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29-08-2013
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Société
Culture

Les Lisboètes pansent et repensent leurs quartiers

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Les Lisboètes pansent et repensent leurs quartiers
(Sur une façade d’une rue de la Mouraria, l’emblématique chanteuse de fado Amália Rodrigues. Crédit photo : rosa poser - flickr)
 
En quarante ans, la capitale portugaise a perdu 400 000 habitants, et ses façades carrelées se sont lézardées. Mais depuis 2011, l’espoir renaît grâce à un plan de rénovation ambitieux. Visite de la Mouraria, une zone hier encore mal famée et aujourd’hui très tendance.
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N° 50 - septembre 2013

Déshabillons-nous !

A l’heure du déjeuner, écrasé par le soleil de juin, la place du Largo do Intendente est quasiment déserte. Quelques habitants somnolent sur des bancs, des senhoritas observent depuis leur fenêtre. João Meneses montre les édifices. Certaines façades, superbement ornées d’azulejos – des carreaux de faïence émaillés typiques de la péninsule Ibérique – ont été restaurées. D’autres attendent encore d’être ravalées. « Sur cette place, il y avait beaucoup de prostitution et de drogue », indique le chef du programme de réhabilitation de la Mouraria, un quartier prioritaire pour la ville de Lisbonne. Puis, désignant un immeuble : « En 2011, lors du démarrage de l’opération (nommée AiMouraria, ndlr), le maire a décidé d’installer son bureau ici » – un peu comme si, à Paris, Bertrand Delanoë avait déménagé sur la place Stalingrad, dans le XIXe arrondissement. « A côté, nous avons créé une résidence où des artistes sont hébergés gratuitement, à condition qu’ils travaillent sur le quartier. Ici, des appartements sont destinés aux étudiants Erasmus. Et en face, ce bâtiment comptera 230 chambres pour les étudiants. » João Meneses égrène ainsi les projets en cours sur la place, point d’orgue d’une visite organisée par le ministère français de l’Egalité des territoires et du Logement pour des urbanistes de l’Hexagone. En cette fin de mois de juin, une quarantaine de personnes viennent de sillonner la Mouraria, vitrine des ambitions lisboètes en matière de rénovation urbaine. Les principes : donner un coup de jeune et faire plus avec moins, avec la participation des citoyens.

Avant d’arriver au Largo do Intendente, les visiteurs ont découvert un centre social et culturel animé par une association, puis le chantier d’une pépinière d’entreprises, un projet évalué à 500 000 euros initié par les habitants de la Mouraria et choisi l’an dernier par près de 500 personnes lors du vote du budget participatif (Lire encadré). Une heure plus tôt, la visite a débuté devant des visages ridés et radieux, des portraits d’habitants réalisés par une photographe et exposés à l’entrée de leurs logements. « La réhabilitation de la Mouraria est un processus participatif, qui nécessitait d’améliorer l’estime de soi de la population, et son sentiment d’appartenance », souligne João Meneses.

56 nationalités représentées

Car le quartier, un des plus pauvres de la capitale portugaise, est jugé mal famé. Bien que situé sous le château de São Jorge, le monument le plus visité de la ville, les touristes s’aventurent encore peu dans ses venelles, leur préférant celles de l’Alfama voisin. C’est pourtant l’un des quartiers les plus anciens de la ville – son nom vient de ses premiers occupants, les Maures –, dont certains des bâtiments ont résisté au tremblement de terre dévastateur de 1755. C’est aussi l’un des plus cosmopolites – 56 nationalités différentes s’y côtoient, dont beaucoup d’Asiatiques et d’Africains, venus des pays lusophones. Pas un hasard si le fado, inspiré des mélopées africaines, est né sur cette colline lisboète. Aujourd’hui, des Pakistanais vendent dans leurs boutiques des téléphones portables ou des maillots de foot de la Selecção, floqués du nom de Cristiano Ronaldo.

Mais aux yeux des Portugais, la Mouraria, longtemps délaissée par les pouvoirs publics, incarne les plaies de la capitale : ses habitants s’en vont d’ici comme du reste du centre-ville, qui a perdu 400 000 habitants en quarante ans et n’en compte plus aujourd’hui que 550 000 (entre 6 000 et 10 000 à la Mouraria). Et ceux qui restent vieillissent : le quart des Lisboètes a plus de 65 ans. Enfin, son patrimoine se lézarde : selon les derniers chiffres, datant de 2008, un cinquième des 55 000 immeubles de la ville sont en très mauvais état, 1 200 sont vides. A la Mouraria, cette proportion serait plus importante encore. « La maison de dona Matilda, mon ancienne voisine, est inhabitée depuis des années », se désole ainsi Maria Santos, qui vit dans le quartier « depuis quarante-quatre ans » et estime, pétrie de saudade, la nostalgie dans le monde lusophone, que la situation « empire ». Fernanda et Francisco sont d’un autre avis. « Il y a plus de touristes, mais aussi plus de gens de toutes origines qui cherchent des maisons à acheter », se réjouit ce couple de marchands ambulants qui sert de la bière et du chorizo dans la rue pour les fêtes de la Saint-Antoine-de-Padoue.

Visites chantées du quartier

Les deux points de vue se tiennent. Il suffit de se promener pour constater que de nombreux palais sont encore murés et que certaines façades menacent de s’écrouler. Car le budget d’AiMouraria, l’opération de rénovation urbaine, est limité. La moitié des 13,5 millions d’euros (sur 998 millions gérés par la ville de Lisbonne en 2013) est allée à des projets culturels (alphabétisation, formation, éducation, social…), l’autre à la réhabilitation d’immeubles. Seulement six bâtiments ont été restaurés, mais ils sont emblématiques, comme la Casa da Severa. L’ancienne maison de cette chanteuse de fado est aujourd’hui une petite salle de concert ou un « outil public d’émulation culturelle et touristique du quartier », selon les mots de João Meneses, comme les visites chantées de la Mouraria. Grâce à ces animations, le coin redevient tendance, donc fréquenté, donc plus sûr et lucratif. Le plan de la ville : allécher les investisseurs privés. « Réhabilitez d’abord, payez ensuite », peut-on lire sur des bâtisses mises en vente par les pouvoirs publics – l’Etat possède le tiers de Lisbonne depuis la dictature de Salazar, entre 1933 et 1974.

« Nous travaillons sur de ‘‘ petites grandes ’’ choses qui permettent de changer la vie à l’échelle d’un quartier », explique António Costa, maire socialiste de Lisbonne. Ce jour-là, il s’adresse dans un français parfait aux 200 participants de l’atelier sur le « projet urbain en temps de crise ». Coïncidence, il se tient le même jour qu’une grève générale nationale contre la sévère cure d’austérité préconisée par l’Europe et diligemment administrée par le gouvernement.

10 % de voitures en moins

L’heure n’est plus aux grands travaux tels que le pont Vasco-de-Gama, conçu pour l’exposition universelle de 1998 ou les stades du championnat d’Europe de foot de 2004. Exit les projets futuristes des architectes Jean Nouvel ou Norman Foster : la réhabilitation du patrimoine, notamment les friches industrielles bordant le Tage, est prioritaire, mais coûte cher : 8 milliards d’euros, selon la ville. Pourtant, l’adjoint au maire responsable de l’urbanisme, Manuel Salgado, voit des atouts à la crise : « Elle a mis en cause le modèle d’éclatement urbain, basé sur la spéculation immobilière et la voiture. Or, avec la hausse des prix du carburant, le nombre de voitures a diminué de 10 % en centre-ville. Et l’investissement immobilier s’oriente à 95 % sur la réhabilitation, plus sur la construction. »

« Lisbonne, comme Barcelone, Bilbao ou Gênes avant elle, prouve que c’est dos au mur qu’une ville fait le mieux preuve d’inventivité », estime Ariella Masboungi, inspectrice générale française de l’administration du Développement durable, à l’origine de l’atelier. Ici, point d’investissement-phare financé par de généreux mécènes, comme pour le musée Guggenheim, à Bilbao. En place depuis 2007 après des élections anticipées, la municipalité de gauche a mené des réformes visant à faire émerger les projets des habitants. Et pour accélérer le mouvement, le nombre des « paroisses », sortes de mairies d’arrondissement, va passer de 53 à 24.

« Surfer à l’heure du déjeuner »

Fauchée, la ville échafaude des montages astucieux pour trouver des fonds. Un projet de nouveau terminal portuaire voit le jour pour accueillir le nombre croissant de croisières faisant escale au Portugal ? La municipalité en profite pour faire financer un jardin public au bord du fleuve. L’intérêt patrimonial de son bâtiment empêche un propriétaire de s’agrandir en centre-ville ? Il obtient des crédits de permis de construire pour investir dans un quartier prioritaire ou pour les revendre à un autre promoteur privé. Pour retenir ses habitants, la mairie met l’accent sur les équipements publics (écoles, crèches…) et sur « la régénération de l’espace public, garante de la convivialité de Lisbonne », selon António Costa.

L’une des conditions : faire reculer la voiture – 400 000 des 3 millions d’habitants de l’agglomération la prennent tous les jours pour venir travailler dans la capitale. Comme la ville n’a pas le contrôle des entreprises de transport, gérées par l’Etat, elle agit sur la voirie. En ce début d’été caniculaire, les Lisboètes font ainsi bronzette sur la Ribeira das Naus, le quai des Navires, une ancienne autoroute de centre-ville. C’est aujourd’hui une sorte de « Lisbonne Plages », où les plus audacieux piquent une tête dans le Tage. Nul besoin d’avoir les poches bien remplies pour flâner ici, ou boire un verre à l’un des kiosques Belle Epoque rouverts par la ville et concédés en échange d’animations de quartier. « Le tout a pour objectif d’attirer une population jeune et multiculturelle, tout en favorisant un usage intergénérationnel de l’espace public » , théorise António Costa.

« Sur le Largo do Intendente, les propriétaires des commerces ne sont plus des hommes de 50 ans et plus, mais des femmes de 30 ans, de bonne formation intellectuelle », se réjouit João Meneses. Ce soir-là, un concert se prépare sur la place, devant le café de Joana. « J’ai ouvert il y a un an, car j’apprécie le côté multiculturel du quartier, explique cette jeune femme, qui travaille aussi dans le cinéma. On veut accompagner son changement et développer des projets culturels avec tous ses habitants. »

António Costa veut croire que Lisbonne figure « dans le club pas si ouvert des capitales sexy », capable de séduire les étudiants européens comme les riches touristes brésiliens : « C’est la seule en Europe où l’on puisse aller surfer à l’heure du déjeuner ! » Le maire saura ce mois-ci, à l’occasion des élections municipales, s’il a pris la bonne vague. Et si elle peut contrer le raz-de-marée de la crise, qui provoque chaque année l’émigration de 40 000 à 120 000 Portugais. —


Vive la réhabilitation participative !

En 2008, Lisbonne a instauré un budget participatif, doté de 5 millions d’euros – réduit cette année à 2,5 millions. L’enveloppe est répartie entre des projets présentés par les habitants. La municipalité vérifie si la réalisation est de son ressort, puis les soumet aux suffrages, via Internet. Cette année, 60 000 votants ont dû choisir parmi plus de 200 initiatives. La ville s’engage ensuite à les mener à bien. L’amélioration de l’accessibilité pour les personnes âgées et de la qualité des espaces publics représentent près de 75 % des propositions. Un autre programme, doté d’un million d’euros et non concerné par le vote en ligne, répond aux exigences des quartiers défavorisés. Il finance des projets microlocaux (peinture de façades, production d’objets issus du recyclage par des chômeurs, etc.). — Le projet urbain en temps de crise : l’exemple de Lisbonne, sous la direction d’Ariella Masboungi (Le Moniteur, 2013)

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