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27-03-2014
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Entretien

« La marche permet de devenir humain »

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« La marche permet de devenir humain »
(Crédit photo : emmanuelle thiercelin - divergence)
 
Pour Christophe Lamoure, auteur de « Petite Philosophie du marcheur », mettre un pied devant l’autre est un exercice libérateur et subversif. Sans but précis, la pensée se fait plus aérée et nous reconnecte à notre essence…
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N° 56 - avril 2014

Lève-toi et marche !

Christophe Lamoure est professeur de philosophie.

Rousseau, Kant, Nietzsche : tous ces philosophes étaient de grands marcheurs. Pourquoi marche et philosophie vont-elles si bien ensemble ?

La philosophie est une réflexion sur l’être humain et ses activités les plus simples. Or, l’être humain marche. Et on se rend compte que ce fait, qui pourrait être considéré comme tellement simple qu’il n’appelle aucune réflexion, est fondamental. Dans le développement d’un enfant, l’étape de la marche est décisive dans son « hominisation ». La marche a d’ailleurs influencé l’ensemble de l’histoire humaine : elle a permis au cerveau de se développer et à la main de devenir autonome.

Mais pourquoi la marche serait-elle favorable à la pensée ?

Parce qu’on pense avec son corps. La pensée n’est pas séparée du corps. La marche impose un rythme relativement lent, qui dispose l’esprit à rêvasser.

On pourrait dire, au contraire, que la marche fatigue et que l’effort vide la tête…

C’est pour ça qu’une marche féconde pour l’esprit est une flânerie, une marche gratuite, où l’on est disponible et où l’on ne se fait pas violence. Dans ce cas-là, « ça pense en vous » de manière consciente et active, ou de façon plus clandestine : vous marchez sans penser à quelque chose de précis, mais des nœuds se défont en vous. Après la marche, cela vous permet une réflexion plus aérée, voire de reprendre pied, dans des cas où vous ne saviez plus où donner de la tête.

« Reprendre pied », « avoir les pieds sur terre » : beaucoup d’expressions reprennent ce rapport entre le corps et le sol…

La langue courante contient effectivement cette sagesse et donne des indices sur les conditions à remplir pour que l’être humain soit, non pas forcément heureux, mais au moins ami avec lui-même. La marche m’aide à devenir l’ami de ce corps que je suis.

Nombre de personnes disent qu’elles se « retrouvent » grâce à la marche.

Dans la marche, on retrouve son corps et des sensations élémentaires liées à l’activité physique, comme l’effort, la fatigue, la dépense… Toutes ces dimensions sont précieuses pour savoir qui on est. Nous sommes dans une société où le corps est affirmé comme une valeur importante : on en prend soin, on l’esthétise, on l’entretient. Pourtant, nous avons un mode de vie de plus en plus immobile et sédentaire où nous faisons, somme toute, relativement peu l’expérience simple de ce que c’est que d’avoir un corps. La marche vagabonde a un caractère désintéressé et marginal qui s’oppose à notre société.

En quoi ?

Notre société se veut efficace, performante, utilitaire, rentable. Cela a sa légitimité… jusqu’à un certain point. Quand cela définit l’ensemble de l’existence, on perd quelque chose de précieux : le loisir, c’est-à-dire du temps libre, non pas dévoué à un but, mais vécu pour lui-même. La marche permet de renouer avec cette expérience essentielle.

Pourquoi marche et temps libre vont-ils de pair ?

Chaque être humain pense à ce qu’il vit, ce qu’il fait, au sens qu’il donne à sa présence sur la planète. Mais je ne peux avoir cette réflexion philosophique que si j’ai du temps libre. Sinon, ma pensée est toujours assignée à des buts : dans mon travail, je pense en fonction d’un but, d’un emploi du temps. La pensée philosophique a besoin d’un autre rapport au temps, qui est un rapport de disponibilité, de gratuité. La marche me le donne. La relation entre marche et philosophie est donc très profonde.

Et qu’en est-il du rapport à l’espace au cours de la marche ?

Tout comme le temps, l’espace reprend consistance. Il n’est plus seulement un obstacle à franchir dans mon action : « J’ai cinq minutes pour aller du point A au point B et il faut que je passe par là. » Quand je marche, il reprend sa dimension concrète et m’apparaît pour lui-même. Sur le chemin du travail que j’ai fait des milliers de fois, je me rends compte que les feux rouges ne sont pas tout : il y a un bosquet, un ruisseau, une plaque commémorative… Mes sens retrouvent contact avec mon environnement.

La marche favorise la pensée philosophique… Mais je suis allée travailler à pied, je n’en suis pas devenue philosophe pour autant !

(Rires) Mais le but de la philosophie n’est pas de devenir philosophe. C’est de devenir humain, le plus humain possible. Marcher n’est pas de la philosophie, car ce n’est pas une réflexion intellectuelle, mais c’est un exercice philosophique : la marche permet de devenir humain. Il faudrait se méfier d’une humanité qui ne marche plus. La technologie veut nous asseoir : il me suffit d’être derrière mon ordinateur pour satisfaire nombre de mes besoins. On gagne du temps, mais on perd le rapport à l’espace et au temps. Il y a là-dedans quelque chose de dangereux, comme une tentation presque inhumaine. —
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