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Radioactivité au Japon : qui faut-il croire ?
mardi, 22 mars 2011 / Alice Bomboy /

Une enfance en pleine nature jurassienne, des études de biologie et de géologie, l’envie de transmettre cette passion pour le monde vivant, et le monde tout court, et un goût sans limite pour les nouvelles contrées. Alice est journaliste scientifique.

Nuage radioactif ou inoffensif, données fiables ou incomplètes ? Question radioactivité, le flou règne autour de la centrale de Fukushima. Explications.

Nouveau panache de fumée grise dégagé par le réacteur n°3 de la centrale lundi 21 mars. Un nouveau voile se pose sur Fukushima... et sur les informations transmises par les autorités japonaises. Trop rassurantes, pas assez loquaces : empêtrées dans une gestion de crise à l’issue toujours incertaine, elles sont la cible des internautes et des médias. Et leur réponse à la suite de ce nouveau nuage radioactif ne joue pas en leur faveur. Les niveaux de radioactivité n’auraient quasiment pas changé après l’apparition de cette fumée, a affirmé l’Autorité de sûreté nucléaire japonaise qui a publié dès le lendemain les enregistrements réalisés toutes les 10 minutes sur quatre points du site. Des paroles « positives » qui entretiennent paradoxalement l’inquiétude sur la viabilité de ces informations. Et si, comme en 1986, on nous cachait la vérité ? Du coup, les rumeurs enflent sur la toile. A tort ou à raison ? Le point sur qui transmet quoi dans cet épineux dossier.

Les autorités japonaises seules aux commandes des données transmises

« A ce stade, nous recevons un certain nombre de mesures qui sont transmises via des canaux officiels : l’Agence de sûreté nucléaire japonaise (NISA) et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) », explique Thomas Houdré, directeur à la direction des centrales nucléaires de l’Autorité de sûreté nucléaire française (ASN). L’information est donc exclusivement entre « mains nippones ». Car si l’AIEA agit sur la prolifération nucléaire et le matériel en circulation, elle intervient peu en matière de sureté nucléaire (inspection d’installations, audit des autorités de sureté nucléaire...). A l’instar de ce qui se passe en France, cette méga-agence internationale ne dispose par exemple pas de ses propres appareils de mesure au sein des Etats nucléarisés. Impossible donc pour elle de fournir des relevés indépendants. « Il n’existe donc pas vraiment d’autorité de sureté nucléaire internationale, chaque État fait aujourd’hui comme il veut en matière de mesures », résume Daniel Heuer, chercheur au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie à Grenoble.

Des informations « incomplètes »

Quid de la qualité des données transmises par les autorités japonaises ? « Clairement, il y a une certaine difficulté à disposer d’informations complètes », avoue le spécialiste de l’ASN. Selon lui, plusieurs raisons ralentiraient le flux. Au Japon, les autorités parent au plus pressé et concentrent les énergies sur l’accident toujours en cours et ses conséquences directes autour du site de Fukushima. Rien d’incongru, donc, à voir la communication japonaise peu focalisée sur la transparence des moyens mis en œuvre pour assurer des mesures de qualité. Seconde raison : l’état de la centrale nucléaire. Certaines parties sont fortement endommagées, des zones sont inaccessibles et l’exploitant, Tepco, ne dispose certainement plus de tous ces moyens de mesures habituels.

Les informations en provenance de l’archipel concernent exclusivement les « doses équivalentes », exprimées en sievert/heure (Sv/h). Cette unité permet de quantifier les effets des différents rayonnements des particules radioactives sur la matière vivante, humaine mais aussi animale ou végétale, tels que les aliments. « C’est une bonne chose que les autorités japonaises communiquent dans cette unité car c’est elle qui permet d’évaluer l’impact de la radioactivité sur les individus, en terme d’exposition externe [Ndlr : appelée auparavant « irradiation »] ou interne [Ndlr : « contamination »] », commente le scientifique grenoblois avant d’ajouter que celle-ci est également plus parlante auprès du grand public. Mais pour les scientifiques qui cherchent à anticiper les futures retombées radioactives une donnée manque cruellement.

La Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD), créée en 1986 après Tchernobyl, regrette qu’on n’ait aucune idée des quantités de produits radioactifs relâchées dans l’environnement (exprimées en becquerels - Bq - et liées à l’activité d’une source radioactive, et donc de l’énergie qu’elle émet). Dans un communiqué, l’organisation explique qu’en « situation accidentelle, il est indispensable de disposer, en temps réel, des ordres de grandeurs de la contamination de l’air qui détermine le risque encouru par inhalation de gaz et d’aérosols radioactifs et conditionne – en association avec les paramètres météorologiques - l’intensité des dépôts au sol et par conséquent les niveaux de contamination de la chaîne alimentaire ». Seule source auprès de laquelle la CRIIRAD a pu partiellement trouver ces fameuses données en Bq : le Tokyo Metropolitan Industrial Technology Research Institute (voir plus bas).

Points rassurants : au-delà des mesures aériennes, les autorités japonaises se préoccupent désormais de récolter des données en mer, au large de la centrale, mais aussi au sol, afin de dresser des cartes de la contamination. Les aliments sont aussi passés au crible. « Le lait est très problématique. Contaminé à l’iode, il avait été une des causes de plus de 4000 cancers de la thyroïde après Tchernobyl, exclusivement chez des enfants », rappelle Daniel Heuer. Les végétaux à feuilles, comme les épinards, sont aussi surveillés de près, car c’est sur eux que « retombe » en premier la radioactivité. Autant d’avancées qui font dire à Thomas Houdré, au sujet de son homologue japonais : « Nous n’avons pas de raisons concrètes de penser que les choses ne seraient pas bien faites. La NISA est une autorité reconnue et il n’est pas dans son intérêt de cacher ou de tromper sur certaines de ses informations, car on le saura tôt ou tard de toutes façons. »

D’autres laboratoires pourraient prendre le relais

N’existent-ils pour autant pas d’autres structures japonaises à même de transmettre leurs propres données ? « En France, les laboratoires qui peuvent conduire de telles mesures, forcément agréés par l’ASN, sont ceux d’exploitants nucléaires, de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), d’associations ou d’universités », détaille le spécialiste de l’ASN. Au Japon, ces sources alternatives commencent à se faire entendre, à condition d’être diffusées par les médias locaux.

La CRIIRAD explique par exemple avoir pu accéder aux mesures effectuées par le Tokyo Metropolitan Industrial Technology Research Institute sur les poussières atmosphériques prélevées à Tokyo, et ce afin d’en déduire les doses équivalentes reçues par les Tokyoïtes. Un projet, tout juste lancé par une société américaine de Portland, dans l’Oregon, ambitionne également d’agréger différentes sources d’informations sur un site internet. Après validation de leur fiabilité, ces sources sont invitées à partager leurs mesures en les indiquant sur une carte de l’archipel nippon.

Pourra-t-on alors recouper ces mesures avec les relevés faits aux Etats-Unis, le plus proche pays vers lequel s’est jusque là dirigé le « nuage radioactif » ? « C’est très compliqué d’en tirer quelque chose de fiable sur les quantités émises par la centrale de Fukushima. A cause des distances et de pluies traversées au dessus du Pacifique, la reconstruction des données est trop complexe », tranche le scientifique Daniel Heuer.