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26-11-2012
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Alimentation
France
Monde
Interview

« On peut nourrir 10 milliards d’humains en bio sans défricher un hectare »

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« On peut nourrir 10 milliards d'humains en bio sans défricher un hectare »
(Crédit photo : mike blake - reuters)
 
Résoudre la question alimentaire à l’échelle planétaire, en se passant de l’agriculture conventionnelle ? Ça ressemble à une utopie, mais c’est la réalité de demain, selon certains. Parmi eux, l’agronome Jacques Caplat. Entretien.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N°42 - décembre 2012

Faut-il avoir confiance dans le bio ?

Jacques Caplat est agronome et géographe.

L’idée que les rendements en bio sont plus faibles qu’en conventionnel est récurrente…

Si l’on considère que l’agriculture bio, c’est faire la même chose qu’en conventionnel moins la chimie, alors oui, c’est certain. Mais ça n’est pas ça du tout !

Que faut-il comparer, alors ?

Le système conventionnel s’est construit sur l’idée qu’on peut augmenter les rendements en sélectionnant les semences. On les isole et on regarde comment on peut les faire produire au maximum dans un contexte artificiel. On obtient alors de très hauts rendements, mais ils n’ont plus aucune relation avec la réalité biologique. Et dans le réel, ces variétés doivent être soutenues en permanence par des pesticides et engrais chimiques. Elles deviennent très fragiles. Les parasites se précipitent dessus. Il faut multiplier les intrants. C’est un cercle vicieux. L’agriculture bio est un autre concept. C’est la mise en relation des trois grandes composantes de l’agriculture : un écosystème (le sol, les points d’eau, des haies), un agrosystème (plusieurs espèces végétales, des animaux) et des humains autonomes, en situation de prendre des décisions et non de se les voir imposer par des semenciers ou des politiques.

Ce concept fonctionne de façon optimale avec un mélange de cultures sur une même parcelle. Des légumineuses, parce qu’elles sont capables de capter l’azote de l’air. Des arbres, parce qu’ils vont chercher le potassium en profondeur et le restituent en surface. Il n’y a plus de concurrence entre les plantes, mais une complémentarité. Cela permet de bien meilleurs rendements. En Europe, un hectare de blé conventionnel produit 10 tonnes par an. Sur une même surface consacrée au maraîchage diversifié, avec 20 à 30 espèces différentes, on atteint entre 20 et 70 tonnes. Les légumes contenant plus d’eau que le blé, on peut ramener ces chiffres entre 15 et 25 tonnes de matière sèche. Le rendement est deux fois plus grand !

Vous soutenez que l’agriculture bio est le seul système viable dans les pays tropicaux…

Le système conventionnel ne marche qu’en milieu tempéré. Il lui faut une stabilité climatique. Dans les pays tropicaux, les excès de pluie ou de sécheresse peuvent anéantir une année de production en monoculture. L’agriculture associée est plus adaptée. On peut semer des espèces résistantes à la sécheresse, d’autres à des conditions plus humides. Le rendement de chacune n’est pas garanti, mais le rendement global l’est. Et s’il y a des arbres, ils stabilisent les sols et limitent l’érosion. Or, ces conditions aléatoires atteignent les milieux tempérés. Avec le réchauffement, les incidents climatiques sont plus fréquents. Et notre système est d’autant plus fragile que les sols se sont appauvris.

Que disent les études scientifiques sur cette question ?

L’université anglaise de l’Essex a réalisé en 2006 une synthèse sur 57 pays et 37 millions d’hectares. Elle conclut que les rendements sont 79 % plus élevés en agriculture bio dans les zones tropicales. Le Programme des Nations unies pour l’environnement évaluait en 2008 que le passage en bio en Afrique permettrait de doubler les rendements. Olivier de Schutter, rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, écrivait en 2010 : « Pour nourrir le monde, l’agroécologie surpasse l’agriculture industrielle à grande échelle. » Un bémol cependant : en 2006, l’université américaine du Michigan montrait que la conversion intégrale en bio de l’Amérique du Nord et de l’Europe ferait chuter leurs rendements de 5 % à 10 %. Car il s’agirait, dans ce cas, de faire du conventionnel sans chimie, de la monoculture. Mais à long terme, si l’on répand les techniques de cultures associées, on peut penser qu’il y aura une amélioration. Et puis, comme dans les pays tropicaux les rendements augmenteront énormément, à l’échelle planétaire, tout ira bien ! On peut nourrir 10 milliards d’humains sans défricher un hectare de plus. D’un point de vue agronomique, c’est indéniable.

Cette transition est-elle possible ?

Dans les années 1960, on s’est donné un objectif, celui d’une révolution agricole industrielle, et on y est parvenu. Pourquoi pas aujourd’hui ?

Qu’attendre de la réforme de la PAC, la politique agricole commune, en 2013 ?

Elle ne va pas changer la donne. Mais sur la plan national, on peut expliquer aux paysans que l’agriculture bio, c’est l’avenir. Pour 90 % d’entre eux, c’est ringard. Alors que techniquement, c’est très moderne. Beaucoup de progrès récents en sont issus. On peut ensuite faire de l’accompagnement. Et une réforme fiscale. L’agriculture bio réclame plus de main-d’œuvre. Or, aujourd’hui, il est plus avantageux d’acheter une machine que d’embaucher.

Que pensez-vous de la politique du gouvernement actuel ?

Je suis sceptique et déçu. L’objectif du Grenelle d’atteindre 20 % de bio en 2020 n’était pas mauvais. Signé par tous les partis, il permettait de faire basculer les choses. Mais à la Conférence environnementale de septembre dernier, l’objectif a été fixé à 7 % en 2017. Il n’y a aucune ambition politique. Il faudrait dès aujourd’hui consacrer 20 % de la recherche et des moyens d’accompagnement à l’agriculture bio. Or, à l’Inra, seuls 2 % à 3 % des chercheurs sont dessus. Et il s’agit de volontés individuelles !

Et au niveau international ?

C’est très complexe. Prenez la région d’Atakora, au Bénin. Des associations se sont montrées capables de nourrir l’ensemble du pays avec des méthodes d’agroécologie. Mais les paysans ne peuvent pas vendre leur mil à Cotonou, la capitale, car le blé, français ou américain, y est vendu moins cher. Un mécanisme de compensation, prenant en compte les coûts environnementaux (pollution des nappes, conséquences sur la santé) rendrait la concurrence plus juste. —


L’Agriculture biologique pour nourrir l’humanité, de Jacques Caplat (Actes Sud, 2012)

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  • Morale de l’histoire : on va faire du pain avec des carottes !
    Des pâtes avec des navets !
    et crever en hiver !
    J’ai vraiment un immense respect pour les agronomes qui vendent du rêve pour se faire connaitre...

    14.06 à 19h37 - Répondre - Alerter
  • Pour moi, la solution est certes dans le bio mais surtout dans le "local". Mangeons sur place nos produits fabriqués, élevés dans nos régions !
    Cela limiterait notamment des transports, des gazs et des énergies inutiles néfastes à notre santé et à la planète.
    A noter des initiatives comme Courses&Saveurs sur la région d’Aix en Provence et Marseille qui regroupe sur son site tout un panel de producteurs et fabricants Bio et Locaux pour faciliter les courses des locavores en Provence :
    www.coursesetsaveurs.com

    19.08 à 13h37 - Répondre - Alerter
  • Au début, l’agriculture chimique n’était pas la conventionnelle.
    La diversité des cultures et les haies rendraient le paysage beaucoup plus agréable.

    3.04 à 08h09 - Répondre - Alerter
  • A tous ceux qui s’en prennent à la surnatalité, que pensent-ils des bienfaits apportés par les médecines qui ont permis de réduire le taux de mortalité infantile, de décès des mères à l’accouchement, et d’augmenter l’espérance de vie, sans que soient mises en oeuvre en parallèle de vraies politiques d’autosuffisance alimentaire.

    Bio ou pas bio le contexte de la sécurité alimentaire dans les PVD ne cesse de se dégrader du fait de la démographie (entre autres causes). Toutes ces bonnes paroles doivent être confrontées à l’urgence de solutions PRATIQUES de développement (pas l’aide d’urgence, qui n’est qu’un pis aller nécessaire en situation exceptionnelle).
    L’Inde a résolu très majoritairement le problème de sa sous alimentation avec la révolution verte des années 60 qui a réussi à créer rapidement un niveau durable d’autosuffisance au niveau national, mais a aussi contribué à enrichir les gros propriétaires qui ont su profiter du système. Mais quand le ventre ne crie plus famine, on peut prendre du recul pour améliorer les choses.

    Bio ou pas bio, les échanges polémiques et théoriques sur le sujet relèvent de gens nantis et mangeant à leur faim. Savez-vous combien sont payés les paysans malgaches qui produisent des légumes bio pour une société française ? en comparaison quel est le coût du transport aérien et celui des marges bénéficiaires des intermédiaires ? Alors oui, revenons à la logique de consommer d’abord des produits de saison et de faire preuve d’imagination culinaire, et favorisons des initiatives de production et de consommation locales, chez nous comme ailleurs.

    6.12 à 10h08 - Répondre - Alerter
  • Un peu trop tapageur comme annonce, non ? En tant qu’agronome, je sens toujours mal à l’aise quand je lis des annonces telles que celle-la, destinées à un public profane. A la fin, bio ou pas bio, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je reste convaincu qu’une agriculture intégrée avec des agriculteurs bien formés, des services de vulgarisation qui marchent et des incitations bien placées est en principe meilleure que le bio. Le bio a un potentiel productif, c’est indéniable, il a été le terreau d’expérimentation pour des techniques appliquées en agriculture intégrée. Toutefois, même si rien ne peut remplacer une bonne connaissance des écosystmes (ce que les paysans bio font souvent mieux), il existera toujours des situations dans lesquelles l’application d’un produit phytosanitaire de synthèse sera plus écologique, économique et sociale que son alternative bio :-)

    5.12 à 18h25 - Répondre - Alerter
  • Cet article m’évoque "la révolution d’un brin de paille" de M. Fukuoka. Qui parle lui d’une agriculture "sauvage"(qui diffère grandement de la culture bio de par sa philosophie) qui outre la simplicité de moyens nécessaires pour sa mise en place, offre des rendements tout aussi, voire plus productifs que l’agriculture intensive chimique.
    Je vous invite vivement à lire cet ouvrage si ce sujet vous tient à coeur, ou stimule votre curiosité.

    2.12 à 17h28 - Répondre - Alerter
  • Nourrir, très probablement, en bio si on le veut bien tous, faire vivre correctement 10 millards d’habitants, voire plus selon certaines études, en fournissant : , eau, logement, moyen de déplacement, travail, énergie, les objets de la vie courante, moyens de se divertir et se cultiver : là, j’en doute très fort et je redoute car nos industriels mondiaux ne demandent que çà quite à piller notre planète jusqu’au manteau, et peut être nous proposer d’aller habiter une autre planète.
    Ne mélangeons pas les bonnes idées avec les mauvaises et reliser "la cervitude volontaire"
    Daniel

    2.12 à 14h15 - Répondre - Alerter
  • L’agriculture biologique est sympathique et nécessaire. Mais elle suscite quand même bien des interrogations quant à sa capacité à nourrir la population d’aujourd’hui, sans parler de celle de demain. Quelques unes de ces interrogations avaient été évoquées dans cet article :
    L’agrobiologie : La solution ?

    30.11 à 18h44 - Répondre - Alerter
  • Je suis affolé par tant de naïveté. Que ne l’a-t-on fait avant !
    Ces méthodes sont-elles généralisables ? Est-on vraiment sûr qu’au Danemark, en Norvege on fera vivre avec ce genre de méthodes des populations denses ?
    On imagine là un monde parfait, mais les hommes vont ils changer ? Comment transportera-t-on la nourriture ? N’y aura-t-il pas de pertes ? On est dans un monde tout simplement virtuel exatropolé à partir de quelques petites expériences locales.
    Allons, 10 milliards d’hommes c’est tout simplement infiniment trop ! Si nous voulons nourrir l’humanité, il faut certes du bio, j’y suis favorable, mais il faut surtour réduire fortement notre fécondité. Toute autre solution relève simplement du désir de se donner bonne conscience et de se teindre d’un vernis d’humanisme facile, mais conduira inéluctablement aux famines et à la destruction de toutes les autres espèces (où les mettrons nous d’ailleurs tous ces hommes ? Dans des monades urbaines ?)

    30.11 à 18h27 - Répondre - Alerter
  • Idéologiquement c’est intéressant. Il y a eu la surpuissance de l’agrochimie et ici on y oppose une surpuissance de l’agriculture bio qui permettrait de résoudre les problème d’alimentation par magie.

    Je suis toujours étonné par ce discours quand va t’on accepter qu’il y a trop d’humain ici.

    29.11 à 14h53 - Répondre - Alerter
  • lamoule : Bizarre

    Quand on cherche "Jacques Caplat" sur le CNSIF (Ingénieurs et Scientifiques de France NdLR), on ne trouve pas ...

    Est-il agronome comme je suis fille d’Archevèque ?

    29.11 à 13h17 - Répondre - Alerter
  • M. et Mme Claude et Lydia Bourguignon, ingénieurs en agronomie le disent depuis 30 ans !
    A regarder leur vidéos sur youtube et Cie !

    27.11 à 12h24 - Répondre - Alerter
  • on peut compter sur BASF ; Monsanto et consort pour mettre de gros bâtons dans les roues de ces idées là..... Mais nourrir tout le monde en embauchant et sans polluer c’est tout de même séduisant non ??

    27.11 à 10h31 - Répondre - Alerter
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