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23-09-2015
Mots clés
Recyclage, Déchets
Etats-Unis
Reportage

San Francisco, une ville en mission « zéro déchet »

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San Francisco, une ville en mission « zéro déchet »
(Crédit photo : Image Source / Gu / Luz)
 
Citée en exemple dans le monde entier, la ville américaine s’est fixé l’objectif de recycler ou composter tous ses rebuts d’ici à 2020. Et cela semble très bien parti, puisqu’elle en retraite déjà plus de 80%. Explications et balade derrière les camions poubelles.
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N° 71 - octobre 2015

« Et si les migrants nous sauvaient ? »

Un parfum de café émane de la cuisine d’Alexei Oreskovic, quadragénaire de Bernal Heights, à San Francisco. D’un geste machinal, il jette le marc de café dans un sac compostable puis met la bouteille de lait vide dans un sac en carton. « Cela fait plus de dix ans que nous compostons et recyclons nos déchets, explique-t-il. Quand nous avons emménagé dans cette maison, j’ai d’abord essayé de faire mon propre compost mais désormais j’utilise la poubelle verte de la ville, c’est plus facile. » Quelques minutes plus tard, il sort de chez lui, un thermos de café dans une main, trois sacs dans l’autre qu’il jette respectivement dans des bacs vert (compostables), bleu (recyclables, dont le verre) et noir (résiduels). « Depuis que nous trions nos déchets, nous ne jetons plus qu’un seul sac de déchets résiduels par semaine », ajoute Alexei Oreskovic. A San Francisco, ce dispositif de collecte sélective a été mis en place au début des années 2000 avant de devenir obligatoire en 2009 pour tous les habitants et commerces. Résultat, près de 80% des rebuts sont recyclés ou compostés depuis 2010 et le reste finit en site d’enfouissement.

L’histoire commence un peu plus tôt, en 2002, lorsque San Francisco se donne – avec quelques années d’avance sur Béa Johnson – l’objectif « zéro déchet » envoyé à la décharge en 2020. « L’Etat de Californie avait déjà fixé un objectif de 50% de déchets recyclés en 2010 et nous nous sommes dit que nous pourrions aller plus loin », relate Jared Blumenfeld, ancien directeur du département de l’environnement de San Francisco et actuel directeur régional de l’Agence de protection environnementale. Puisque les résidus alimentaires représentaient une part importante des déchets enfouis, un projet pilote de compostage auprès de grands hôtels et restaurants est alors lancé. « Une des clés de notre programme a été de démarrer avec les supermarchés et restaurants pour avoir de fortes concentrations de déchets organiques, avant de l’élargir à toute la ville », explique Kevin Drew, du département de l’environnement de San Francisco.

Odeur de sous-bois

Neuf heures. Chad Sanchez, conducteur de camion-poubelle de Recology, la coopérative en charge de la gestion des déchets de San Francisco, sillonne la colline de Bernal Heights pour collecter les bacs verts d’Alexei Oreskovic et de ses voisins. Une habitante le questionne sur le devenir du compost. « Les éboueurs ont un rôle essentiel car ce sont eux qui ont un contact direct avec les clients », explique Alan Blake, manager de Recology. Les éboueurs peuvent aussi apposer un sticker d’avertissement sur les poubelles, par exemple lorsqu’ils voient des sacs plastique non recyclables dans le bac bleu. A la troisième récidive, les citadins devront s’acquitter d’une pénalité.

Une fois son camion rempli, Chad Sanchez prend la direction du centre de compostage de Vacaville, à une heure de route au nord de San Francisco. C’est ici que les résidus alimentaires de ses 850 000 habitants sont transformés en un précieux compost pour l’agriculture. « Chaque jour, 650 tonnes de déchets organiques y sont déchargés par environ 200 camions », explique Robert Reed, chargé des relations publiques de Recology. A première vue, un vaste champ sur lequel sont alignées des dizaines de longues buttes de terre brun foncé survolées par des mouettes criardes. Des cageots de fruits et des branchages qui viennent d’être déposés sont broyés puis entassés avec d’autres déchets organiques en un long monticule de plus de deux mètres de hauteur à la forte odeur de sous-bois, où ils sont arrosés et labourés par un tracteur. Toutes les deux semaines, le tas de compost est retourné, humidifié, puis déplacé pour continuer sa maturation. Un système de captage du méthane et d’élimination envoie le gaz récolté sur un biofiltre – copeaux de bois poreux sur lesquels se fixent des bactéries.

Après soixante jours, le compost est vendu aux vergers et fermes voisins ainsi qu’à plus de 300 vignobles. « Ils ont réussi à créer un marché pour le produit final, ce qui est une clé essentielle du succès », souligne Camille Duran, directeur de la plateforme d’information Organic Stream. Autre atout, la coopérative propose du compost sur mesure avec la possibilité d’ajouter des compléments (fer, calcium, chaux, sable, etc.). Certains vignerons font appel à un agronome pour analyser les carences de leur sol et déterminer ainsi le mélange ad hoc. C’est le cas de Dave Vella, propriétaire du Château Montelena, un célèbre vignoble californien. « Notre préoccupation principale est de maintenir la qualité de notre vin, explique-t-il. Ce compost apporte en une seule fois tous les nutriments nécessaires. »

Verre de chardonnay

Le compostage est aussi bénéfique pour le climat puisqu’il permet d’éviter les émissions de méthane des résidus organiques lorsqu’ils sont mis en site d’enfouissement. Raison de plus pour Alexei Oreskovic et Jessica Branson, sa compagne, de savourer un verre de chardonnay, le soir même, attablés face au pont du Golden Gate.

Le lendemain, leur bouteille de vin vide se retrouvera sans doute dans le hangar du Pier 96, parmi la montagne de rebuts de quatre ou cinq mètres : l’équivalent d’une journée de collecte des bacs bleus. Ouvert en 2002 sur un ancien chantier naval dans le sud de San Francisco, ce centre de recyclage reçoit chaque jour 600 tonnes de déchets. Dans une atmosphère de ruche poussiéreuse et bruyante, le tri s’effectue à la fois mécaniquement et manuellement. De part et d’autre d’un tapis roulant, des employés mettent de côté les grands cartons et jettent les sacs plastique non recyclables. « Notre activité crée des emplois qui ouvrent une voie différente pour l’avenir », énonce avec un large sourire Derryl Smes, directeur du centre, un homme de petite taille aux épaules carrées. Au total, 175 personnes travaillent sur le site. La plupart sont issues de quartiers défavorisés voisins. « Ici, nous avons la sécurité de l’emploi », confirme Jimmy Wilson, employé chez Recology depuis cinq ans.

Au final, 92% de ces déchets seront recyclés en 16 matériaux différents. A l’arrière du hangar, des centaines de ballots de cartons, de canettes aplaties et de plastique sont empilés, prêts à être expédiés vers des usines de recyclage aux Etats-Unis mais aussi à l’étranger. Cette dépendance vis-à-vis de la Chine, où le devenir des matériaux est difficilement contrôlable, est une faiblesse du programme, selon Camille Duran. « Le succès de la stratégie “ zéro déchet ” de San Francisco s’explique par une très forte volonté politique et un remarquable travail de marketing et de communication », souligne-t-il. Ainsi, lorsque Jeffrey Capaccio, avocat de 56 ans, se rend chez Whole Foods, un magasin d’alimentation prisé des San Franciscains, il utilise un sac de course réutilisable ou des sacs en papier payants. « Depuis huit ans, les sacs plastique sont interdits dans les supermarchés », précise-t-il. Cette règle a été étendue à tous les commerces et restaurants en 2012. La ville a aussi interdit les contenants alimentaires en polystyrène et la vente des petites bouteilles d’eau en plastique dans les espaces publics. Toutes ces mesures ont permis de réduire le volume des déchets non recyclables.

Sur le chemin du retour des courses, Jeffrey Capaccio traverse le quartier de Mission Bay, où alternent des friches plantées de grues et des immeubles de standing neufs. Une part importante des efforts de recyclage est portée par les entreprises de construction et de démolition, très actives à San Francisco, en plein boom immobilier grâce au succès des entreprises high-tech. Depuis près de dix ans, elles ont l’obligation de réutiliser ou recycler au moins 65% de leurs débris (métaux, bois, plâtre, béton…), par exemple pour la construction de routes.

La mise en place d’une tarification incitative est un autre facteur essentiel. Les habitants et les commerces payent en fonction de ce qu’ils jettent : plus le volume des poubelles noires est réduit, plus leur facture est allégée. « J’ai opté pour le plus petit modèle de bac noir (75 litres) et cela m’incite à trier autant que je peux, même si je dois avouer que je pourrais composter davantage », confie John Cocke, 50 ans, habitant du quartier de Silver Terraces.

Couches de bébé et stratégies innovantes

De fait, la moitié du contenu des poubelles noires pourrait encore être compostée ou recyclée. « On y retrouve souvent des fruits et légumes pourris mais aussi des sauces de salade et condiments dans leur emballage plastique », déplore Robert Reed. De nouvelles campagnes de sensibilisation vont être lancées et la municipalité a bien l’intention de se montrer plus sévère. « Nous allons renforcer l’application des règles avec des amendes allant jusqu’à 100 dollars (91 euros, ndlr), car nous avons été jusqu’à présent très indulgents », ajoute Kevin Drew. Si tout le monde appliquait les règles du tri, la ville pourrait atteindre 90% de déchets non enfouis. Mais il resterait encore 10% de déchets résiduels. « Pour atteindre notre objectif de “ zéro déchet ”, nous devrons développer un système de responsabilité élargie des producteurs, afin qu’ils conçoivent de meilleurs produits et prennent en charge leur cycle de vie complet incluant le recyclage », reconnaît Guillermo Rodriguez, du département de l’environnement de San Francisco. Les couches de bébés, qui représentent un volume important des déchets résiduels, mériteraient notamment de faire l’objet de stratégies innovantes.

Ce qui est sûr, c’est que l’ambition de la municipalité trouve un écho auprès des habitants. « Je trouve cet objectif “ zéro déchet ” formidable, je ne sais pas si on y arrivera mais rien qu’essayer permet de changer nos habitudes », affirme ainsi Alexei Oreskovic. L’initiative de la Golden City est d’ailleurs citée en exemple dans le monde entier. « En France, certains élus de grandes villes y voient la preuve qu’ils peuvent y arriver aussi », commente Flore Berlingen, de Zero Waste France. Aux Etats-Unis aussi, le modèle fait des émules. En avril, New York a ainsi annoncé un ambitieux plan pour les déchets incluant la généralisation du compostage à tous les foyers en 2018. Paris sera-t-elle la prochaine en lice ? On a le droit de rêver. —



Stocker le compost pour sauver le climat

Composter les déchets permet aussi d’aider à séquestrer le CO2 ! En 2009, John Wick, propriétaire d’un ranch dans une petite ville au nord de San Francisco, observe qu’une fine couche de compost permet d’augmenter la teneur en carbone de ses prairies. Selon les scientifiques associés au projet Marin carbon, le carbone pourrait être ainsi stocké pendant plusieurs décennies. « Si l’on couvrait de compost la moitié des pâturages de Californie, cela compenserait l’équivalent des émissions de son secteur agricole », affirme Whendee Silver, biogéochimiste à l’université de Berkeley. —

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