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"Des monnaies pour répondre au chômage"
jeudi, 9 décembre 2004 / Walter Bouvais /

Cofondateur et directeur de la publication du magazine Terra eco et du quotidien électronique Terraeco.net

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Bernard Lietaer a occupé plusieurs fonctions dans des institutions financières et grandes entreprises. A la Banque centrale de Belgique, il fut notamment président du système de paiement électronique. Il a également travaillé sur le projet de monnaie unique européenne à la fin des années 70. Auteur de l’ouvrage The Future of Money, il est considéré comme l’un des gourous des monnaies complémentaires. Il répond aux questions de Terra economica.

Terra economica - Selon vous, les monnaies complémentaires sont l’avenir de la monnaie. Pourquoi ?

Bernard Lietaer - Le système monétaire tel que nous le connaissons aujourd’hui, et qui date de l’ère industrielle, ne sera pas approprié à l’ère post-industrielle dans laquelle nous entrons. D’un certain point de vue, notre système monétaire marque la fin d’un système patriarcal et centralisé, qui date de 5000 ans, concentré autour des temples, puis autour des rois et empereurs, enfin autour des Etats et des banques.
Ces monnaies conventionnelles ont un avantage : elles sont universelles, car reconnues par tous. Mais elles ont aussi une tare : elles sont incapables de bien remplir certaines fonctions sociales. Le principe d’une monnaie complémentaire est de définir des objectifs sociaux, et de créer les monnaies qui serviront cet objectif.

On pourrait notamment apporter une réponse au chômage, dites-vous ?

Le lien entre monnaie en circulation et emploi a été largement démontré par de nombreux économistes. Quand le crédit se resserre, donc quand la monnaie devient plus rare, l’emploi souffre car l’économie souffre. Or il faut bien voir que l’on ne parviendra plus à relancer l’emploi en s’appuyant, comme jusqu’ici, sur la croissance matérielle : l’emploi est une institution créée avec la Révolution industrielle, or nous entrons dans une ère post-industrielle, dans laquelle nous devons abandonner l’idée de créer des emplois pour tous. Il faut maintenant faire une distinction entre travailler et avoir un emploi. Et puisque l’emploi se raréfie, il faut mettre en circulation des monnaies locales qui faciliteront l’échange du travail. Les monnaies complémentaires constituent une partie de la réponse à apporter à cette révolution.

Ces monnaies ne relèvent-elles pas de la fiction ?

Pas du tout. Prenez le cas du Japon. Ce qui se passe là-bas depuis 7 à 8 ans est radical et déjà assez avancé. Une grande crise économique a commencé au Japon en 1990. Pendant 5 ans, toutes les solutions classiques ont été tentées pour relancer la machine, notamment une baisse des taux d’intérêt jusqu’au taux zéro, et des travaux publics massifs. Rien n’a marché. Aujourd’hui pour faire face à la crise et à des enjeux tels que le vieillissement démographique de sa population, le Japon n’a plus le choix. Il essaie autre chose. C’est dans ce contexte qu’il faut voir leurs expériences de monnaies complémentaires, avec par exemple les "fureai kippu" (Voir La monnaie retrouve un supplément d’âme).

Et l’Europe ?

Nous allons y venir, en Europe et en France, comme le Japon y est venu. Déjà, deux expériences de monnaies régionales à plus grande échelle sont en cours en Allemagne et une quinzaine d’autres en préparation. Les Etats-Unis eux aussi se réveilleront dans trois ou quatre ans. Ils vont d’abord devoir faire face à l’illusion que la crise économique est passagère. Puis se produira la même chose. L’économie se cassera la figure et le pays fera face au problème du non emploi d’une partie croissante de la population. Les Etats-Unis essaieront les mêmes solutions que les autres. Ca ne fonctionnera pas.

En France, on connaît les SEL (systèmes d’échanges locaux). A première vue, il n’y a pas de quoi constituer la base de la révolution que vous évoquez...

Les SEL sont une application du LETS, système qui s’est développé en Australie, au Canada, en Grande-Bretagne et dans le monde entier. Partout, on a observé le même phénomène : pour chaque SEL, le nombre de participants a stagné autour de 500. Selon moi, ce système fonctionne à l’échelon local, mais il n’est pas adapté pour une plus grande échelle. C’est comme la bicyclette : c’est une excellente invention pour faire... de la bicyclette, pas pour aller aux Etats-Unis. Il ne faut pas juger les SEL pour autre chose que ce qu’ils sont : le support d’une communauté locale d’échanges.

Mais alors, comment penser des systèmes à grande échelle ?

Deux critères sont indispensables. Le premier est la qualité du service. Dans le système des SEL, la comptabilité peut être tenue aujourd’hui ou la semaine prochaine... Quelqu’un qui fait du business, quelqu’un qui tient une épicerie par exemple, ne participera pas à un tel système. C’est le second critère : pour qu’une monnaie complémentaire fonctionne à plus grande échelle, il faut que les négoces locaux y participent.

Un tel système a-t-il déjà existé ?

Il existe déjà et il est international : c’est le système des points de fidélité des compagnies aériennes, les fameux "miles". Des milliards d’unités de cette monnaie sont créés et circulent chaque année. Malheureusement, cette monnaie n’a pas de fonction sociale. L’idée des monnaies complémentaires est de mêler la crédibilité économique - qualité du service et participation du business - et la fonction sociale.

Quel regard portez-vous sur le projet Open Money ?

Pour prendre une analogie, je dirais que comme à l’époque des frères Wright dans l’aviation, il faut tenter des expériences pour avancer. Si l’aéroplane se casse la figure, il sera intéressant de comprendre pourquoi. A ce titre, j’encourage l’expérimentation et je vois en ce sens des aspects positifs dans le projet Open Money. Mais le projet Open Money n’est qu’un projet de monnaies complémentaires parmi d’autres. Ce n’est ni le plus avancé, ni le plus significatif. Nous sommes dans un domaine trop nouveau pour prévoir l’utilisation qui en sera faite. Il est possible qu’il vole très bien, comme il est possible qu’il se casse la figure...

Selon vous, l’avenir de ce système dépend de sa crédibilité...

L’utilisation de toute monnaie est une question de crédibilité. La monnaie, ce n’est même que ça. L’idée de l’Open Money est une grande idée. Mais nul ne saurait dire ce qui va se passer en pratique. Le système tel que proposé peut parfaitement échapper à ses créateurs. C’est même peut-être voulu. Mais dans le domaine des monnaies complémentaires, d’autres projets existent déjà, sont pris au sérieux, et ont l’appui des gouvernements [1].

Outre les gouvernements et les citoyens, peut-on associer les grandes entreprises à de tels systèmes ?

Oui. Par exemple, le Terra TRC (Trade Reference Currency) est conçu pour fonctionner à l’échelle mondiale. Je travaille sur ce projet : le Terra ne sera pas utilisé pour aller chez le coiffeur mais pour des transactions multimillionnaires entre grandes entreprises. C’est une monnaie complémentaire dont l’objectif spécifique est d’encourager les entreprises à penser à long terme [2].

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