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21-06-2011
Mots clés
Politique
Alimentation
Agriculture
Monde

« La faim dans le monde est avant tout une question de justice sociale »

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« La faim dans le monde est avant tout une question de justice sociale »
(Crédit Photo : Mr. Kris/Flickr)
 
Ce mercredi, la France réunit les ministres de l’Agriculture du G20. Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, analyse les enjeux du sommet et décrypte l'actuelle crise alimentaire.
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Terra eco : Les ministres de l’Agriculture des pays riches du G20 se réunissent ce mercredi à Paris. Dans quel contexte intervient ce sommet ?

Olivier de Schutter : Le contexte est celui de la volatilité des prix agricoles qui continue d’inquiéter les dirigeants car cela affecte les pays pauvres, dépendants des marchés internationaux pour se nourrir. A l’occasion de ce G20 agricole, plusieurs propositions de la présidence française rencontrent des résistances. D’abord, la Chine et l’Inde refusent de faire la transparence sur leurs stocks. Elles considèrent que ces informations sont stratégiques. Le problème c’est que cela encourage la spéculation. Quand on ne connaît pas les stocks alimentaires disponibles, on peut, par exemple, spéculer à la hausse si l’on craint une mauvaise récolte. En clair, on craint une augmentation des prix donc on achète et on attend que les prix augmentent pour revendre. Si tout le monde fait pareil, cela créé une rareté artificielle.

La France veut aussi réguler les marchés financiers des matières premières agricoles. Mais le Royaume-Uni et l’Australie sont très réservés. Il est donc très difficile de prévoir les résultats du G20 agricole. Tout ne sera pas réglé mais la rencontre de demain ne sera pas la dernière.

Comment peut-on mesurer l’écart entre le discours de la France qui appelle à plus de régulation, et sa volonté réelle ?

Le ministre de l’Agriculture Bruno Lemaire a fait le tour des capitales pour obtenir un consensus. On ne peut pas reprocher à la France un manque de volonté. Mais, les États ne sont pas les seuls à avoir un rôle à jouer. Il y a aussi le secteur privé. Qui dit vouloir soutenir la petite agriculture vivrière mais qui ne joint pas le geste à la parole en investissant. Il n’y voit pas son intérêt. Il y a là un problème de cohérence entre les discours et les actes que je ne sous-estime pas.

Concrètement, lorsque l’on parle de réguler les marchés financiers, qu’est-ce que cela veut dire ?

Il existe deux marchés. Le marché physique, où l’on vend par exemple une tonne de maïs ou de blé, et le marché financier. Sur le second, on échange le droit d’acheter à terme des tonnes de matières agricoles, à des prix fixés à l’avance. Le problème c’est que depuis dix ans, on a dérégulé ce marché en facilitant l’entrée des fonds d’investissement et des fonds de pensions alors que leur intérêt est de faire des profits à court terme en spéculant.

Qu’est-ce que ça veut dire, dans ce cas, spéculer ?

Par exemple, ils disent en octobre qu’ils vont acheter en avril la tonne de riz à 300 dollars, en espérant qu’elle vaudra en réalité 600 dollars et qu’ils pourront faire 300 dollars de bénéfice en la revendant. La conséquence c’est que les prix sur les marchés physiques sont influencés par les prix sur ces marchés financiers. Re-réguler c’est revenir aux fondamentaux, lutter contre la spéculation.

Le G20 peut-il initier ce mouvement ?

C’est une instance qui n’a pas de pouvoir de décision. Mais elle peut encourager les Etats à aller dans certaines directions. On ne peut pas ignorer un engagement que les pays prendraient, même s’il serait de nature politique. Il faut cependant souligner que les pays pauvres, les plus affectés par la volatilité des cours alimentaires, ne sont pas représentés au G20.

Pourquoi les pays pauvres sont-ils ceux qui souffrent le plus de la crise alimentaire ?

Ils sont dépendants des marchés mondiaux car ils importent plus de denrées alimentaires, comme le riz ou le blé, qu’ils n’en n’exportent. Et ils ne sont pas en mesure de protéger leurs populations des augmentations de prix. Il n’y a pas de système d’Etat providence. L’impact sur les ménages, qui consacrent 70% de leur budget à l’alimentation, est beaucoup plus important.

Vous dites qu’on ne résoudra pas le problème de la faim dans le monde en augmentant la production alimentaire. Pourquoi ?

La faim a deux origines : l’absence de nourriture et la chute de revenus des populations. A l’échelle mondiale, c’est le second problème qui est le plus fréquent et le plus inquiétant. La faim dans le monde est avant tout une question de justice sociale. Et on n’y répondra pas en augmentant les volumes. Vous pouvez doubler le nombre de kilos de riz dans un supermarché, ça ne changera rien si les gens n’ont pas les moyens d’acheter. Ce serait une grave erreur de penser que l’on peut se contenter de réponses techniques.

Le problème n’est donc pas celui de l’offre...

Ce n’est pas le seul qui se pose aujourd’hui. La demande aussi, lorsqu’elle vise à produire des biocarburants, peut poser problème. Deuxièmement, nous produisons suffisamment pour nourrir le monde mais nous perdons une quantité considérable de cette production. Les pays en développement perdent 30% à 40% de leurs récoltes par manque de capacités de stockage et de transport. Les récoltes pourrissent. Dans nos pays, 30 % à 35 % de ce qui est dans les rayons des supermarchés est perdu car périmé ou jeté chez le consommateur. Il faut rationaliser ce système. La troisième chose c’est qu’en augmentant la production, on ne dit pas qui produit, à quel prix et pour quels marchés. Il faut investir dans les petites agricultures vivrières et familiales. Cela permettra non seulement de produire plus mais aussi d’augmenter les revenus de ceux qui ont faim aujourd’hui.

Vous êtes le rapporteur spécial de l’ONU sur les questions alimentaires. Dans quelle mesure votre voix porte ?

Je fais des recommandations aux gouvernements et je note que, depuis deux ou trois ans, leur attention a crû notablement sur les questions de sécurité alimentaire. Ils prennent conscience que les solutions du passé – se focaliser sur les marchés, augmenter la production sans tenir compte des aspects sociaux et environnementaux – ne fonctionnent pas. Mon message est en train de passer.
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Journaliste indépendante. Collabore à Terra eco depuis novembre 2010.

2 commentaires
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  • Violette : merci !

    Un grand merci et bravo à Olivier de Schutter qui est l’une des rares personnes au niveau des institutions internationales à porter ce message.
    Nous produisons aujourd’hui bien assez pour nourrir la planète et la question de la faim dans le monde est plus que jamais celle de la répartition des ressources : quand une partie du monde meurt de faim, l’autre souffre d’obésité !
    Encore merci à M. de Schutter pour son soutien, à travers toutes ses prises de parole, à l’agriculture familiale et vivrière : c’est cette agriculture paysanne qui permettra de sortir les pays du Sud de la misère. Et tant qu’on y est, pourquoi pas aussi tenter de sauver nos derniers paysans en Europe, qui tentent de survivre au milieu d’une agriculture intensive, de monoculture, où la ferme a laissé place à l"exploitation" (sic).
    Enfin, lorsqu’on admet que le problème de la faim est un problème de répartition, alors la question du bio comme ne produisant pas suffisamment pour nourrir le monde est définitivement close : adieu exploitations intensives, adieu OGM sensés régler le problème de la faim...Et débute alors le vrai combat, bien plus difficile à résoudre et qui explique que personne n’aie envie de s’y atteler : la répartition des richesses.

    27.06 à 17h27 - Répondre - Alerter
  • Le problème dans le monde est avant la répartition des richesses qui ne doit pas laisser un humain sans pouvoir manger. Tous ces pauvres qui sont chassés de leur bout de terrain qui leur permettait de manger et qui vont grossir les ghettos des villes et recherchent un brin de nourriture dans les dépots d’ordures. Cela l’on ne peut l’accepter lorsque l’on voit les richesses de ce monde. Entendre dire qu’il faut construire toujours plus d’avions car plus de gens peuvent se payer des voyages celà prouve une disproportion inhumaine.

    Bernard BASCOUL

    25.06 à 17h56 - Répondre - Alerter
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