https://www.terraeco.net/La-Grande-muraille-verte-du-Sahara,11081.html
Muraille verte du Sahara : « Les barrages de ce type ont toujours échoué »
vendredi, 18 juin 2010 / Thibaut Schepman /

Non, nous n’avons pas à « sauver la planète ». Elle s’en sort très bien toute seule. C’est nous qui avons besoin d’elle pour nous en sortir.

Une ceinture verte de 7 000 kilomètres pour contrer le sable ? C’est le projet porté par le président sénégalais Abdoulaye Wade. Une initiative vouée à l’échec selon Marc Bied-Charreton, président du Comité scientifique français de la désertification.

La désertification des terres touche 2 milliards de personnes dans le monde selon la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Or 37% des terres arides se concentrent en Afrique, et en particulier en Afrique saharienne. Pour lutter contre ce drame économique et alimentaire, onze pays de la région ont officialisé ce jeudi 17 juin à N’Djamena au Tchad la création d’une Agence panafricaine de la Grande muraille verte. L’idée, lancée par le président sénégalais Abdoulaye Wade : une ceinture de végétation de 15 kilomètres de large censée relier Dakar à Djibouti et contenir l’avancée du désert. Réaction de Marc Bied-Charreton, président du Comité scientifique français de la désertification .

Terra eco : Que pensez-vous de ce projet pharaonique ?

Marc Bied-Charreton : « L’idée de créer une muraille contre le désert est totalement incongrue et la grande majorité des scientifiques s’y oppose. En vérité, il est faux de dire que le désert avance et qu’il faut l’arrêter. Ce qui progresse, c’est la dévégétalisation des sols. Il faut donc protéger l’ensemble des sols et non pas construire des barrières de ce type qui sont vouées à l’échec. »

Comment peut-on protéger les sols ?

« La menace est double : les périodes de grandes sécheresses sont conjuguées à de mauvaises pratiques agricoles. La solution est de mettre en place une agriculture durable pour protéger les sols, c’est à dire cesser de laisser les terres à nu pendant six mois de l’année, limiter les labours, mettre en place des rotations de culture, diminuer les recours à l’engrais… Pour les sols qui ont perdu leur fertilité, il faut engager des actions de reboisement. »

Le reboisement, n’est-ce pas l’ambition de la Grande muraille verte ?

« C’est tout à fait différent. D’abord, un projet d’une telle ampleur n’est pour moi pas réalisable. De plus, les grands barrages verts ont toujours échoué. L’Algérie s’y est essayée il y a trente ans et les populations n’ont pas adhéré. Cela ne peut pas fonctionner si l’on fait intervenir les administrations, voire même des militaires pour végétaliser de grands territoires. Au contraire, il est indispensable de faire participer les habitants. »

Que proposez-vous ?

« Je propose de décentraliser la gestion de ce problème. Les États doivent accepter de confier la gestion des terres situées entre les espaces cultivés à des villages ou des groupements de villages. C’est ce qui se passe au Mali, au Niger et au Burkina Faso et cela fonctionne. Il faut organiser des chantiers locaux de reboisement avec les habitants puis leur permettre d’en toucher les bénéfices. C’est la condition pour qu’ils acceptent de protéger du bétail les jeunes pousses, d’assurer l’entretien par la suite, d’empêcher les coupes massives… La clé du problème, c’est la bonne gestion des pépinières. Et cela passe par le soutien des populations. L’administration ne doit assurer que l’aide technique et l’information. Une démarche top-down (du haut vers le bas, ndlr) est vouée à l’échec. »

Cette initiative a pourtant reçu une promesse de subventions de 96 millions d’euros par le Fonds mondial de l’environnement [1]

« Cette Grande muraille est défendue par des gens qui veulent des résultats immédiats. C’est vrai que le reboisement local est long à se concrétiser. Mais il est aussi le plus efficace à long terme. Je suis sûr que les aides européennes et mondiales seront assorties de conditions imposant d’impliquer les populations locales. »

Le discours fleuve et « décousu » du président Wade

« De nombreuses personnes ont été interloquées, étonnées par des propos jugés “incohérents”, “décousus” qu’exprimait le chef de l’État », explique le Quotidien sénégalais qui rapporte in extenso quelques extraits du discours du président Wade « de 42 minutes 50 secondes » sur la Grande muraille verte. Extrait : « Je me dois de vous faire part de mes réflexions et d’un travail que j’ai entrepris, mais qui n’est pas encore terminé. Ça vous permettra de suivre et peut-être si certains d’entre vous ont des idées, de me les faire parvenir. Je prends d’abord la Grande muraille verte avec ses arbres. Je construis une matrice. La matrice a des lignes et des colonnes à un kilomètre de distance et cela nous fait 10 500 euh…, 7 000 multiplié par 15 carrés de 1 kilomètre de côté. Si nous allons au niveau du mètre, cela fait quelque 1 050 000 carrés de un m2. Je prends le plus grand carré et le plus petit carré. Vous pouvez imaginer la sensibilisation de toute l’humanité sur la plantation des arbres en disant que, participer à cette œuvre de sauvetage de l’Afrique d’abord mais de l’humanité, à cause de la séquestration de carbone dont sera capable cette Grande muraille verte de 7 000 kilomètres sur 15 kilomètres  ! C’est une œuvre mondiale. »