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24-10-2013
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Société
Développement Durable
Eau

Montée des eaux : Cuba atteint déjà la côte d’alerte

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Dans le village de Batabanó, une eau sale, colonisée par de petits poissons, affleure dans les rues.

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A Batabanó, les maisons sont entourées d’eau croupie.

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Jesús est batelier dans la Ciénaga, une réserve menacée.

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A Playa Girón, un barrage anti-ouragans a été installé.

 
Sur l’île des Caraïbes, le changement climatique est une réalité que personne ne nie. Doucement, la mer grignote la terre et décourage les habitants du littoral.
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N° 52 - novembre 2013

Habitat partagé : Et si on vivait ensemble ?

Dans le port de Playa Majana, l’eau qui gicle de la mer forme une rivière dont le courant s’évanouit vers l’intérieur des terres, entre les herbes hautes. Comme si la mer débordait. Une cinquantaine d’habitations de fortune forment le village. La plupart gisent à l’état de ruine, carcasses de bois et de pierre. Ce village côtier de la province d’Artemisa, à 50 kilomètres au sud de La Havane, ne s’est jamais relevé du passage de l’ouragan Lili, en 2002. Encore moins de celui de Charley, en 2004. Pas plus qu’il n’a encaissé la visite de Wilma, en 2005. Quelques familles sont néanmoins revenues et renforcent peu à peu leurs habitations, à l’aide de murs de briques et de plaques de tôle. « Quand Charley est passé, la mer est remontée jusqu’à la route principale, huit kilomètres plus loin, se souvient un apiculteur du coin. Il y avait des télés et des objets flottant sur des kilomètres. Tout a été détruit, les bateaux, les maisons. Tout. »

Un peu plus loin, entre les décombres en béton d’une ancienne aire de déjeuner, un groupe d’amis avale des bières et des toasts de tentacules de poulpe. Face à eux, un ponton noirâtre aux lattes arrachées s’enfonce dans les eaux du golfe de Batabanó. « Nous n’habitons plus ici depuis des années. Nous revenons le week-end pour nous baigner, boire un verre », confie Yodan, la trentaine. Confrontés dans leur enfance à des typhons, ils connaissent parfaitement les phénomènes particuliers probablement liés au changement climatique. « La mer monte et se réchauffe. Résultat : les ouragans sont plus nombreux et plus violents, résume Yeni, une jeune femme de la petite troupe. Certains de nos anciens voisins sont revenus. Ils reconstruisent leurs maisons avec des briques, et non en bois comme auparavant. Ça reste dangereux. Rien que la semaine dernière, la mer est montée d’un mètre. »

Crustacés marins dans le canal

De mai à septembre, le canal naturel qui s’enfuit de Playa Majana pour sinuer entre les rizières devient un havre de pêche miraculeuse. En fin d’après-midi, les agriculteurs des environs empruntent un sentier, cannes en bois au-dessus des herbes hautes. Ils attrapent toutes sortes de poissons et de crustacés de mer, qui n’ont pourtant rien à faire à plusieurs kilomètres du rivage. Une migration qui, selon les pêcheurs, s’est très nettement amplifiée depuis une vingtaine d’années. Un plongeur équipé de palmes et d’un tuba évolue en surface, le visage plongé dans l’eau. Il exhibe sa pêche : « Ceux que je viens d’attraper sont des poissons d’eau douce, mais il est possible d’attraper des poissons d’eau de mer comme des cuberas (carpes rouges) ou des roncos (grogneurs), des crustacés, des poissons d’eau mixte comme des tilapias, des poissons-chats… Lors des grandes marées, on peut trouver de tout ici. »

A Cuba, l’eau monte et grignote la terre au rythme de 3,5 millimètres par an. A tel point qu’en avril dernier Tomás Escobar, le directeur de l’Agence cubaine pour l’environnement, a tiré le signal d’alarme. « A ce rythme d’élévation du niveau de la mer, nous aurons perdu l’équivalent de 2 700 km² de terre et 9 000 habitations en 2050 », a-t-il déclaré à l’agence de presse Prensa Latina. Et l’invasion n’est pas anodine. « Cette eau comportant différents degrés de salinisation, cela limite son utilisation comme eau potable, pour l’irrigation des cultures, et elle endommage les sols », explique Joel Hernández, biologiste et chargé de projet sur l’éducation à l’environnement et la conservation de la biodiversité à la fondation Antonio-Jiménez de la Nature et de l’Homme. « Les risques les plus importants sont la transformation des côtes, la sécheresse, le manque d’eau potable, la déforestation, les inondations et les conséquences sur la qualité de l’air. »

Dans la province d’Artemisa et au-delà, 30 kilomètres à l’intérieur des terres, la campagne et les champs de culture sont gorgés d’eau. Chevaux, bovins et chèvres déambulent dans dix centimètres de gadoue. Juché sur son vélo, un habitant développe une théorie du processus d’immersion de l’île : « La mer monte à cause du mouvement des plaques tectoniques. » L’explication est validée par Joel Hernández : « Le déplacement des plaques tectoniques s’opère sur des millions d’années. Le sud de l’île s’enfonce, le nord se soulève. » Et l’habitant de poursuivre, le doigt pointé en avant : « Ça fait déborder la rivière qui se trouve là-bas, à plusieurs kilomètres, ainsi que les nappes phréatiques. »

Toute cette eau rend particulièrement complexe le travail des agriculteurs (1), dont les tracteurs et les socs raclent davantage de boue que de terre. « Nous ne savons jamais si nous pourrons cultiver la semaine d’après », avoue une vendeuse de fruits et légumes, sur l’un des points de vente autorisés par l’Etat. Elle désigne dans son dos de gros légumes roses empilés au fond de caisses grillagées. « Nous perdons principalement des patates douces, qui n’ont pas besoin d’autant d’eau. » Sur les chemins, les routes et les rues des villages de la province, l’eau s’étale en grandes flaques. « La terre est argileuse et absorbe beaucoup trop d’eau, comme une éponge, observe Esther, une habitante de la région. Ma famille habite ici depuis cinquante-sept ans. Un jour, nous devrons partir. Nous ferons ce que nous dira le gouvernement. Grâce à Dieu, il nous protège. »

Improbables gesticulations

Une vingtaine de kilomètres plus à l’est, le village côtier de Batabanó vit dans des conditions d’insalubrité inquiétantes. A l’entrée de la bourgade, de larges canaux ont été creusés au pied des habitations pour protéger les fondations d’une eau putride, colonisée par de minuscules poissons. Les habitants doivent franchir des passerelles de fortune pour accéder au seuil de leur maison. Zoé, une retraitée, a mis sa maison en vente un mois plus tôt et attend qu’un acheteur se manifeste. « Je pars vivre chez mes enfants. Je suis contente de partir. Lors des fortes marées, l’eau monte parfois au niveau des épaules. Ce n’est plus tenable. »

Dans les quartiers les moins aménagés du petit village, les habitants sont contraints à d’improbables gesticulations pour éviter les flaques d’eau putride. « A d’autres endroits sur l’île, le gouvernement fait planter de la mangrove pour stopper la montée des eaux, mais pas ici », constate Francisco, un pêcheur. Depuis vingt ans, en effet, l’Etat poursuit un programme de reforestation dans certaines zones. Mais ce n’est pas tout. En avril 2013, l’Agence cubaine de l’environnement a annoncé le lancement d’un programme, financé à hauteur de 5 millions d’euros, visant à « préparer la population et à réhabiliter les éléments de protection naturels au travers des technologies écologiques ». La montée des eaux est prise très au sérieux pas les autorités. Le président Raúl Castro l’a ainsi évoquée lors de son intervention au sommet de l’ONU de Rio +20, en 2012. Et la population est régulièrement informée, via Granma, le quotidien officiel de l’île.

Le village d’El Caletón, situé le long de la baie des Cochons, est l’un des derniers villages sur la carte avant le parc naturel de la péninsule de Zapata. Dans cette zone prisée des touristes, le gouvernement a commencé, en 2013, la construction de 80 logements pour évacuer les familles les plus exposées à la montée des eaux. « Pour le moment, seules les maisons les plus proches du rivage sont touchées », confie Damaris, une habitante. Elle montre une habitation en bois de deux étages, située à moins de 50 mètres de l’eau. « Celle-là, c’est ma maison, où nous habitons avec toute ma famille. Nous serons délogés bientôt. Nous ne savons pas quand. » Même questionnement pour ce jeune serveur de Playa Larga, une station balnéaire limitrophe. « Quand j’étais petit, la mer se trouvait beaucoup plus loin, raconte-t-il. Dans dix ans, elle sera au niveau des habitations. Et il faudra partir. »

Submersion totale

La péninsule de Zapata, la zone la plus basse de l’île, est, selon les projections, promise à une submersion totale d’ici à un demi-siècle. En son sein, le Parc national de la Ciénaga, composé de 500 000 hectares de marécages, abrite un écosystème unique au monde : près de 200 espèces d’oiseaux, une trentaine d’espèces de reptiles, 900 variétés de plantes… Plus vaste réserve humide des Caraïbes, elle a été déclarée Réserve de la biosphère par l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture). La végétation y est encore vierge et peuplée d’espèces endémiques. « Des gens de l’Etat sont passés l’année dernière, rapporte un hôtelier qui travaille dans des constructions sur pilotis, au-dessus des marécages. Ils nous ont répété que nous n’avions pas le droit de construire de nouvelles habitations, que la péninsule allait disparaître, mais que cela n’aurait pas lieu avant deux cents ans. »

Même réaction peu concernée des bateliers qui offrent leurs services pour partir à l’aube visiter la zone. « C’est dans longtemps et, pour l’instant, c’est intact, affirme Jesús, les rames à la main. L’infiltration de l’eau salée se fait par des courants souterrains. En surface, l’eau est douce. Pour l’instant, cela n’a que peu d’impact. » Puis il énumère les merveilles de la péninsule : perruches, flamants roses, coraux, cormorans, nénuphars, mangroves, sans oublier les fameux crocodiles de Zapata. « Environ 18 000 vivent dans la péninsule, estime Chacón, qui en nourrit chaque jour plusieurs dizaines dans un centre d’élevage. Le rhombifer est l’une des vingt-cinq espèces de crocodiles au monde. Il ne vit qu’ici et est reconnaissable à ses pigments or et brun, l’alignement de ses écailles et les deux dents qui dépassent de sa gueule : l’une vers le haut, l’autre vers le bas. » Les prévisions inquiétantes sur la région ne semblent pas l’inquiéter. « Non, le crocodile ne va pas disparaître. D’ici là, nous trouverons une solution, je ne sais pas encore quoi. »

Pourtant, un peu plus loin, l’humeur est plus morose. Playa Girón, la plage du débarquement raté des anticastristes – soutenus par la CIA –, en 1961, se trouve à l’embouchure ouest de la baie des Cochons. C’est la zone qui devrait être submergée. On y trouve un musée consacré à la bataille et un barrage anti-ouragans de plusieurs centaines de mètres de long. Planté dans la mer, il fait face à un hôtel de luxe. Un vendeur de souvenirs s’y désole. « En seulement deux ans, le sable a baissé de deux ou trois mètres. Sur la plage de Los Pinos, près d’ici, ils ont arraché tous les pins. A la place, ils ont planté des cocotiers pour les touristes. C’est dommage, car les pins protégeaient les dunes. » —

(1) A Cuba, les agriculteurs sont salariés par l’Etat et la vente directe de leurs produits est soumise à une licence.


Quand la mer monte

Selon le premier volet du rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), publié le 27 septembre, la mer est montée de 19 cm depuis 1901. Et demain ? Les différents scénarios du rapport évoquent une montée des eaux comprise entre 26 et 81 cm pour les vingt dernières années du XXIe siècle, par rapport à la période 1986-2005. Un scénario sombre évoque même une hausse de 98 cm pour 2100. « Plus le niveau des mers est élevé, plus les risques d’inondation en bord de mer sont forts. Un à deux mètres seraient dramatiques dans de nombreuses régions », détaillait François-Marie Bréon, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement fin septembre. —

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Damien est un journaliste indépendant de 36 ans. Après des débuts en presse régionale sur ses terres normandes (Ouest-France), il fait ses premiers pas à la Maison de la Radio, puis redécouvre les beautés de l’Hexagone avec France 3 Régions. Il a collaboré avec LCI, Management, Novamag, E=M6… Fidèle compagnon du service public, il travaille aujourd’hui à la préparation des éditions nationales de France 3 et de France 2. Passionné de musique, d’écriture et d’images, il mène aussi des projets plus personnels et absolument pas lucratifs.

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