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14-12-2009
Mots clés
Bois-forêts
Climat
Monde

Pour les ONG, forêt et marché carbone ne font pas bon ménage

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Pour les ONG, forêt et marché carbone ne font pas bon ménage
 
Faut-il rémunérer les pays pauvres qui freinent la déforestation, et comment s'y prendre ? Le marché carbone qui se dessine entre les pays du Sud et du Nord est l'un des sujets chauds des négociations de Copenhague. Explications.
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« Marché carbone », il n’est question que de ça, ou presque, dans les couloirs du Bella Center, au 8e jour de la conférence de Copenhague. L’extension de ce marché - actuellement limité aux industries des pays signataires du protocole de Kyoto - semble inéluctable. Elle est même souvent présentée comme la panacée pour résoudre l’équation climatique. Mais s’il est une évolution dont nombre d’ONG ne veulent pas entendre parler, c’est l’intégration à ce marché de la forêt en tant que simple stock de carbone. Elles craignent que la forêt ne devienne un coffre-fort à CO2. Et, qui plus est, un coffre-fort verrouillé par les pays riches du Nord... Alors que les principales ressources forestières se situent au Sud.

"Nous sommes contre le système de compensation carbone appliqué aux forêts, résume Sébastien Godinot, coordinateur des campagnes des Amis de la Terre. C’est bien simple : si on met en place ce marché, on flingue les objectifs de réduction interne des Etats-unis qui se contenteront d’acheter des crédits carbone au pays qui disposent de réserves naturelles. » « Si l’Europe annonce 30% de réduction des émissions pour 2020, il faudra bien s’assurer que ce n’est pas 15% de réduction chez nous, et 15% ailleurs, c’est-à-dire sur les sites industriels du Sud des multinationales, ajoute Geoffroy Deschutter, directeur des programmes de WWF Belgique. Les réductions doivent concerner les marchés domestiques des pays riches. »

Subventions... à la déforestation

Aujourd’hui, par le biais de Mécanismes de développement propre (MDP, lire encadré ci-dessous), les mêmes qui ont contribué hier à la déforestation massive, comme le géant du papier April en Indonésie, peuvent toucher des subventions de l’ONU en menant des programmes de reboisement. Et ils pourraient demain se voir verser des crédits carbone susceptibles d’être revendus aux pays industrialisés, alors même qu’ils ont une lourde responsabilité dans le niveau actuel des émissions de CO2. Un scénario dont Mathieu Doray, membre du groupe de travail d’Attac sur les marchés carbone, ne veut pas entendre parler. « Nous dénonçons les généralisation des MDP car ils permettent à des multinationales des pays du Nord d’obtenir des crédits carbone en se contentant de réduire les émissions de leurs usines installés dans les pays du Sud où les contrôles sont moins stricts que chez nous et que la fraude monnaie courante. »

Ces MDP ont beau avoir été imaginés comme des tickets gagnant-gagnant entre les pays du Nord et du Sud, malgré les règles établies, il est difficile d’éviter que des grandes entreprises présentent des projets qu’elles auraient réalisés de toute façon sans l’aide de ce mécanisme. Et quel en est le bénéfice réel pour les pays hôtes ? Pas évident, d’autant que beaucoup de ces pays sont touchés par la corruption. Pour l’instant, sur l’ensemble des projets MDP, rares sont ceux qui concernent la fôrêt et il s’agit essentiellement de programmes de plantation ou reboisement. Pour Greenpeace, « empêcher la déforestation des forêt naturelles est plus important que de reboiser, explique Jérôme Frignet, responsable de la campagne forêts pour la branche française de l’ONG. Nous ne voulons pas d’un mécanisme qui se contente de compter les arbres. Un hectare de plantation n’équivaut pas pas à un hectare de forêt primaire ». La plupart des associations réclament aujourd’hui que la lutte contre la déforestation brute devienne la priorité du futur dispositif REDD (Reducing emissions from deforestation and degradation) actuellement en discussion à Copenhague.

Le problème, c’est qu’en attendant un nouveau texte, qui ne pourrait de toute façon pas entrer en vigueur avant début 2013, il semble qu’on n’ait rien trouvé de mieux que les MDP... Le WWF a instauré un label « gold standard » pour les renforcer, flécher précisément l’argent des crédits carbone vendus et vérifier que le financement contribue bien à réduire les émissions de CO2. « En même temps nous sommes conscients que peu de projets répondent à l’exigence de ces labels, explique Geoffroy Deschutter. Au niveau de WWF Belgique, nous soutenons des programmes au Congo, dans la région de Goma du Nord Kivu, qui aident les gens à planter des arbres pour leur fournir du bois de chauffage. Le marché carbone peut permettre de financer ce type de projet. Il ne faut pas oublier de voir l’intérêt pour les populations. »

Peuple des forêts oublié

L’intérêt des populations, justement, c’est bien ce qui préoccupe Global Witness, The Wilderness Society, Rainforest Action network et Bianca Jagger [1] qui tenaient une conférence de presse commune ce matin, « car il n’y aura pas de protection de la forêt sans une garantie du respect des droits des populations qui l’habitent », est venue rappeler Bianca Jagger à Copenhague. « Si les forêts sont mises sous cloche, quid de la biodiversité et des peuples indigènes qui y vivent ? Quel sera leur place dans ce marché carbone, qu’ont-ils à y gagner ? », s’interroge Sébastien Godinot des Amis de la Terre qui réclame la mise en place de fonds à la gestion desquels seraient associés les populations locales. Au delà des intentions, il faudra débloquer des fonds. Les simples coûts de démarrage pour les infrastructures des pays éligibles au mécanisme REDD sont estimés à 15 ou 25 millions d’euros d’ici 2015. Or pour l’heure, seuls 4 millions d’euros ont été alloués.

Et la France dans tout ça ? « Nicolas Sarkozy s’est déplacé à Manaus, il reçoit aujourd’hui le président indonésien et mercredi les chefs d’Etat africains. C’est bien beau mais ça ne sert à rien si aucun objectif chiffré n’est annoncé, s’agace Jérôme Frignet de Greenpeace. Surtout si l’Union européenne veut réduire de 50% la déforestation d’ici 2020 comme elle s’y est engagée. » En attendant, l’abandon des MDP ne semble pas à l’ordre du jour. La France, qui défend l’idée d’un minimum d’aide garanti pour les pays les plus pauvres, veut aussi un recours plus systématique à ces mécanismes de compensation. Jean-Louis Borloo faisait remarquer le 2 décembre dernier, lors du débat qui s’est tenu à l’Assemblée nationale sur le changement climatique que « les pays les plus vulnérables n’ont pas bénéficié des avancées de Kyoto, car les grands financements liés au marché du carbone et aux mécanismes du développement propre n’ont pas été affectés à ces pays. Ils ont été destinés aux grands pays émergents industrialisés. »

Plusieurs milliards d’euros sont en jeu

En effet, à ce jour la Chine, l’Inde et le Brésil sont les principaux pays à accueillir les quelques 8 000 projets du MDP [2]. L’Afrique n’en bénéficie quasiement pas. L’Agence française du développement, par la voix de son directeur Jean-Michel Severino, s’est déclarée favorable au recours plus systématique aux MDP, en particulier pour le continent africain, et souhaite ouvrir un second chantier, celui de « la mesure et la rétribution de la « déforestation évitée » et du stockage de carbone par les sols africains. » « Cela représente un enjeu plusieurs milliards d’euros, qui pourrait constituer l’un des relais de croissance économique pour l’Afrique dans une ère post-pétrole », ajoute-t-il. Un enjeu qui n’a pas échappé aux chefs d’Etats africains qui ont fait le déplacement à Copenhague.

Pour maintenir la pression sur les négociateurs, les ONG rappellent des chiffres que personne ne conteste : la déforestation continue de progresser dans l’hémisphère sud ; le continent africain a vu son massif forestier fondre de 10% entre 1990 et 2005 – une réduction qui représente à elle seule plus de la moitié du recul de la forêt enregistrée dans le monde.

Le baromètre des négos :

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Froid comme la glace. Entre nous, pas d’accord possible. La planète peut fondre sous l’effet de serre, priorité au business.

Les Mécanismes de développement propre (MDP) :

Le Protocole de Kyoto ne pose de limitations d’émissions de gaz à effet de serre pour les pays en développement mais inclut des dispositions pour soutenir des réductions dans ces pays. Le Mécanisme de Développement Propre (MDP) en fait partie. Le principe ? Les pays industrialisés (au niveau d’un Etat ou d’une entreprise) payent pour des projets qui réduisent ou évitent des émissions dans des pays émergents, en échange de quoi ils gagnent des crédits carbone. Ces derniers peuvent être utilisés pour atteindre leurs propres objectifs d’émissions. Les secteurs concernés par des projets MDP sont : l’énergie, le traitement des déchets, l’industrie, le secteur résidentiel et tertiaire, les transports, l’agriculture et le secteur forestier. Les projets MDP peuvent porter sur des économies d’énergie, des changements de combustible, des énergies renouvelables ou la création de « puits de carbone » (pour le secteur forestier).

A lire aussi sur terraeco.net :
- Les 5 forêts sur lesquelles il faut miser
- C comme (marché) carbone
- Le faux départ de la bourse carbone

[1] l’ex-femme de Mick Jagger qui milite pour les droits de l’homme et la protection environnementale à travers le monde depuis 25 ans et a monté une fondation

[2] 1 700 projets enregistrés par le Conseil Exécutif du MDP et environ 6 000 sont en cours de développement

Sources de cet article

- Photo : déforestation au Burundi. Crédit : Jane Boles

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