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23-02-2012
Mots clés
Economie
France

Quand les traders n’auront plus de dents

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Quand les traders n'auront plus de dents
(Crédit illustration : Jean Jullien)
 
Allez chiche ! On se passe des marchés pour financer les entreprises et les Etats. Mais on met quoi à la place ? Est-ce la porte ouverte au cauchemar bureaucratique ou le début de la liberté ? Enquête.
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N°34 - mars 2012

Aux banques, citoyens !

Pour François Baroin, être hostile aux marchés financiers, « c’est aussi idiot que dire je suis contre la pluie, contre le froid ou contre le brouillard ». Le raisonnement météorologique du ministre de l’Economie a le mérite de la clarté : les marchés seraient donc d’incontournables évidences économiques. Mais soyons fous : si l’on décidait de s’en passer quand même, ça donnerait quoi ? Premier point : est-ce possible de financer les entreprises sans tendre la sébile du côté de la Bourse ? « C’est très difficile, estime Bertrand Jacquillat, vice-président du Cercle des économistes et pédégé d’Associés en finance. Une famille fortunée peut bien financer une PME, mais pas une multinationale, qui a besoin des importantes levées de fonds qu’on ne trouve que sur les marchés financiers. » Sauf que quelques entreprises richissimes (Twitter aux Etats-Unis, Auchan, le Crédit mutuel ou Louis-Dreyfus en France) ne sont pas cotées en Bourse.

Imiter les petites boîtes

De plus, pour Frédéric Boccara, maître de conférence à Paris-13 et membre des Economistes atterrés, on pourrait toquer ailleurs que chez les marchés. Il défend l’idée de remplacer les investissements des financiers par du crédit bancaire. « Les banques sont très puissantes, parce qu’elles ont le droit de créer de la monnaie sous contrôle de la Banque centrale européenne (BCE), ce qui en fait des interlocuteurs décisifs pour les entreprises. »

Du reste, en France, les très petites, petites et moyennes entreprises – soit l’écrasante majorité des sociétés – ne connaissent pas d’autre financement. Mais si on l’étendait aux champions du CAC 40, cela ne créerait-il pas un afflux de monnaie, et donc un risque accru d’inflation ? « Pas si les banques financent les entreprises selon des critères pertinents, notamment une obligation de créer des emplois. Dans ce cas, elles créent simplement du développement économique », juge le chercheur.

Mais si tout le pouvoir des marchés passe entre les mains des banques, comment s’assurer qu’elles ne continuent pas à financer les projets les plus juteux ? « D’abord, il est indispensable de bien séparer deux circuits : celui de la banque de dépôt, qui fait du crédit aux ménages et aux entreprises, et celui qui spécule sur les marchés », souligne André Orléan, économiste et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Une manière de ne plus alimenter les marchés – et les paradis fiscaux – avec l’épargne de tout un chacun, pour se consacrer uniquement à l’économie réelle.

Les Economistes atterrés prônent également que, suivant les injonctions de l’Etat et de la BCE, les banques appliquent leurs taux d’intérêt selon le caractère soutenable ou non des investissements. « Un projet qui va dans le bon sens se verrait appliquer un taux avantageux, explique Frédéric Boccara. A l’inverse, un projet polluant, spéculatif ou destructeur d’emplois connaîtrait ce qu’on appelait dans les années 1970 les “ taux de l’enfer ”. »

Un fabricant d’éoliennes ou un horticulteur qui fait de la réinsertion jouirait ainsi de prêts à 0 % ou 1 %, alors que les marchands d’armes ou les pétroliers se mordraient les doigts. Et pour le financement ? L’économiste envisage que l’Etat bonifie les crédits durables en utilisant les 27 milliards d’euros de cotisations sociales exonérées des entreprises. « Avec 27 milliards et un taux d’intérêt à 4 %, on peut bonifier jusqu’à 675 milliards – soit plus du triple de l’investissement actuel des entreprises ! »

Les bons et les méchants

Problème : qui est vertueux et qui ne l’est pas ? Un call center emploie beaucoup de main-d’œuvre peu qualifiée ou handicapée – c’est bien – mais peut lui faire vivre un calvaire. Une chaîne de supermarchés 100 % bio peut licencier du personnel, un affreux pétrolier créer une énorme filiale d’énergies renouvelables, etc. La liste des « bons » et des « méchants » est tout sauf évidente à dresser. Qui le ferait ? Des services d’Etat ? Délicat de confier l’arbitrage économique à des structures trop dépendantes des pouvoirs politiques, car la tentation serait grande, évidemment, de faire des fleurs aux « amis » du régime, au mépris des réalités économiques. « C’est la porte ouverte au clientélisme, confirme Pascal Canfin, eurodéputé Europe Ecologie - Les Verts, pourtant farouche défenseur de la régulation financière.

Souvenons-nous de l’affaire Tapie : le Crédit lyonnais était une banque publique, mais aussi un instrument politique… » Pire : faire reposer la vérification de la stratégie des entreprises, et leur suivi, entre peu de mains – celles des banquiers et des agents d’Etat –, c’est risquer de retomber dans le dirigisme des années 1970. Mais Frédéric Boccara a prévu des garde-fous : « Dans ce dispositif, il faut qu’interviennent, à chaque étape, des forces représentatives qui puissent se prononcer. Des représentants des banques, des associations, des syndicats, des représentants du comité d’entreprise, etc. »

Vive l’emprunt populaire !

Très bien pour les entreprises. Mais pour les Etats et les collectivités, comment snober les marchés ? Première solution, selon André Orléan : créer un « système d’épargne européen » qui drainerait un partie des sommes colossales de l’épargne des ménages « pour s’autofinancer sans déficit, comme le font les pays en guerre ». Sachant que la France, par exemple, comprend 2 500 milliards d’euros d’épargne longue durée pour une dette de 1 689 milliards… Pascal Canfin imagine recourir plus souvent à l’emprunt populaire : « La Belgique l’a récemment fait à hauteur de 400 millions d’euros et l’initiative a rencontré un succès énorme. »

Du reste, cette manière de « demander » un renflouement plutôt que de pomper d’office des fonds publics aurait implicitement une autre vertu : celle de solliciter l’avis des peuples. Quand l’année dernière, l’Etat islandais a demandé par référendum si les citoyens acceptaient de renflouer leurs trois banques nationales en faillite, ils ont dit « non ». Que les banques s’écroulent ! A la place, le magot public a été investi dans l’économie réelle, notamment le tourisme. Résultat : ce petit pays, au bord du gouffre en 2008, table cette année sur une croissance de 3 % – six fois celle de la zone euro. Serait-il possible de demander leur avis aux 325 millions d’Européens concernés ? Sans doute. Mais ensuite, ce ne serait pas du gâteau de distribuer les subsides publiques pays par pays – qui déciderait quelle somme va où ?

Arroser là où il faut

Voilà aussi pourquoi Pascal Canfin ne souhaite pas se passer des marchés : « Pour que votre boulanger fasse correctement son travail, vous n’avez pas besoin de nationaliser sa boulangerie ! Mais il faut lui imposer une bonne réglementation. Aux compagnies d’assurance, banques et fonds de pension qui incarnent “ les marchés ”, il faut interdire d’acheter des produits jugés dangereux et de détenir des parts de fonds spéculatifs. » Et les obliger à consacrer, disons, 25 % des sommes dépensées dans des investissements « verts » serait une manière d’obliger la pompe à finance à arroser là où elle le devrait, plutôt que de la démolir. —
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  • Et pourquoi-pas un emprunt obligatoire proportionnel à la fortune, sans versement d’interêts les premières années et remboursable sous forme de réduction d’impôts.

    13.04 à 10h20 - Répondre - Alerter
  • Il faut que les banques ne soient plus souveraines dans la mesure où elles font des bénéfices
    et oublient lorsque l’état (soit nous) nous les renflouons . L’état doit avoir un regard sur les banques et exiger un cadre de fonctionnement. Maintenant suite aux expériences les prêts par les épargnants pour les PME est une bonne idée mais sous qu’elle garanti de sérieux des PME demandeuses.

    28.02 à 08h07 - Répondre - Alerter
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