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25-04-2010
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Développement Durable
Monde
Interview

Jean-Pierre Dupuy : «  La catastrophe est un moyen de pédagogie très inefficace  »

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Jean-Pierre Dupuy : « La catastrophe est un moyen de pédagogie très inefficace »
 
Freins aux changements, utilité des écogestes, capacité à se projeter dans l’avenir, vertus des messages catastrophistes… Le philosophe Jean-Pierre Dupuy éclaire tout ce qui se joue dans nos têtes à l’heure de la crise climatique.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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Article publié dans le magazine
"Peut-on devenir écolo et garder le sourire ?"

Auteur de Pour un catastrophisme éclairé, le philosophe Jean-Pierre Dupuy montre que l’on n’agit contre la catastrophe qu’une fois celle-ci réalisée. Ce polytechnicien et professeur à l’université de Stanford aux Etats-Unis figure parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, une association qui souhaite « apporter des réponses intelligentes et appropriées qu’attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps ».

D’après vous, quel est le plus grand frein au changement individuel pour opérer la mutation écologique de la société ?

C’est une question de croyance, pour ne pas dire de foi. Il y a une chose que nous avons – presque – tous du mal à croire. Nous vivrions mieux si nous vivions autrement, en faisant d’une pierre deux coups : nous serions plus heureux et le monde aussi. Il y a, par ailleurs, quelque chose que nous savons mais que nous n’arrivons pas à transformer en croyance : la catastrophe est devant nous. Nous n’arrivons pas à donner à l’avenir un poids de réalité suffisant.

Faut-il que l’avenir ait une réalité pour qu’on le change ?

C’est évidemment un paradoxe, mais qu’on peut éclairer. A la fin de son film Une vérité qui dérange, Al Gore dit ceci : « Les générations futures auront vraisemblablement à se poser la question suivante : “ A quoi pouvaient donc bien penser nos parents ? Pourquoi ne se sont-ils pas réveillés alors qu’ils pouvaient encore le faire ? ” Cette question qu’ils nous posent, c’est maintenant que nous devons l’entendre. » Ceux qui prêtent vaguement attention à cette phrase trouvent qu’elle dit quelque chose de fort. Mais, penchons-nous y, comment un message pourrait-il surgir de l’avenir ? Nos descendants lointains n’existent pas encore. Leur existence, leur nature et leurs valeurs dépendent en partie des décisions que nous prenons maintenant. Comment pouvons-nous nous imaginer jugés par de tels êtres fictifs ? A Copenhague, lors du sommet de l’ONU sur le climat, de grandes affiches ornaient la ville, elles montraient les dirigeants actuels de la planète (Sarkozy, Merkel, Obama) vieillis de dix ans. Et sous leur photo, datée de 2020, ceci : « Nous sommes désolés, il nous était possible d’éviter la catastrophe climatique, mais nous n’avons rien fait. » Ce mode de communication est très efficace. Certes, l’avenir ne nous envoie pas de message, mais nous pouvons par l’imagination nous projeter nous-mêmes en avant et nous regarder tels que nous sommes maintenant depuis ce point fictif. C’est comme une conscience réflexive étirée dans le temps.

Alors comment rendre l’avenir réel ou présent ?

Je vais employer un concept philosophique qui est beaucoup discuté, celui de « fortune morale ». Imaginez une urne contenant deux fois plus de boules noires que de blanches. Vous êtes invité à tirer une boule au hasard et à parier sur sa couleur. Vous misez sur le noir à chaque fois. Une fois sur 3, vous allez vous tromper, car elle sera blanche. Mais le fait de découvrir que vous vous êtes trompé n’a aucun effet rétroactif sur le jugement que vous portez sur le choix opéré. Pour vous, c’était logique, et ça le reste, de parier sur le noir. Cette absence de rétroactivité de l’information devenue disponible sur le jugement sur une action passée est une limitation du jugement probabiliste. C’est lorsque cette rétroactivité est légitime que l’on parle de « fortune morale ».

Comment appliquer le concept de « fortune morale » à l’écologie ?

On peut raisonner ainsi : l’humanité prise comme sujet collectif a fait un choix de développement de ses capacités virtuelles qui la fait tomber sous la juridiction de la « fortune morale ». Il se peut que son choix mène à de grandes catastrophes irréversibles ; il se peut qu’elle trouve les moyens de les éviter, de les contourner ou de les dépasser. Personne ne peut dire ce qu’il en sera. Le jugement ne pourra être que rétrospectif. Cependant, il est possible d’anticiper, non pas le jugement lui-même, mais le fait qu’il ne pourra être porté que sur la base de ce que l’on saura lorsque le voile de l’avenir sera levé. Il est donc encore temps de faire que, jamais, il ne pourra être dit par nos descendants : « Trop tard ! ». Un trop tard qui signifierait qu’ils se trouvent dans une situation où aucune vie humaine digne de ce nom n’est possible. C’est l’anticipation de la rétroactivité du jugement qui fonde et justifie cette forme de « catastrophisme » que j’ai nommée, par goût de la provocation, le « catastrophisme éclairé ». Le souci de préservation de l’avenir est essentiel, mais ce n’est pas cette tarte à la crème que l’on nomme paresseusement le « souci pour les générations futures ».

Pourquoi ?

Pour des raisons à la fois psychologiques et philosophiques. Personne ne peut sérieusement dire qu’il se soucie de ses descendants dans 5 générations. Chacun se soucie de ses enfants bien sûr, de ses petits-enfants, d’accord, mais cela devient complètement abstrait lorsqu’il s’agit des arrière-petits-enfants ou de ceux qui suivent. De plus, il n’a jamais été possible de fonder un tel souci philosophiquement. Les grands esprits qui ont tenté de le faire ont toujours tenu pour évidente cette prémisse que l’avenir a besoin de nous, gens du présent, la raison en étant l’irréversibilité du temps. Sartre disait que tant qu’il existera des hommes, libres et responsables, le sens de la Révolution française sera toujours en suspens. Si, par malheur, nous devions détruire toute possibilité d’un avenir vivable, c’est tout le sens de l’aventure humaine depuis la nuit des temps que nous réduirions à néant. C’est nous qui avons besoin de l’avenir, beaucoup plus que l’inverse.

Si l’avenir dépend de nos gestes et de nos actes, que valent de petits écogestes face à l’ampleur des enjeux ?

Sur le strict plan de l’efficacité, ces petits gestes quotidiens ne changent pas grand-chose. Mais il n’y a pas que l’efficacité qui compte, il y a aussi les symboles par rapport aux autres et à soi-même. Voyez le paradoxe du vote. Lors des grands enjeux électoraux, comme la présidentielle, que les gens votent pour X ou Y n’a aucun effet sur le résultat, sauf dans le cas infiniment peu probable où tous les autres votes se répartiraient également. En dépit de cette probabilité infime, les gens votent, du moins une partie d’entre eux. Et cela a un effet collectif appréciable ! Les institutions jouent un rôle essentiel, qui sont capables de transformer le symbolique en réel.

Mais les gens rechignent à changer leurs comportements en profondeur.

Les gens interprètent les propositions écologiques en termes de sacrifices, alors que ces solutions ne sont pas faites pour vivre moins bien ou plus frugalement, mais pour vivre mieux à l’avenir. Aujourd’hui, nous sommes tout près de l’abîme et le message écolo apparaît comme un message d’évitement de la catastrophe qui se chargerait d’imposer un mode de vie à d’autres qui n’en veulent pas. Souvent, les écolos sont détestés par certains de leurs alliés objectifs parce qu’ils versent dans le moralisme.

La catastrophe peut-elle être le moteur du changement ?

L’histoire récente nous montre que la catastrophe est un moyen de pédagogie très inefficace. A-t-on réellement appris des catastrophes morales qui nous précèdent ? Pas vraiment. Même si la Shoah ne connaît pas d’équivalent, combien de génocides après Auschwitz ? Dans la famille des catastrophes technologiques, regardez Tchernobyl, vingt ans après l’accident, le président de l’Association des producteurs d’électricité nucléaire avertissait que la sécurité moyenne dans les centrales nucléaires était moins bonne qu’avant 1986. Tchernobyl n’a pas été une leçon. Après le 11 Septembre, nous entendions partout que jamais plus les promoteurs n’allaient construire des tours aussi grandes. Nous assistons pourtant aujourd’hui à une compétition mondiale pour la tour la plus haute. Est-ce que le malheur a une vertu pédagogique ? J’ai bien peur que non.

Alors, que faut-il faire ?

A Stanford, nous sommes sur la faille de San Andreas et chacun attend le Big One. Tous les trois mois, les habitants de la baie de San Francisco participent à des exercices d’évacuation. On vit avec le risque du tremblement de terre et les gens ne sont ni déprimés ni paniqués. Cela montre qu’il ne faut pas confondre peur et panique. C’est lorsqu’on a peur de perdre quelque chose qu’on commence à prendre la mesure de son importance et qu’on peut se mettre en ordre de marche pour le préserver. —

SELECTION D’OUVRAGES DE JEAN-PIERRE DUPUY :

Pour un catastrophisme éclairé (Seuil, 2002)

Petite métaphysique des tsunamis (Seuil, 2005)

Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère (Seuil, 2006)

La marque du sacré (Carnets Nord, 2009).

Sources de cet article

- Photo : Vincent Baillais pour Terra eco

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Journaliste errant dans les sujets environnementaux depuis treize ans. A Libération, mais de plus en plus ailleurs, s’essayant à d’autres modes d’écriture (Arte, France Inter, Terra of course, ...). Il y a deux ans, elle a donné naissance (avec Eric Blanchet) à Bridget Kyoto, un double déjanté qui offre chaque semaine une Minute nécessaire sur Internet.

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