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Sandra Laugier
mercredi, 22 décembre 2010

« Il faut repenser la place des femmes et des pauvres », plaide la philosophe, co-auteure de l’essai « Qu’est ce que le care ? ».

On a vu la notion de « care » apparaître en 2010 dans le débat public, portée par Martine Aubry notamment. Pouvez-vous la définir ?

« Care », en anglais, cela veut dire prendre soin. C’est un concept un peu intraduisible en français, qui s’intéresse à tous les pans de l’activité humaine relevant du service aux autres. L’éthique du « care » a émergé dans les milieux féministes américains dans les années 1980. Au départ, le questionnement empirique était de regarder pourquoi les réactions morales féminines, et par là, des occupations comme élever des enfants ou être infirmière, sont peu valorisées. Selon Carol Gilligan, la principale théoricienne du mouvement, il faut aller chercher ce désintérêt dans les fondements de la morale universelle, essentiellement masculins, qui écartent toute notion de sentiment et de compassion au nom de l’impartialité.

Quelle pourrait être son utilité pratique ?

L’éthique du « care » permet d’imaginer les nouvelles donnes de nos sociétés, comme l’entrée des femmes sur le marché du travail, la situation des travailleurs immigrés ou l’augmentation des situations de dépendance, qu’il faut penser en termes moraux et pas seulement gestionnaires. Des métiers, comme auxiliaire de vie ou éboueur, sont mal payés et dévalorisés. L’éthique du « care » cherche à souligner leur caractère essentiel dans le fonctionnement de la vie collective. On appelle, de ce point de vue, à un changement de mentalité un peu comparable à la transformation écologique des sociétés. Sur le plan politique, cela implique de redonner de l’importance à ces activités réservées prioritairement aux femmes, aux pauvres et aux immigrés.

Pourquoi le « care » est-il encore mal connu en France ?

Les résistances ont été très fortes quand Martine Aubry a repris ce concept. On l’a notamment taxée de « nunucherie » et l’introduction du terme a plutôt réveillé un vieux fond de misogynie. Pour moi, la résistance principale vient de l’idéal d’universalisme, très français, qui a beaucoup de mal à intégrer la problématique des minorités. C’est un bel idéal, mais il ne faut pas le prendre pour un fait acquis car il occulte les inégalités. —

- « Qu’est-ce que le care ? » Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman (Payot, 2009).