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« Le PIB n’est pas un bon outil pour mesurer le bien-être »

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« Le PIB n'est pas un bon outil pour mesurer le bien-être »
(Crédit illustration : Gwen Keraval pour « Terra eco »)
 
Il n’y a pas que la croissance dans la vie ! Martine Durand, économiste, explique comment élaborer de nouveaux indicateurs de richesse avec les citoyens. Et incite à observer les expériences menées en Autriche ou au Royaume-Uni…
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 52 - novembre 2013

Habitat partagé : Et si on vivait ensemble ?

Economiste diplômée de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration, elle est la cheffe statisticienne de l’OCDE. Elle travaille sur des outils qui permettent d’évaluer la performance des pays à travers le prisme du bien-être.

Terra eco : La commission Stiglitz (1) a publié, en 2009, un rapport qui devait aider à intégrer le bien-être dans notre manière de mesurer notre richesse. Quatre ans plus tard, la crise a frappé et nos élus disent chaque jour attendre la reprise, tandis que la croissance du produit intérieur brut (PIB) semble plus scrutée que jamais. Est-ce un retour en arrière ?

Martine Durand : Je voudrais d’abord préciser une chose : notre démarche, à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), ne vise pas à intégrer le bien-être dans notre manière de mesurer l’économie, c’est plus que ça ! Elle vise à évaluer la performance des pays avec le prisme du bien-être. Et pour cela, il est nécessaire de prendre en compte l’économie. Pour revenir à votre question, effectivement, à court terme, les questions qui intéressent tout le monde aujourd’hui se posent en termes de croissance et d’emploi, et c’est tout. Il est difficile d’intégrer d’autres critères quand les conditions matérielles se dégradent. Malgré tout, les choses avancent. Par exemple, les dirigeants semblent faire très attention à l’impact des politiques de réduction des déficits sur les inégalités. Ce n’était pas forcément le cas avant. En filigrane, on se pose de plus en plus la question : « Quelle croissance voulons-nous ? »

Pourquoi est-ce si difficile de ne pas rester focalisé sur le PIB ?

C’est imprimé ainsi dans nos esprits et dans ceux des dirigeants depuis l’entre-deux-guerres. On a cette métrique, ce baromètre précis qui revient tous les trimestres. Il n’y a pas d’indicateurs aussi réguliers pour évaluer à qui profite la croissance économique ou comment évolue notre espérance de vie. Et même si les autres données étaient publiées aussi régulièrement, le tableau de bord serait peut-être enrichi, mais il serait aussi beaucoup plus complexe ! Utiliser plusieurs indicateurs, avoir une approche multidimensionnelle, cela complexifie énormément les arbitrages. C’est beaucoup plus compliqué que de dire : « Il faut relancer la croissance. » Mais l’objectif d’un gouvernement est de satisfaire le bien-être, pas d’augmenter le PIB…

Malgré ses défauts, le PIB serait donc irremplaçable ?

Ce n’est pas un bon outil pour mesurer le bien-être, et il ne permet pas à lui seul de prendre les décisions les plus justes. Mais il n’a pas du tout été fait pour ça. Le PIB fait, en revanche, partie des indicateurs utiles, et il fera toujours partie de la panoplie. C’est un bon outil au service d’un objectif supérieur. On a besoin du PIB pour savoir si l’on progresse bien ou mal, par exemple. Parce que si l’on n’a aucun progrès matériel, il est très difficile d’atteindre le bien-être. Il ne s’agit pas de juger si l’on consomme trop ou pas – ça, c’est une question philosophique, un choix de société –, il s’agit d’avoir le bon diagnostic, l’image la plus complète possible de la société. Aujourd’hui, on ne regarde que le PIB. C’est insuffisant. C’est un peu comme si un médecin se contentait de prendre la température d’un malade pour faire son diagnostic. Il faut prendre en compte d’autres indicateurs. Sinon, on ne prend pas les bonnes décisions.

Comment, concrètement, les pays peuvent-ils parvenir à de meilleurs diagnostics ?

A la suite de la commission Stiglitz, nous avons, à l’OCDE, construit un cadre conceptuel pour mesurer le bien-être, à l’aide de trois grands types de mesures. D’abord, des éléments matériels, ce que l’on compte facilement, comme les revenus. Ensuite, ce qui n’est pas monétaire, comme la santé, l’éducation ou le lien social. Enfin, on a choisi des indicateurs pour mesurer ce qui nous permet d’assurer le bien-être des générations futures. Ce qui est compliqué, c’est d’agréger le tout. Il faut en fait consulter les citoyens. C’est à eux de déterminer l’importance de chaque indicateur.

C’est logique : ce n’est pas à l’Etat de choisir ce qui les rend heureux. L’Autriche s’est servie de nos travaux et a lancé des sondages pour déterminer les indicateurs prioritaires aux yeux de ses habitants, puis a construit son propre indice de mesure du bien-être. Ils ont déjà abouti à des résultats chiffrés. Ça ne leur permet pas de faire de la conjecture, comme le PIB, mais on peut penser de manière holistique, adopter un nouveau cadre de décision. Ça permet, par exemple, de se rendre compte que la réponse à un problème de santé est parfois une solution environnementale, alors que l’on cherchait des réponses sanitaires. Ça permet aussi de regarder qui est privilégié et qui est défavorisé pour chacun des critères, de voir si certains le sont sur de nombreux critères, etc. On peut alors arbitrer les politiques publiques en fonction de ces éléments. Aujourd’hui, tout est compartimenté. Il faut donc repenser toute la machinerie gouvernementale : une modification profonde de notre manière de faire de la politique est nécessaire.

Quels sont, à l’heure actuelle, les pays les plus avancés sur ces questions ?

Comme je vous le disais, l’Autriche a déjà consulté ses citoyens et abouti à un indicateur. Le Royaume-Uni s’est, lui, servi de cette approche pour juger de l’opportunité de construire ou non un TGV entre Londres et l’Ecosse. Des enquêtes « coût-bénéfices » classiques ont d’abord été menées. Elles ont montré que la réalisation de ce projet coûterait très cher, mais qu’il permettrait de faire gagner du temps aux passagers et de rapprocher des villes intermédiaires. Au point de vue monétaire, il fallait construire cette ligne. Mais ensuite, des enquêtes ont été menées, dans lesquelles on a demandé aux usagers s’ils préféraient passer moins de temps dans les trains ou avoir des conditions de transport plus agréables : un accès à Internet, des salons pour discuter et se rencontrer… Ils ont choisi la seconde solution ! Si l’on réfléchit avec le prisme du bien-être, on n’arrive pas aux même résultats qu’en ne regardant que l’économie.

Il y a un autre pays en pointe, c’est la Nouvelle-Zélande. Là-bas, ils sont en train d’essayer de mettre en place des analyses d’impact plus globales pour les aider dans leurs décisions les plus importantes. Ils vont étudier les coûts et les bénéfices des mesures qu’ils souhaitent prendre sur de nombreux indicateurs, et faire leurs arbitrages en fonction. Ils vont même plus loin et postulent que prendre des décisions de cette manière va avoir des conséquences positives pour l’économie et pour ce qui est mesurable à court terme. C’est un retournement complet, puisque jusque-là les gouvernements disaient : « On va commencer par prendre des mesures bonnes pour l’économie, puis on étudiera les conséquences négatives pour le reste et on tentera de les corriger dans un second temps. »

Les exemples que vous citez restent tout de même assez marginaux. Cette logique peut-elle devenir la norme ?

C’est très lent, mais les choses avancent. A l’OCDE, nous rendons tous les dix-huit mois des études économiques sur les pays membres de notre organisation. Pour la première fois, notre dernier rapport mené sur l’Autriche a pris pour cadre d’analyse le bien-être et non pas la seule économie. Dorénavant, nos études économiques comprendront toujours un diagnostic de ce genre. Si nous le faisons, c’est que les Etats, qui payent nos budgets de recherches, s’y intéressent. Ils ont envie d’avancer dans cette direction et nous le demandent. Nous rencontrons énormément d’acteurs économiques, ces idées se diffusent.

Et en France ?

Nous avons publié un guide pour aider les pays à mesurer ce qui est difficilement quantifiable et qu’on appelle le bien-être subjectif. Il y a toute une série de précautions à prendre pour aboutir à une mesure fiable de ce qui est ressenti. La France a fait partie des premiers pays à s’en servir, et l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) a fait un premier travail sur cette question. Ses résultats ont été publiés au début de l’année. Bien sûr, il faudrait s’en servir plus à l’avenir.

Existe-t-il également des pays en développement qui travaillent sur le sujet ?

Oui. Le Mexique a récemment lancé une enquête sur la mesure du bien-être. Le Costa Rica est très avancé et a pris des mesures concrètes de préservation de l’environnement. Le Maroc, l’Afrique du Sud, le Brésil et la Chine font beaucoup de choses. Ce sont là des pays déjà avancés, mais, du côté des pays moins avancés, des choses bougent également. Nous essayons d’adapter nos critères à leurs situations particulières, parce que certains ne sont pas pertinents. Ça ne sert à rien, par exemple, de s’intéresser à l’équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle en Inde, où les trois quarts des emplois sont informels. La Birmanie nous a demandé de travailler à un rapport, les Philippines pourraient suivre.

Le Bhoutan a lancé, depuis les années 1970, son propre indice : le bonheur national brut (BNB). Quel impact cet indicateur a-t-il eu sur la vie des Bhoutanais ?

Ce qu’ils ont fait est impressionnant. Le BNB comprend 150 indicateurs, dont l’évolution est mesurée par seuils. Chaque indicateur est donc aussi un objectif chiffré. C’est remarquable et cela leur a permis de prendre des mesures impressionnantes, comme de passer à une agriculture 100 % biologique. Malheureusement, la démarche vient d’en haut (elle a été portée par l’ancien roi, Jigme Singye Wangchuck, père de l’actuel souverain, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, ndlr), les populations n’ont pas été consultées. Il se peut qu’il y ait un décalage entre les résultats obtenus et les aspirations des populations. C’est un pays pauvre, avec une économie assez fermée : les habitants risquent d’avoir des envies plus matérielles dans les années à venir, ce qui va à l’encontre de la vision philosophique du roi.

Changer d’indicateur permet-il de rendre les gens plus heureux ?

On voit bien que nos sociétés ne peuvent continuer à croître ainsi, en tirant sur les ressources naturelles et en augmentant les inégalités. Il faut utiliser les bons diagnostics pour prendre des décisions plus justes. —

(1)Lancée par le gouvernement en 2008, la commission avait pour objectif de proposer de nouveaux indicateurs de richesse. Ses animateurs étaient les économistes Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi.


Un indice limité Né aux Etats-Unis dans les années 1930, le produit intérieur brut (PIB) apparaît en France après la Seconde Guerre mondiale. Il doit mesurer l’ensemble des richesses créées en une année et, pour cela, additionne les valeurs ajoutées. En clair, il ajoute les différences entre le prix de vente et le coût de production, que ce soit pour un poireau, une voiture ou un service. Exit dans cet indice les richesses non matérielles. Quant à ses « effets secondaires », il ne sont pas non plus pris en compte. —


En dates

1955 Naissance

1983 Entre à l’OCDE au département des affaires économiques

2010 Nommée directrice des statistiques de l’OCDE

Dernière publication : Comment va la vie ? (OCDE, 2013)

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