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« L’énergie renouvelable va dans le sens de la paix »
mardi, 10 mai 2011 / Karine Le Loët /

Rédactrice en chef à « Terra eco ».

Dans un rapport spécial, le Giec dégaîne un chiffre étonnant. Près de 80 % de l’énergie pourrait provenir du robinet renouvelable à l’horizon 2050. On est loin de la broutille, souligne Antoine Bonduelle, ingénieur et relecteur du rapport.

Antoine Bonduelle est ingénieur chez E&E Consultant. Il a été expert-reviewer (relecteur) du rapport SRREN « énergies renouvelables » du GIEC.

Le rapport du Giec publié aujourd’hui avance que 80% de l’approvisionnement énergétique mondial pourrait être couvert par les énergies renouvelables...

Antoine Bonduelle : Cette étude balaye toute idée que l’énergie renouvelable est une énergie marginale. A chacune de leurs conférences depuis trente ans, l’Agence internationale de l’énergie (AIE, Ndlr) ou le World Energy Council (Conseil mondial de l’énergie, Ndlr) annonçaient des chiffres en augmentation mais toujours modestes. Là, on a des chiffres beaucoup plus importants du point du vue du potentiel technique. Evidemment, ça ne veut pas dire que ça va se traduire précisément dans les faits. Des gouvernements peuvent décider de ne pas faire de bioénergie pour telle ou telle raison ou d’hydroélectricité à cet endroit là.

Mais en tout cas, ça donne un ordre de grandeur. Comme toujours dans une telle revue de littérature, chaque chapitre a toutes sortes de discussions sur les incertitudes et les consensus. Mais le résultat, c’est que le potentiel technique est largement plus important que la consommation mondiale que prévoit l’AIE pour 2030. Même si on prend la fourchette la plus basse prévue par le rapport, on a un potentiel d’énergies renouvelables très supérieur à cette consommation. Dans les fourchettes hautes, on est sur du 20, 30 fois plus ! Comme toujours, le GIEC ne prescrit pas des politiques, il répond aux questions. Ici, il nous dit que les énergies renouvelables, c’est énorme. Si on n’est pas idiot et que l’on réduit aussi les consommations, cela nous laisse une possibilité d’atteindre les objectifs climat de réduction des gaz à effet de serre. Ce n’est pas rien. Le monde peut le faire.

Mais toutes les énergies renouvelables sont-elles à développer ? Va-t-il falloir miser davantage sur l’une ou l’autre ?

Avec ce rapport et toute la littérature scientifique associée, on peut de mieux en mieux différencier les différentes énergies renouvelables, notamment en terme de rythme ou d’impacts. Petit à petit, on commence à se rapprocher des énergies renouvelables les moins nuisibles et de celles qui répondent le mieux aux besoins. Des énergies « exotiques » comme la production saline des fleuves, par exemple, ce n’est pas franchement évident à installer, surtout en limitant les nuisances. Pour le moment, on sait que le photovoltaïque et l’éolien ont beaucoup plus de potentiel, un potentiel immédiat et à faible bilan carboné. Mais le rapport propose une palette très large d’énergies qui pourront être mises à contribution par tout le monde.

D’accord, augmenter de façon colossale la part du renouvelable c’est techniquement possible mais est-ce réalisable financièrement ?

Ce rapport sert aussi à balayer les objections des gens du nucléaire ou ceux qui nous bassinent avec le stockage du gaz carbonique comme « préalable » ou « indispensable ». On peut s’en passer. Ainsi, le nucléaire - même avant Fukushima - c’est plus nuisible, moins rapide et bien plus cher que les renouvelables. Evidemment si on compare celles-ci au charbon, le charbon est moins coûteux aujourd’hui. Mais tout change, si vous payez le carbone au prix réel et que vous l’intégrez dans le calcul, idem pour le gaz.

Quant au prix, ici aussi c’est de la politique. Les prix du pétrole ou du nucléaire sont des prix qui dépendent particulièrement des politiques en tout genre et du cadre de développement. Pour l’Europe par exemple, un scénario comme celui de l’ECF (Fondation européenne pour le climat, Ndlr) réalisé par McKinsey et Kema montre que le « tout renouvelable » peut revenir moins cher à notre continent que le gaz ou le charbon.

Finalement les énergies renouvelables évoluent dans le sens prédit dès les années 80 par l’un des auteurs du rapport, le professeur Hohmeyer. Le prix du phovoltaïque par exemple se rapproche petit à petit de celui des autres énergies. Si on ressent la nécessité de préserver l’environnement en posant un prix au carbone, alors le PV constitue déjà une solution partielle ! Et l’énergie renouvelable a d’autres avantages. On est face à une énergie qui va dans le sens de la paix, crée un équilibre de ressources entre les pays plus favorable que le pétrole, joue en faveur de l’autonomie sur le plan régional, protège des énergies les plus dangereuses....

Après la catastrophe de Fukushima, les pays qui mettent un frein au nucléaire ne vont-ils pas d’abord avoir recours aux énergies fossiles avant de se tourner vers le renouvelable ?

Il faudrait modéliser chaque région pour répondre à votre question. En tout cas, au plan européen, plusieurs scénarios récents montrent que l’on peut se passer d’une relance charbonnière. L’Allemagne, avant qu’Angela Merkel ne retarde la sortie du nucléaire, misait déjà sur 47% de renouvelables électriques en 2020. Finalement, sa majorité avait réduit nettement cet objectif, mais en misant quand même sur 35%. Or, aujourd’hui il est question d’une sortie du nucléaire encore plus rapide que prévu par le SPD et les Verts. Il va peut-être y avoir un délai entre la date de cette sortie et celle où la production des renouvelables sera suffisante. Mais je ne pense pas qu’on construise de nouvelles centrales à charbon. Certes, il risque d’y avoir une consommation de gaz un peu supérieure. Mais il n’y a pas assez de temps pour que des opérateurs puissent amortir des nouvelles centrales à charbon dans l’intervalle. Par exemple, la biomasse progresse très vite en Allemagne, et pour l’éolien off-shore cela va être spectaculaire. Il n’y a pas que l’éolien terrestre et le PV chez nos voisins !

L’Europe dispose-t-elle des bons outils pour se tourner rapidement vers le renouvelable ?

On a désormais une directive « Energies renouvelables » très forte. Merci à Sarkozy mais aussi à Claude Turmes, son rapporteur. Avant même un rapport comme celui du Giec, elle était déjà assez musclée pour changer la donne, dans assez de pays de l’Union pour faire la différence (même sans la France si nécessaire). Bien entendu, à l’horizon 2020 on n’aura pas encore transformé le réseau électrique et sa capacité de modulation et de stockage pour aller très au-delà du tiers électrique proposé par la Commission européenne pour les grands pays (Allemagne, Grande-Bretagne, France). On voit mal aussi pour le moment comment on pourrait sortir l’aviation ou une partie du transport des énergies fossiles... Mais ce sont des discussions d’ingénieurs et d’économistes. Aujourd’hui la question n’est plus la faisabilité mais la mise en œuvre et bien sûr la volonté politique.

Certes, on ne va pas arriver en Europe à 100% d’énergie renouvelable en 2020. Mais leur part sera assez élevée en 2030, 2040, 2050. L’Europe a beaucoup à y gagner, parce qu’on dépense des centaines de milliards tous les ans pour acheter du pétrole. Et on gagne une industrie de niveau mondial. Jusqu’ici, on n’avait pas de grande politique industrielle pour le développement des renouvelables et cette directive en est une. A mon sens, elle est aussi importante que la PAC.

Une dernière remarque sur le rapport, il cite abondamment des scénarios comme « Energy Revolution » de Greenpeace - qui est passée pour cela sous l’aune des publications à comité de lecture - ou ceux de l’Agence internationale de l’énergie qui représente des gouvernements des pays riches. On peut désormais prendre les paris que l’ONG aura plus raison que les gouvernements sur le développement des énergies renouvelables.