faire alors ? Régulariser en masse ?

Des pays comme l’Espagne ou l’Italie ont choisi cette voie. La Commission européenne y était un temps favorable, mais il y a eu blocage des Etats membres qui estimaient leur souveraineté nationale entamée. A court terme, oui, il faut organiser régulièrement des régularisations, car il n’est pas défendable d’expulser ou de maintenir dans la précarité des gens qui, après plusieurs années de vie sociale dans un pays, ont vocation à y rester. Cela permet d’assainir des situations explosives. Mais au-delà, c’est une autre conception de la question migratoire qu’il faut envisager. Il faut la voir comme quelque chose de naturel.

Penser que l’immigration au lieu d’être subie ou choisie puisse être chérie par la France est-il une chimère ?

Je ne sais même pas si c’est un objectif souhaitable. Encore une fois, plutôt qu’une approche affective de la question migratoire, je préfère qu’on l’aborde sous l’angle de l’égalité des droits entre ceux qui sont "nés quelque part" et ceux qui les y ont rejoints. Par choix ou par nécessité.

Claire Rodier , 49 ans, est juriste. Elle travaille depuis quinze ans au sein du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti), où elle suit les questions européennes. Elle est par ailleurs membre de Migreurope. Ce réseau africano-européen étudie les effets de la politique européenne d’immigration.


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