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24-04-2013
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Energies
Europe

Sur la campagne de Lusace, le lignite fait planer sa menace

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Le sort de l’église d’Atterwasch, datant du XIIIe siècle, n’est pas tranché. Sera-t-elle déplacée ou carrément rasée ?

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Dans les années 1990, cinq villages ont été détruits pour ériger le site minier de Jänschwalde.

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La commune de Horno a été reconstruite en 2001, à 12 km de son emplacement d’origine.

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Bernd Siegert, le maire de Horno.

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Sebastian Zoepp et Jana Eitner, qui organisent des visites des sites miniers de la région pour alerter l’opinion.

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Mathias Berndt, le pasteur du village d’Atterwasch.

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Axel Kruschat et Axel Heinzel-Berndt, membres de l’ONG Les Amis de la Terre.

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Ulrich Schulze, agriculteur, charcutier et maire d’Atterwasch.

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Annalena Baerbock, coprésidente des Verts du Land de Brandebourg.

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La centrale à charbon de Jänschwalde émet 23 millions de tonnes de CO2 par an.

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A Kerkwitz, l’un des trois villages menacés : « Pas d’autres mines qui dévorent notre terre. »

 
Dans le nord-est de l’Allemagne, des bourgs entiers sont rayés de la carte et leurs habitants déplacés. En cause, l’exploitation de gigantesques filons d’un charbon très polluant. Dans les villages, la résistance s’organise, sur fond de sortie du pays du nucléaire.
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N° 47 - mai 2013

Le mirage Notre-Dame-des-Landes

Elles discutent à la lumière cuivrée d’un lampadaire. Une poussette, des provisions, deux femmes s’attardent sur le pavé impeccable d’un lotissement sage. « Bonsoir mesdames, nous sommes journalistes et… » Un « nein » empressé tranche net l’approche, tandis qu’elles décampent chacune de leur côté. A Horno, bourgade de 400 habitants du Land de Brandebourg, les médias n’ont plus vraiment la cote. Depuis une dizaine d’années maintenant, seul Bernd Siegert, le maire de ce village situé aux confins de la Lusace, dans le nord-est de l’Allemagne, est de corvée de presse. Une mine sévère plantée sur une carrure puissante, l’homme habite l’une des plus grandes demeures du bourg. Un intérieur propret, des meubles en bois de rose, habillés de napperons. « Mon ancienne maison, elle, datait de la fin de la guerre. Le carrelage était marron clair ; ici, il est turquoise. Lequel est le plus joli ? Je ne sais pas, on s’habitue à tout. »

Ce premier foyer, il l’a quitté voilà près de douze ans, avant qu’il ne soit rasé, avec une quarantaine d’autres. Horno, à cette époque, était à douze kilomètres de là. Aujourd’hui, il n’en reste qu’un trou, une gigantesque mine à ciel ouvert. Bernd Siegert et ses administrés vivaient en effet au-dessus d’une veine de lignite, un charbon ultrapolluant pour lequel l’Etat fédéral est prêt à bien des sacrifices.

Des airs de village-témoin

Ce lignite serait aux Allemands ce que le pétrole est aux Emirats : un trésor national. Un étrange paradoxe pour ces supposés champions de l’environnement (voir encadré), qui ont tranché, au sortir de l’épisode Fukushima, en 2011, en faveur d’un abandon du nucléaire à l’horizon 2022. « Sans le nucléaire, les énergies fossiles sont les seules à pouvoir assurer un approvisionnement stable en électricité et garantir un prix abordable aux consommateurs », plaide Thoralf Schirmer, porte-parole de Vattenfall, géant suédois de l’énergie qui exploite les mines de la région. Un temps, l’histoire de Horno a fait les gros titres outre-Rhin. Puis l’agitation médiatique a laissé un voisinage rompu. « Nous avons tout perdu, nous n’avons plus d’histoire, nous n’avons plus besoin des journalistes. »

Le verbe est sec, le timbre las, et pourtant, Bernd Siegert raconte. L’expropriation qui menace dès 1977, la longue bataille judiciaire qui les traîne devant la Cour européenne des droits de l’homme, le déménagement, « comme une fuite ». Du village originel, les habitants n’ont conservé que le clocher de l’église, un antique colombier et leurs morts. Des dépouilles qu’il a bien fallu déplacer. « C’était épouvantable. Comment peut-on faire ça en temps de paix ? » Le tableau est surréaliste : une entreprise de pompes funèbres venue spécialement de Dresde, dans la Saxe, et des parois de quatre mètres érigées pour soustraire l’excavation des cercueils aux regards.

Le nouveau Horno ne jurerait pas dans un épisode de Desperate Housewives. Une version moins cossue de Wisteria Lane, arrangée comme un village-témoin et construite aux frais de Vattenfall. Sur la facture, le groupe reste discret. « Nous avons veillé à ce que les liens sociaux et les relations de voisinage soient maintenus malgré le déplacement », élude Thoralf Schirmer, le porte-parole. En 1993, le social-démocrate Manfred Stolpe, alors ministre-président du Land de Brandebourg, promet que Horno sera la dernière victime du lignite. Seulement voilà, quatorze ans plus tard, un peu plus au nord, trois nouveaux villages sont sur la sellette : Atterwasch, Grabko et Kerkwitz. Leurs coquettes façades pastel, leurs haies taillées au cordeau et une population vieillissante – 900 habitants au total – se trouvent sur la route du lignite. D’ici à 2030, tout doit disparaître.

« Comme après des funérailles »

Sur ce tracé se dresse aussi Matthias Berndt. Pasteur d’Atterwasch, il reçoit à l’ombre de son église de brique rouge. L’édifice a plus de huit cents ans. « Je ne sais pas ce qu’ils comptent en faire, peut-être la déplacer. Ça s’est déjà fait, mais ça coûte très cher. » Comme ses ouailles, il a été mis au parfum en septembre 2007. « Nous avons tous reçu une lettre de Vattenfall expliquant que notre village était situé sur un futur site minier et qu’il était prévu qu’il soit supprimé. Le lendemain, c’était dans le journal », relate le pasteur. Sa mission depuis ? Organiser la résistance et rafistoler le moral de la paroisse. « Je rends visite aux gens, je leur expose la situation. C’est comme après des funérailles : en tant que prêtre, j’ai une certaine expérience en la matière. » L’œil placide derrière ses lunettes cerclées d’argent, l’homme de foi n’en démord pas : « On refuse d’abandonner nos maisons pour des raisons énergétiques. Les temps ne sont pas si durs, nous ne sommes pas en guerre. » Pas si sûr, jure-t-on du côté du Land. « En 1993, les autorités pensaient que les énergies renouvelables et les technologies associées seraient prêtes. Aujourd’hui, avec la sortie du nucléaire, la donne a changé », objecte le secrétaire d’Etat à l’Economie de Brandebourg, Henning Heidemanns.

Pourtant, de l’aveu même de Vattenfall, il n’y a pas d’urgence à l’ouverture de nouveaux sites. « Avec nos équipements actuels, nous pourrons fournir de l’électricité à base de lignite jusqu’en 2050, sans avoir à construire de nouvelles centrales », assure Thoralf Schirmer. D’ici là, les énergies vertes seront-elles suffisantes pour assurer l’indépendance énergétique de l’Etat ? « Il n’y a pas, pour l’instant, de prévisions fiables, nous n’allons pas spéculer sur ce sujet », évacue prudemment le porte-parole de la firme. Moins pusillanimes, les Verts allemands ont fait le calcul et fixent à 2020 environ la fameuse échéance. Alors, « le lignite ne sera plus nécessaire pour notre région », argue la jeune Annalena Baerbock, membre du Parti vert européen et coprésidente des Verts de Brandebourg. Un débat à côté de la plaque, à en croire la branche nationale de l’ONG les Amis de la Terre. « La décision d’ouvrir ou non de nouvelles mines relève plus d’une question d’emploi que d’environnement », balaie l’un de ses membres, Axel Heinzel-Berndt.

Boyaux et chair à saucisse

La société Vattenfall et ses sous-traitants compteraient en effet près de 10 000 salariés en Lusace. Une source d’emplois non négligeable, quand le Land de Brandebourg affiche un taux de chômage de 10,8 %, soit 3,5 points de plus que la moyenne nationale. « Si Vattenfall s’en va, la région meurt », condense Sebastian Zoepp, caricaturant ainsi l’argument-phare des pro-lignite. Jeune militant dynamique, il a fondé et dirige la société de tourisme responsable Spreescouts. A bord de son fourgon Mercedes qu’il charge de touristes, il fait la tournée des sites miniers, histoire de sensibiliser au problème du charbon. Premier arrêt, la carrière de Jänschwalde. Un horizon lunaire, vaste étendue de sable rainée de longues traînées noires. Dans ce décor tourmenté, une monumentale grue d’extraction creuse la terre, dégueulant en continu des rangées de dunes souillées. Pour compléter le panorama, un large réseau de tuyaux conduit, au loin, à une centrale fumante.

Juché sur un promontoire, le spectateur est cerné de pancartes aux couleurs de Vattenfall : des panneaux explicatifs bourrés de cartes et de schémas flattant la logistique. L’un d’eux préfigure ce que deviendront ces terres une fois la ressource épuisée : des lacs artificiels, critiqués par les écologistes pour être impropres à la baignade comme à la pêche. « L’entreprise a pris le parti de montrer aux citoyens comment les mines sont exploitées. Là où c’est moins transparent, c’est sur la question du déplacement des populations », ironise Sebastian Zoepp. Avant qu’il ne soit question de dunes et de lacs, se tenaient ici cinq villages, dont le dernier vestige patiente à un sentier de là : un arbre, isolé, semblant figurer la lassitude. Il appartenait à Lacoma. Sous le régime communiste, cette commune avait déjà été vidée de ses habitants, à la suite d’un premier projet de mine, avorté à la faveur de la réunification.

Enfant de la région, Sebastian a pas mal traîné avec des communautés d’altermondialistes, venus dans les années 1990 revitaliser le lieu laissé moribond, avant que les affaires du lignite ne reprennent. Un village désolé, saigné de son activité, c’est précisément ce vers quoi semble se précipiter Atterwasch. Un unique commerce survivant et une pyramide des âges tronquée à la base. La seule animation intervient sur les coups de 16 heures. Dans un arôme âcre de boyaux et de chair à saucisse, des ménagères viennent se ravitailler en cochonnaille chez Ulrich Schulze, qui n’ouvre que deux heures par jour. Patriarche ample, gainé dans sa blouse rayée, il touche la cinquantaine et cumule les professions de charcutier et d’agriculteur avec un second mandat de maire. Pour le clan Schulze, installé dans le coin depuis plusieurs siècles et assis sur une propriété de 700 hectares, lever le camp n’est pas une option. Sous les traits du notable amène, le propos détonne : « Il n’y a plus de démocratie, c’est une dictature. » Comme un air de RDA ? « Non, la RDA appartient au passé, tempère-t-il. Aujourd’hui, c’est une dictature de l’argent. Les autorités ne nous soutiennent pas. La région est faible et Vattenfall est un gros pourvoyeur d’emplois. »

« Salle de bains neuve »

Dans cette ambiance de fin de partie, quitter les lieux de son plein gré n’est pas si simple. « Seul un spéculateur pourrait acquérir une de nos maisons en misant sur le fait que, une fois la carrière ouverte, Vattenfall la lui rachèterait au-dessus de sa valeur actuelle », déplore l’édile. L’argent, on en parle sans le nommer. Des chiffres, pas plus fiables qu’une rumeur, circulent. Pour l’heure, Vattenfall tâte le terrain et n’a pas encore dressé la table des négociations. D’autres ne font pas autant de manières. A une encablure de la charcuterie, un vieil homme, collier de barbe blanche, les mains dans les poches de son jogging et l’œil rieur, musarde devant son portail. Une trogne de lutin qui appelle la mine de tous ses vœux.

« J’ai écrit à Vattenfall pour leur demander de me déménager tant que je suis encore vivant. Pourquoi je serais triste de partir ? On va avoir une nouvelle maison, c’est merveilleux ! Ma femme veut à tout prix une salle de bains et une cuisine neuves », glousse-t-il, sous son bonnet de laine. Sur le trottoir d’en face, une voisine agrippée à un râteau zieute en direction du bonhomme. Un instant plus tard, plantée dans ses bottes de caoutchouc, elle lance en grimaçant : « C’est vous qui parliez avec le monsieur tout à l’heure, non ? C’est vrai qu’il y a des gens qui sont pour la mine. Mais bon, il est déjà vieux et ses trois enfants sont partis. » La dame habite dans le village voisin de Guben et vient à Atterwasch s’occuper de sa mère, âgée de 90 ans. « Maman dit que le problème, c’est que les gens ne font pas attention à leurs dépenses d’électricité. S’ils consommaient moins, on n’aurait pas besoin de cette énergie », bisque-t-elle.

Une analyse que partage Sebastian Zoepp : « Tant que les consommateurs ne sauront pas ce qu’il y a derrière leurs prises électriques, ils s’en ficheront. » Loin des yeux, loin du cœur, l’opinion allemande ne s’arrête pas sur les déboires de quelques paysans de Basse-Lusace. Une quantité négligeable, comme la femme au râteau, qui bougonne : « Ils feraient mieux de mettre des panneaux solaires sur nos maisons au lieu de les raser. » —


L’Allemagne, une reine verte contestée

D’un point de vue français, les Allemands ont une longueur d’avance côté écologie. Pas si simple. La question nucléaire a été tranchée dès les années 2000 : le premier gouvernement de Gerhard Schröder (1998-2002) avait alors décidé l’abandon progressif de l’atome. C’est finalement l’actuelle chancelière Angela Merkel qui a fixé la sortie définitive à 2022. Mais cette main tendue à la planète a une contrepartie, qui se lit dans le mix énergétique allemand. Selon les chiffres du ministère de l’Environnement, 23 % de son électricité provient toujours du nucléaire, les énergies renouvelables ne pèsent pour l’heure que 16 % et les ressources fossiles représentent 40 %, dont 24 % pour le lignite. Un cauchemar écolo, car une tonne de ce charbon dégage entre 1,2 et 1,3 tonne de CO2. Le pays en extrait environ 180 millions de tonnes par an. —

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En tant que pigiste, Nadir a notamment collaboré à Challenges, World Sound ou Rap Mag, avant de ravailler pour l’agence Relaxnews. Ioana a étudié le droit en Allemagne et en France. Après l’Institut pratique du journalisme, elle a un temps intégré l’agence AEF-DD, où elle s’est spécialisée dans l’environnement. Journaliste à Newsring.fr, Vincent est aussi photographe freelance, notamment pour So Foot. De Lusace, ils ont rapporté une histoire de villages rasés, d’habitants déplacés et de charbon ultrapolluant.

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