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25-08-2015
Mots clés
Environnement
France
Enquête

Pourquoi la nuit ne tombe plus

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Pourquoi la nuit ne tombe plus
(Crédit photos : Elodie Ratsimbazafy pour « Terra eco » )
 
Attaquée par la pollution lumineuse, la nuit est morte, avant même d’avoir installé son obscurité. Et ses habitants s’en trouvent déboussolés. Déambulation un soir d’été dans un parc parisien, avec un spécialiste.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 70 - septembre 2015

Avec les derniers aventuriers

Le soleil n’est pas encore couché quand nous franchissons les grilles de la Cité internationale universitaire de Paris, ce soir de juillet. Son parc est l’un des plus grands de la capitale. C’est surtout l’un des seuls qui ne ferme jamais. Des grappes d’étudiants en profitent pour improviser un pique-nique. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que dans quelques minutes, un meurtre va se produire. Ce soir, comme ceux d’avant, la nuit va mourir sous nos yeux. Tuée par la pollution lumineuse.

Au sol, face à l’entrée du bâtiment principal, encastrés dans un similiparquet ambiance promenade de bord de mer, des spots balancent leurs ampères vers le ciel. « C’est typiquement le genre d’éclairages qui ne sert à rien, souffle Romain Sordello, écologue au Muséum d’histoire naturelle et créateur de la plateforme NuitFrance, qui compile les travaux scientifiques sur ce thème. Ils renvoient toute leur lumière vers le ciel. Les architectes ont dû trouver cela joli mais, d’un point de vue environnemental, c’est un désastre. » Alors que le vendeur du foodtruck voisin appâte le chaland avec ses yaourts glacés, un rongeur s’échappe d’un bosquet. Etait-ce un jeune rat ou un mulot ? Il a slalomé entre les lattes puis s’est éclipsé. Quel animal voudrait évoluer à découvert sous les yeux de citadins amusés ? « La lumière déséquilibre tout l’écosystème, ajoute l’écologue. Les premiers habitants de la terre sont sortis de l’obscurité des océans. Depuis, tout s’est structuré autour de l’alternance jour/nuit. Avec la lumière, on revient sur ce postulat de départ sans penser à tout ce que cela implique. »

Entre deux phrases, le soleil a disparu et les lampadaires ont pris le relais, chassant la nuit dans l’indifférence générale. « On ne distingue même plus l’aube et le crépuscule. Tout est fait pour que l’homme n’ait plus à subir les contraintes de la nature. » Romain Sordello a été interrompu par le passage furtif de masses sombres. « Des chauves-souris, lance-t-il, surpris. Comme quoi, la pollution lumineuse n’empêche pas tout ! » Sauf que la fée électricité n’est pas pour rien dans le cortège qui se forme sous nos yeux. Batman et consorts profitent de la danse des insectes autour d’un lampadaire pour se remplir la panse. « Certains diront que la lumière a un aspect positif puisque ces chauves-souris se nourrissent plus facilement, prévient-il. Mais non ! Il y a un déséquilibre : les insectes obnubilés par la lumière n’iront pas polliniser les fleurs. » Le passage en revue des dégâts peut commencer.

Les « hou-hou » de l’obscurité disparaissent

Si la nuit meurt, qu’en est-il de ses emblématiques habitants ? Il y a quelques années, Romain Sordello a lancé le projet La Hulotte parisienne pour documenter l’implantation des chouettes dans la Ville lumière. 18 perchoirs ont été installés dans des zones boisées dont deux au parc de la Cité universitaire. En vain. « Ici, les nichoirs n’ont jamais été occupés. L’année dernière, nous avons trouvé une chouette au bois de Vincennes. Nous avons aussi relâché quatre hulottes ramassées dans des jardins par des particuliers. Reste à voir si nous retrouverons ces oiseaux l’année prochaine ! En tout cas, nous sommes très loin de la trentaine de couples que Paris comptait dans les années 1990-2000. » Qu’a-t-il bien pu se passer pour que les « hou-hou » de l’obscurité disparaissent de la bande-son de Paris ? Les chouettes ont peut-être été éblouies, chassées par l’urbanisation galopante ou victimes collatérales de l’extinction de leurs proies. Car la lumière est une coupable presque parfaite : quand elle ne tue pas ses victimes, elle s’attaque à leur alimentation. Sans scrupules, elle fait vaciller l’horloge biologique des merles qui se mettent à chanter la nuit. Elle brouille le « GPS » des oiseaux migrateurs qui la confondent avec le ciel étoilé.

Au loin, on devine la blancheur floutée d’un lampadaire enfoui dans un arbre. « S’ils sont éclairés tout le temps, leur croissance ralentit », souligne Romain Sordello. L’homme, enfin, n’est pas en reste. « La nuit, nos corps produisent de la mélatonine, une hormone qui régule la sexualité, le poids ou l’appétit, poursuit l’écologue. En l’absence d’obscurité totale, nous sommes nous aussi déphasés. 90% du vivant est composé d’invertébrés et 65% d’entre eux vivent la nuit. Une minorité perturbe la majorité des habitants de la planète ! »

Sombre copie du jour

Des poteaux surmontés de boules blanches ponctuent les allées du parc comme s’ils voulaient tracer des lignes pointillées pour les usagers du ciel. Ils cachent bien leur jeu… « Ces lampadaires au mercure sont très nocifs car ils éclairent le ciel d’une lumière blanche. Ce sont eux qui créent ces halos lumineux au-dessus des villes, explique Romain Sordello. Depuis cette année, ils sont interdits à la fabrication mais, en attendant que les marchands écoulent leurs stocks et que les villes remplacent les luminaires existants, on n’est pas près de les voir disparaître. » Le pire, dans la panoplie du parfait petit tueur de nuit, ce sont ces ampoules à LED presque bleues qui attendent le visiteur à la sortie du parc. « Elles consomment moins, ce qui explique leur succès ces dernières années, mais émettent un large spectre lumineux. Or, les animaux ne voient pas selon les mêmes longueurs d’ondes que nous. Plus le spectre est large, plus les ampoules les touchent. Les lumières orangées sont les moins dangereuses. Manque de chance, les architectes préfèrent les lumières blanches qui mettent en valeur les bâtiments. »

Il est presque minuit. Si la nature avait repris ses droits, on devrait voir des étoiles et des silhouettes qui avancent dans la pénombre. Ici, on distingue encore les couleurs des garde-robes d’été. Reste à comprendre pourquoi l’homme a voulu transformer la nuit en sombre copie du jour.

« Premiers émois, monstres et transgressions »

De retour à mon bureau de quasi-enquêtrice, je décide de faire appel à un « quasi-profiler », Luc Gwiazdzinski, géographe à l’université de Grenoble et amoureux des nuits. « Je pensais être né trop tard car il n’y a plus de pays à découvrir. Et je me suis rendu compte que la nuit était une terra incognita de la recherche », explique-t-il pour justifier son sujet de prédilection. L’homme aurait-il peur du noir au point d’inonder la nuit de lumière ? « La nuit est associée à des moments festifs comme Noël, la Saint-Sylvestre ou les premiers émois. Mais elle est aussi liée aux monstres, à la criminalité, aux transgressions. Avez-vous déjà remarqué que, dans nos agendas, on ne peut plus rien noter après 20 heures ? Les rendez-vous du soir n’ont pas vocation à être écrits. A l’hôpital, on dit que certains malades ne passeront pas la nuit alors que selon les statistiques, on meurt plutôt au petit matin. Idem pour les crimes. Il n’y en a pas plus quand le soleil se couche et pourtant les gens paniquent à chaque coupure de courant. Le jour a une connotation beaucoup plus positive. On parle du siècle des Lumières, on dit que l’on éclaire un point… »

L’homme aime la lumière, soit. Mais si le nombre de points d’éclairage public a augmenté de 89% entre 1992 et 2012 selon l’Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement, c’est bien la faute des villes. « L’homme est un animal gluant qui fabrique sa coquille, et cette coquille, c’est la ville, note le géographe. Grâce à la ville, il essaie d’échapper au rythme de la nature. Jusqu’au XVIIIe siècle, les villes fermaient le soir. Puis, les nuits sont devenues tendance avec l’expression ‘‘by night’’. Aujourd’hui, il y a la nuit européenne des musées, les nuits blanches… Proposer des activités nocturnes est un signe de dynamisme. »

La nuit serait donc condamnée à se faire tuer indéfiniment ? « Non, assure Luc Gwiazdzinski. Nous commençons à comprendre que la nuit se protège. Je ne dis pas qu’il faut éteindre toutes les lumières mais il y a un juste milieu à trouver entre le bien-être de l’homme et la protection de la faune et de la flore. On voit aussi très bien au clair de lune. Cela nous permet de redevenir animal, de redécouvrir le toucher, les odeurs… » Si l’homme est un animal, à Paris, il tiendrait plus du chaton que du grand méchant loup. En face de la Cité universitaire, le parc Montsouris, fermé la nuit, reste éclairé pour les voisins qui ne supporteraient pas de voir une tache noire de leurs fenêtres. Plus loin, le stade Charléty jette ses lumières sur une pelouse désespérément vide. Comme si le complexe omnisports avait une seconde vie : celle de scène grand luxe pour un ballet de moustiques attirés par les feux de la rampe. —



Quand les villes s’éteignent…

D’après l’enquête participative lancée sur la plateforme NuitFrance, au moins 729 municipalités éteignent leur éclairage la nuit. L’obscurité peut même devenir une ressource touristique grâce au label de l’association américaine International Dark Sky. Réclamé par les astronomes, il permet aux amoureux du ciel de contempler la voie lactée sans pollution lumineuse. En Europe, le pic du Midi est le premier à avoir été recompensé, en 2012, après la mobilisation de plus de 250 communes sur la zone concernée.

Pour aller plus loin
- La plateforme NuitFrance
- La Hulotte parisienne
- Le blog de Luc Gwiazdzinski

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