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11-04-2011
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L’équation climat-énergie après Fukushima

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L'équation climat-énergie après Fukushima
(Photo : de la fumée s'échappant du réacteur n°3 de la centrale nucléaire de Fukushima après l'explosion de son enceinte)
 
La catastrophe nucléaire de Fukushima repose la question de la place du nucléaire dans les politiques énergétiques du monde entier. Elle va sérieusement compliquer la résolution de l’équation climat-énergie, qui ressemblait déjà à la quadrature du cercle. Elle pourrait cependant contribuer à un sursaut nécessaire aujourd’hui à une humanité qui fonce tous feux éteints vers l’abîme. A la condition qu’elle soit intégrée dans une vision globale de notre rapport au monde.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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La nécessaire refonte de l’organisation énergétique européenne et française

Nous ne savons pas encore l’ampleur de la catastrophe de Fukushima, qui semble d’ores et déjà plus grave que celle de Three Miles Island. Mais le simple fait que ces installations se situent dans un pays de très haute niveau de technicité et qui avait une conscience claire et documentée du risque sismique (en rappelant que ce tremblement de terre n’est pas le big one) décrédibilise durablement le secteur dans son ensemble.

Cette perte de crédibilité va rendre inaudible un argument de bon sens : cet accident est lié à la sismicité de la zone et les réacteurs de Fukushima étaient anciens. Mais alors, soit les autorités le savaient et ont laissé faire, soit elles n’en avaient pas une claire conscience. Dans les deux cas qui nous dit qu’un risque de même ampleur (pas nécessairement lié à un séisme) ne nous est pas occulté sciemment ou inconsciemment ? Ce doute va d’autant plus s’installer que la transparence de l’industrie nucléaire est, à tort ou à raison, loin d’être considérée comme sa première qualité. La science et la technique ayant déjà été fort mises à mal par la vache folle, l’apparent excès de précaution dans la crise du H1N1, le débat avec les climato-sceptiques…, la parole de l’expert est de plus en plus contestée. Il y a fort à parier que la perte de crédibilité va être telle que les arguments rationnels ne porteront pas.

Très concrètement, la question de la gouvernance du nucléaire est également posée avec acuité. Quel dispositif peut donner confiance ? Un exploitant privé ne peut-il pas être toujours soupçonné de sous-investir en sécurité et maintenance, comme Tepco l’a semble-t-il fait ? L’autorité de sûreté a-t-elle toujours assez de poids pour contraindre à des arrêts et éventuellement des investissements lourds quand nécessaire ? Comment organiser les liens entre les opérateurs et le gouvernement en période de difficultés ? Dès lors la question centrale de la libéralisation du marché de l’énergie tous azimuts en Europe va être reposée. C’est d’ailleurs une bonne chose, tant l’idéologie néo-libérale qui domine dans les politiques énergétiques [1] est à l’origine d’un « monstre » (l’organisation énergétique en France ) qu’il est nécessaire et urgent de remettre en cause.

Le ralentissement du nucléaire

La première conséquence concrète de Fukushima devrait être l’arrêt des programmes « low-cost et sécurité non maximale [2] ». Et, espérons-le, l’arrêt des tranches existantes insuffisamment sécurisées. Mais il n’est pas impossible qu’on assiste à un gel du nucléaire – au sens d’arrêt des projets de nouvelles centrales - la seule question étant de savoir dans quelles régions du monde il n’aura pas lieu.

Ce gel va se faire pour des raisons d’acceptabilité sociale liée à cette perte de crédit, mais aussi pour des raisons de rentabilité financière et de coûts. Les conséquences économiques de l’accident de Fukushima ne seront pas faciles à évaluer dans un contexte aussi complexe : les impacts cumulés du tsunami, du tremblement de terre et de cet accident vont avoir un effet sur le PIB japonais ; l’économie japonaise est probablement amenée à souffrir pendant des mois. Difficiles à évaluer, elles n’en sont pas moins considérables. Les assureurs, les réassureurs et certainement l’Etat japonais vont avoir une très grosse facture à régler.

Qui va prendre la décision dans les comités d’engagement des banques et au sein des gouvernements de lancer une nouvelle centrale, du fait de cette évidence d’un risque potentiel élevé au plan humain et économique ?

Comment enfin ne pas faire augmenter la facture des nouveaux réacteurs (et plus généralement de toutes les opérations du cycle) pour augmenter encore les assurances de sécurité ? Dès lors, la compétitivité du nucléaire va baisser fortement. Pile au moment où les yeux sont rivés vers la baisse du prix du gaz aux USA, du fait de gisements de gaz non conventionnels (GNC) et même si l’ampleur des réserves de GNC est un objet de controverse et si ce nouvel eldorado n’est encore que très hypothétique.

Pour les parcs installés, notamment en France, le cœur du débat - et il est probable que ce sera l’un des enjeux de la présidentielle - va porter sur l’alternative « démantèlement ou prolongement [3] ». L’option du renouvellement intégral du parc qui dominait jusque-là va certainement être réexaminée, même si les enjeux sont considérables : 1 tranche de 900 MW fournit l’électricité à 550 000 logements chauffés à l’électricité ou 2 100 000 logements chauffés autrement. Et remplacer, toutes choses égales par ailleurs, une centrale nucléaire par des éoliennes (à compléter aujourd’hui par des CCG (centrales à cycle combiné gaz) pour faire face aux creux de vent) c’est investir 5 milliards d’euros [4].

Ouvrir les yeux

Même si le problème ne se pose évidemment pas de la même manière dans tous les pays (la part du nucléaire varie de 0 à environ 75% - en France - dans la production électrique), il est plus que probable que Fukushima va conduire à la réduction de la part relative du nucléaire dans le mix énergétique mondial (qui représente environ 14% de la production électrique mondiale ).

Nous allons donc nous trouver devant un choix radical.

1 - Poursuivre sur notre lancée, et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par du charbon et du gaz (conventionnel ou non), qui sont aujourd’hui encore les sources de production électrique les moins coûteuses. La conséquence de cette option est claire : c’est l’aggravation de la dérive climatique car cette substitution conduit à plus d’émissions de CO2.

Si l’on remplaçait la production nucléaire actuelle par un mix gaz/charbon, on augmenterait, toutes choses égales par ailleurs, les émissions de CO2 de une à deux GTCO2 (milliards de tonnes de CO2 [5]). Comme nous envisageons bravement de continuer à faire croître notre production électrique, le faire par le recours aux fossiles dans un scénario « tendanciel » c’est augmenter la facture climatique d’un montant de l’ordre de 10 GT CO2 ; alors qu’il s’agit de viser sa réduction de plus de la moitié à cet horizon (passer de 50 GTCO2 qui est le montant actuel des émissions à 20 environ en 2050)….

2 - Nous ressaisir et nous mobiliser pour changer de route et remplacer le nucléaire manquant au rendez-vous par une réduction accrue de notre consommation d’énergie (qu’il faut de toutes façons réduire, avec ou sans la réduction du nucléaire envisagée) et par du renouvelable.

Il est d’abord impératif de réduire notre consommation d’énergie (et bien sûr pas que pour l’électricité). D’abord par la sobriété. Au-delà d’un certain niveau (nécessaire pour les besoins de base et un minimum de confort) l’accès à la puissance, de la consommation d’énergie du gaspillage (conscient ou pas) ne font pas le bonheur. Nous le savons. En revanche ils font de l’activité économique et de l’emploi. Ils mobilisent les équipes marketing qui nous abreuvent de publicité et stimulent nos désirs en permanence. Nous allons devoir nous désintoxiquer et ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir également investir lourdement : l’isolation des logements coûte en ordre de grandeur 30 000 euros pour 100 m2. La rénovation accélérée de 30 millions de logements est un investissement considérable, à réaliser rapidement [6]. Et sa rentabilité pour le ménage n’est pas évidente, au prix actuel de l’ énergie. Il va falloir améliorer notre efficacité énergétique dans tous les secteurs.

De nombreux espoirs sont fondés sur les renouvelables, qui font l’objet d’investissements et d’aides publiques importants. Pour l’électricité, leur contribution mondiale est aujourd’hui de l’ordre de 3% hors hydraulique qui en représente environ 15%. L’éolien et le solaire (photovoltaïque ou thermodynamique à concentration) ont produit 250 TWH (soit 1,5% de la production mondiale) mais ont cru très fortement (30% par an dans les 10 dernières années). Toute la question est donc celle du rythme de la croissance future. Sur 20 ans un taux de 10% par an fait passer les 250 à 1 700 TWH ; à 20 % on atteint en 2030 près de 10 000 TWH. Les autres renouvelables (grand hydraulique dans les pays émergents, biomasse si cela ne se fait pas au détriment de la forêt ou de l’alimentation) peuvent croître aussi plus ou moins vite.

La vitesse de pénétration effective des renouvelables dépend de nombreux facteurs : la poursuite des efforts publics de soutiens aux filières, la date d’arrivée de la « parité réseau » [7] pour le solaire, la disponibilité des matériaux nécessaires en quantité suffisante et à un prix acceptable, une capacité de production de ses énergies dans des pays à faible intensité carbone de l’énergie [8], la résolution des problèmes posés par la variabilité ou l’intermittence de ces énergies [9], l’acceptation par le public des nuisances ressenties (en France par exemple les éoliennes passent assez mal [10]) et, bien sûr, la vitesse de la mise en place d’un coût au carbone suffisant. [11]

Un appel au sursaut

Le sursaut est un immense défi. Son enjeu est vital. Il s’agit de cesser d’entretenir ce monde de crises et de violences dont l’intensité est « programmée » pour créer un monde plus humain.

Ce ne sera pas facile.

Nous allons devoir accepter une contrainte que nous refusons [12] : payer notre énergie de plus en plus cher. A la fois pour nous inciter à réduire notre consommation et éviter l’effet rebond [13], à la fois parce que le passage à un nouveau mode de production / consommation plus sobre et moins carboné nécessite de mettre un prix au carbone, et parce qu’il va falloir investir considérablement (dans les nouvelles énergies, et dans les dispositifs de réduction d’énergie).

Elle va aussi nous obliger à consacrer une part plus importante de nos revenus à l’investissement et une moindre à la consommation. Impossible bien sûr sans une politique sociale adaptée, mais même dans cette hypothèse, pas du tout facile.

Elle va aussi nous contraindre à accélérer la mutation de notre économie vers des activités moins consommatrices de ressources et d’énergie. Ce qui ne se fera pas sans résistances et sans remises en cause fortes : des emplois vont disparaître dans les secteurs « consuméristes » dans la production et la distribution d’énergie fossile, les emplois à créer sont dans la réparation, le recyclage, la maintenance, le bâtiment, l’agriculture… secteurs dont il n’est pas certain qu’ils attirent spontanément les jeunes !

Souhaitons que la puissance des chocs provoqués par Fukushima et par la crise au Moyen-Orient soit suffisante pour nous ouvrir les yeux et nous faire accepter ce défi sans précédent, voire pour nous en donner envie !

- Pour poursuivre le débat, rendez-vous sur notre-energie.org, une initiative citoyenne lancée par Terra eco

[1] Il va falloir d’ailleurs remettre en cause cette idéologie et les dispositifs qu’elle a secrétés également dans le domaine des transports… et bien sûr dans le domaine monétaire !

[2] L’appel d’offres d’une centrale nucléaire à Abu dhabi avait été perdu par l’industrie nucléaire contre l’entreprise sud-coréenne Kepco proposant une solution moins sécurisée et moins chère.

[3] Les centrales sont prolongées par tranche de 10 ans jusqu’à 40 ans. En 2018, Fessenheim, la plus ancienne, aura 30 ans ; la décision de la prolonger ou non jusqu’en 2028 sera prise prochainement (la visite décennale ayant eu lieu). Mais la mise en place de substituts aux centrales nucléaires et/ou de plans lourds de réduction de la demande d’énergie prend plusieurs années.

[4] Il faut en effet pour remplacer une tranche de 900 MW, environ 1 800 éoliennes de 2,5 MW et 2 CCG de 400 MW pour faire face à l’intermittence

[5] La production mondiale d’électricité est de 20 000 TWH et elle émet 12 GTCO2 (milliards de tonne de CO2) ; soit environ 600 grammes de CO2 par kwh. Le nucléaire c’est environ 2 800 TWH, qui émettent environ 56 MTCO2 (millions de tonnes de CO2), soit 20 grammes par kwh. Passer à la technologie la moins émettrice (le cycle combiné gaz) ce serait passer à environ 400 grammes par kwh, soit 1 GTCO2. Le charbon c’est le double.

[6] Si l’on voulait rénover le parc en 30 ans il faudrait investir chaque année au moins 30 milliards sans compter les coûts de formation et de déploiement de la filière

[7] Le solaire photovoltaïque est encore en France 5 fois plus couteux que le charbon ou le gaz (25 à 30 centimes le kwh contre 5 à 6). L’EPIA voit arriver la parité réseau en Europe entre maintenant (pour l’Italie) et 2030 pour les pays nordiques

[8] Fabriquer des panneaux photovoltaïques avec de l’électricité faite au charbon, n’a aucun sens au plan climatique.

[9] Les gestionnaires de réseau ont fait d’énormes progrès mais la question du stockage de l’électricité n’est pas encore résolue

[10] Les nanotechnologies envisagées dans les filières au meilleur rendement font l’objet d’une grande méfiance de la part du public

[11] Ce qui veut dire une taxe carbone, sous une forme ou sous une autre, dont le niveau doit s’élèver rapidement à 100 euros la tonne de CO2

[12] Du débat à la taxe carbone, à la récente déclaration du ministre de l’énergie suite à la déclaration d’EDF sur le prix de l’électricité, tout montre que les gouvernements n’arrivent pas à faire accepter aux citoyens ce qui est pourtant une absolue nécessité.

[13] L’effet rebond est bien connu et bien observé : une baisse de la consommation unitaire d’un bien ne s’accompagne pas de la baisse totale des consommations. Pour les maisons c’est le fait qu’une maison mieux isolée permet de se chauffer plus à budget énergétique constant. C’est le fait que les économies d’énergie faites grâce à un appareil libèrent un pouvoir d’achat qui permet d’acheter un autre appareil…

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Cofondateur et associé de Carbone 4, membre du comité stratégique de la Fondation Nicolas Hulot.

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  • Les démocraties de type occidental, c’est à dire "électives" conduisent à deux travers majeurs :
    - une professionnalisation des "politiques" (pour hommes ou femmes politiques), qui les coupent de leurs mandataires, les électeurs ;
    - une priorité accordée par ces "politiques" à leur ré-élection ; ce qui leur fait préparer des programmes démagogiques et court-termistes, qu’ils ne réalisent pas ou qui sont inopérants sur tout problème nécessitant, soit rupture, soit travail et cap maintenus longtemps ;

    L’élection présidentielle en France en est l’apogée(monarchique)où il s’avère qu’on élise une personne plutôt que son programme.

    Il faudrait à tout niveau qu’il y ait un équilibre entre des représentants :
    - élus (comme le sont les élus actuels),
    - volontaires (comme le font les citoyens ou associations participant aux ateliers, forums et autres outils de la démocratie participative),
    - j’y ajouterais des citoyens tirés au sort (sans contraintes électoralistes ils pourraient enfin avoir plus de sérennité dans la réflexion et l’action) ;

    Cela semble utopique, mais à l’évidence ni nos démocraties, ni les dictatures ne peuvent résoudre les équations telles que celle du type "Climat-Energie".
    Il y a beaucoup à débattre sur ce sujet...

    13.04 à 14h42 - Répondre - Alerter
  • Bonjour,
    J’apprécie beaucoup cet article tres bien équilibré d’Alain Grandjean.
    100€/tonne de CO2, niveau demandé dans l’article pour la taxe carbone de départ, c’est 3 fois ce que préconisait la commission Rocard et environ 25 centimes par litre de carburant.
    Quel candidat à la présidentielle va avoir le courage de marteler cette urgence ?

    12.04 à 10h13 - Répondre - Alerter
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