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30-06-2015
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Etats-Unis

Le vent a tourné pour les photos 
de Joplin

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Caroll et Kathy, la belle-fille et sa belle-mère, avec le pasteur et une volontaire lors du « save your photos day ». Crédit photo : Juliette Robert pour « Terra eco »

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Whitney a retrouvé une photo d’elle enfant. Crédit photo : Juliette Robert pour « Terra eco »

 
Dans ce coin des Etats-Unis, les tempêtes dévastatrices frappent et les souvenirs s’envolent. Mais une association a vu le jour pour collecter les clichés retrouvés et les rendre aux familles.
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N° 69 - juillet-août 2015

Faites le vide !

Joplin, petite cité tranquille du Missouri. Un centre-ville mignon, une rue centrale et une zone résidentielle parsemée de Walmart, Taco Bell et boutiques de prêteurs sur gages. Une vraie ville américaine. Sauf qu’ici, sur près d’un quart de la cité, il n’y a plus un arbre vaillant. Les maisons neuves sont entourées de parcelles désespérément vides. Stigmates d’un jour de mai 2011 où le ciel est devenu vert émeraude. L’une des plus grosses tornades de l’histoire, une F5 (1,6 kilomètre de large, avec des pics à 402 km/h) qui a traversé la ville de 51 000 habitants – tuant plus d’une centaine d’entre eux – et l’a en partie rasée. 7 000 maisons sont détruites de fond en comble en quelques minutes, leur contenu éparpillé sur des dizaines de kilomètres aux alentours.

Quatre ans après, Whitney Bowyer (née Wasson) tremble toujours, les restes de longs mois de syndrome de stress post-traumatique. « Ce jour-là, j’ai entendu les sirènes de l’alerte à tornades et j’ai quand même décidé d’aller me baigner à la rivière, se souvient la jeune trentenaire. On est habitués à les entendre, alors tout le monde était dehors. Sur le chemin du retour, l’orage grondait, puis tout est devenu noir. Il était 17 h 30. Quand je suis arrivée à l’angle de ma rue, j’ai mis mon frein à main et je me suis recroquevillée, la voiture ne tenait plus sur ses roues. Mes deux vitres ont explosé et des débris m’ont arraché le dos. Quand j’ai ouvert les yeux, tout l’avant de ma maison avait disparu, avec ma chambre d’adolescente et tout ce qu’elle contenait. Autour de moi, ma ville était à l’horizontale. »

Grimaces de bébé et promenade au zoo

Ce samedi d’avril, Whitney et sa sœur Rachel ont roulé vingt minutes pour rejoindre Carthage, la ville voisine de Joplin. Elles sont venues prendre possession, dans une salle de l’église, d’une petite enveloppe en kraft contenant une série de clichés qu’elles croyaient disparus dans les airs. Des photos de vacances au Mexique, des grimaces de bébé, une promenade au zoo… et un grand portrait de Whitney avec sa robe de diplômée. « La seule chose que j’ai retrouvée là-bas, c’est un T-shirt signé par mes cousins, raconte Rachel. Il était perdu dans les ruines de mon lycée. »

Comme les sœurs Wasson, une poignée d’habitants des environs de Joplin ont répondu ce jour-là à l’appel de l’association National Disaster Photo Rescue (Sauvegarde des photos des désastres nationaux, NDPR), fondée par le pasteur Thad Beeler au lendemain du cataclysme. Ils sont venus récupérer des photos abîmées, mais aussi en confier de nouvelles aux souriants bénévoles pour les scanner en cas de future tornade. Les bras chargés d’albums à motifs et de cadres chinés, chrétiens et agnostiques vont profiter du premier « save your photos day » (journée pour sauver vos photos) de la saison des tornades, qui s’étend de mars à juin (Voir encadré au bas de cet article). Le pasteur Beeler est un de ces bergers à l’américaine, dents blanches et bras ouverts, qui montre l’exemple par ses actions charitables et non par de violents prêches anti-gays. Entouré de sa cohorte de volontaires, il offre du café équitable et montre fièrement son tableau. Sur les 35 170 photos collectées depuis la tornade de 2011, 17 613 précisément ont été rendues. Les autres attendent leurs propriétaires dans une réserve surchargée du musée de la mine de Joplin, le bâtiment le plus solide du coin. Certaines photos arrivent encore, retrouvées jusqu’en Alabama, au fond d’une gouttière encrassée ou mise de côté dans un tiroir.

« Il y avait eu une tornade à Tuscaloosa, en Alabama, un mois avant celle de Joplin, se souvient le pasteur bienfaiteur. Des individus sans vergogne avaient récupéré des photos et proposaient de les envoyer pour 35 dollars (31 euros, ndlr). J’ai trouvé ça triste et avec quelques paroissiens ou inconnus rencontrés sur les réseaux sociaux, on a décidé de s’organiser. » Alors que des centaines de bénévoles affluent vers la cité détruite, le pasteur demande conseil à l’organisation Operation Photo Rescue (Opération sauvegarde de photos). Depuis 2006, juste après l’ouragan Katrina, ses bénévoles restaurent numériquement des photos endommagées par les catastrophes naturelles. « Ils nous ont donné des conseils pour s’organiser, protéger et nettoyer les photos. »

Une entraide hors du commun

Classer des milliers de photos détériorées et retrouver leurs auteurs a en effet demandé de l’huile de coude. Une entraide hors du commun s’est spontanément formée, comme si le salut d’un territoire était aussi là, niché dans un bout de papier. Les volontaires ont joué au contre-la-montre pour récolter les clichés avant que les opérations de nettoyage n’emportent tout. L’équipe de NDPR a sonné à toutes les portes et trouvé parfois des appuis inattendus, comme celui de la banque locale. « Elle a proposé des boîtes dans chaque guichet et dans les bureaux de tout le comté afin que les gens puissent y déposer les photos trouvées », raconte le pasteur. Une fois récoltés, c’est un long processus qui attend les clichés maltraités par le vent : six mille heures de travail au total, rien que pour les photos de Joplin. « Elles sont séchées, nettoyées avec des petites brosses et, après avoir été scannées, rangées méthodiquement par boîtes, fichiers et pochettes », raconte le pasteur, les mains en l’air pour tenter de représenter la méticuleuse méthode.

« Maréchal-ferrant et héros de la famille »

Dans la pièce d’à côté, Kathy et Caroll, la belle-mère et sa belle-fille, se montrent fièrement les photos qu’elles ont décidé de faire scanner. De vrais trésors de famille. « Là, c’est Rebecca, l’arrière-grand-mère de mon compagnon, et là c’est sa mère, Jenny, pointe du bout de son doigt Kathy. Elle était lavandière dans les années 1920. » « Lui, c’est James Mars, le héros de la famille, rétorque Caroll en brandissant son cliché sépia. Il était maréchal-ferrant et a combattu lors d’une guerre, mais je ne sais plus laquelle. Il n’existe que cette photo de lui, je l’ai apportée pour ne pas la perdre. »

En mai 2011, l’une était à son poste au supermarché, l’autre était à l’église. Voisines de Joplin, elles ont toutes deux perdu des amis dans la tornade et reçu des débris dans leur jardin. Kathy et Caroll, venues avec leurs cadres emballés dans du papier journal, sont reparties aujourd’hui, avec des CD, pour que l’histoire de la famille ne s’oublie pas dans un torrent de boue. Placardées sur un mur de la pièce, comme sur le « mur » Facebook de l’association, les photos non réclamées font mal au cœur. Elles semblent attendre qu’on vienne les chercher. « Nous nous sommes toutes mises sur Facebook pour les poster, chuchote Ruth. Les gens partagent, identifient des amis, qui eux-mêmes viendront récupérer leurs clichés, c’est super. »

Agées de 60 à 93 ans, Ruth, Mary, Velma, Pat et les autres sont le moteur humain de l’association. A les écouter parler, il faut avoir le cœur bien accroché pour manipuler les photos et surtout procéder à ce qu’on appelle ici la « réunification ». « Le meilleur moment quand on est seuls avec les photos, c’est quand on fait des recoupements, lance Donna en déboulant avec des coupures de presse à la main. Parfois, on peut reconnaître une personne à différents âges, comme si on regardait des photos de famille. » L’énergique retraitée aux petites lunettes est volontaire depuis le premier jour. Ses camarades la surnomment « la détective », parce qu’elle a l’habitude de se lancer à corps perdu dans des enquêtes en cherchant des noms dans les annuaires, les registres de mairies ou le journal en ligne. Sa récompense ? Rendre une photo !

« C’est parfois dur, ajoute-t-elle. Le cas le plus émouvant que j’ai eu à gérer, c’était un monsieur qui est venu un jour et m’a implorée de l’aider. Il voulait retrouver des photos de son frère, disparu l’année d’avant. Nous avons fouillé et fouillé pour, au final, n’en trouver qu’une. C’était comme s’il le retrouvait lui. » Pour pouvoir tenir la distance et savoir écouter les histoires qui découlent immanquablement de chaque morceau d’argentique, les bénévoles ont été formés par des spécialistes du deuil. Le pasteur est fier de savoir aujourd’hui s’adapter aux émotions des habitants. Comme cette fois où une victime, venue scanner ses photos, a éclaté en sanglots au moment de les confier. « Elle ne pouvait pas se résoudre à s’en séparer encore, elle était traumatisée. » Mais aussi des cas, plus amusants, où les survivants s’écharpent autour des photos : « Parfois, des fratries fâchées ou des parents divorcés se battent pour récupérer les clichés. Pour ne pas faire de jaloux, on les imprime en très haute qualité sur du beau papier. Tout le monde repart content », rajoute le pasteur.

Toits arrachés, arbres écorchés

A la fin de l’après-midi, c’est l’heure des beignets et des bilans. Au total, 930 photos ont été scannées. Un succès qui aurait pu être encore plus significatif « si le soleil n’avait pas brillé si fort », s’amuse Donna. En ce début de saison, les tornades commencent à se former ici et là. « C’est encore tombé à Moore, en Oklahoma, la semaine dernière, déplore Velma, la vétérane. Ces gens perdent tout tous les deux ans. » A deux heures de voiture de l’église de Carthage, elles sont là, en effet, les maisons détruites de Moore, les toits arrachés, les arbres écorchés. Les travaux de nettoyage sur ces terres désolées ne font pas dans la dentelle, de gigantesques bennes sont remplies de gravats informes. Les visages sont fatigués : déjà deux tornades, des F2, depuis le début de la saison. Et ce n’est que le début.


Ces régions touchées par les tornades

Tous les ans, plus de 1 200 tornades frappent les Etats-Unis. La plupart se forment de mars à juin, dans un large couloir encadré par les Rocheuses et les Appalaches, non loin des grandes plaines et de la vallée du Mississippi. C’est le nord du Texas, l’Oklahoma et le Kansas qui sont les plus touchés. La ville de Moore est considérée comme le cœur du couloir à tornades. Cette ville de 55 000 habitants a été touchée par deux F5, en 1999 et 2013, et une quinzaine de plus petites tornades. 30% de ses résidences sont équipées d’un abri anti-tornades.

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Journaliste indépendante de 29 ans, Anne-Laure a toujours aimé découvrir ce qui se cache derrière les murs et les visages, inconnus surtout. Des tréfonds du bocage vendéen aux abords du Mississippi en passant par les bordels de Catalogne, en Espagne, elle a écouté ces histoires particulières qui forment la grande Histoire. Après trois ans passés au magazine Causette, elle s’est lancée dans le vaste monde de la pige, les idées en pagaille et l’enthousiasme à la plume.

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