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29-04-2013
Mots clés
Cinéma
France
Interview

« Je voulais qu’on voie la violence industrielle des abattoirs »

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« Je voulais qu'on voie la violence industrielle des abattoirs »
(Crédit photo : shellac)
 
« Entrée du personnel » est une plongée dans le quotidien des salariés d'abattoirs industriels, cadencé par des gestes mille fois répétés. Rencontre avec la réalisatrice Manuela Frésil, avant la sortie en salles, le 1er mai.
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« Dans la viande oui j’ai toujours fait ça. J’ai commencé à l’âge de 18 ans. Le premier jour : un choc. C’est la cadence de la tuerie qui fait que c’est violent. Je ne m’attendais quand même pas à quelle vitesse on voit les vaches se faire tuer. C’est pan pan pan. Ça s’arrête pas. C’est une bête qui meurt toutes les minutes. Si cela avait été moins rapide, je pense que j’aurais eu le temps de digérer la première vache avant de voir la deuxième se faire abattre. Sinon, pour le reste, je pouvais m’attendre à ce que j’allais voir… Mais on s’y fait, on fait notre boulot, on n’y pense pas. »

« On est cassé parce que notre machine à nous elle est... ou alors il faudrait qu’ils nous clonent. C’est ça il faudrait qu’ils arrivent à faire évoluer nos articulations en fonction des gestes qu’ils nous demandent de faire. [...] Je me dis que ce n’est pas possible de continuer d’amener les gens à être des clones, des bêtes dans leur tête. [...] on n’est pas des robots […] on est des humains. »

Extraits de « Entrée du personnel »


Il aura fallu sept ans à Manuela Frésil pour achever Entrée du personnel, un documentaire où s’entremêlent les témoignages pour former une seule même histoire : celle d’un ouvrier entré à la chaîne d’un abattoir industriel et qui en ressort rincé à vie, les os et les muscles en vrac. Elle raconte pour Terra eco.

Terra eco : Comment est née l’idée de ce film ?

Manuela Frésil : Dans mon film précédent (1), je m’étais intéressée aux élevages industriels de porcs et à la relation des hommes aux animaux. Je me demandais : « Qu’est ce que ça fait de faire ça aux bêtes ? Est-ce que ces gens se considèrent comme des éleveurs alors qu’ils font quasiment un travail d’ouvriers ? » Au lieu d’être dans la vie, ils sont dans la mort. Au lieu d’être dehors, ils sont dedans.

A cette occasion, j’avais demandé à visiter un abattoir. Et j’avais rencontré des ouvriers à qui je voulais demander ça. Ils m’avaient répondu que ce n’était pas la question. Ils n’étaient pas dans la mort puisqu’ils n’allaient pas à l’abattoir mais à l’usine. En revanche, ils m’ont raconté combien ils étaient malades du dos, des articulations. Un jour, l’un d’entre eux m’a même dit, « je coupe la dinde là », en me montrant le geste sur son épaule gauche et « je suis malade là », en me montrant son épaule droite. Il tombait malade de là où il coupait la bête. Je n’arrivais pas à savoir quoi en tirer. Est-ce qu’il s’agissait d’une ironie métaphysique, d’une forme de punition divine, ou fallait-il en tirer une interprétation sociologique ? Les rythmes de travail sont tellement rapides… C’était intriguant. Et à chaque fois que je visitais un abattoir, j’étais frappée par la ressemblance des corps. Une carcasse de cochon ça a un peu la taille d’un homme ; le poulet, il y a ces ailes qui se démembrent, cette chair blanche…

Souvent dans les abattoirs, on s’attache à la souffrance animale. Vous, vous regardez la souffrance humaine…

Je ne voulais pas montrer le moment de la tuerie. Je l’avais filmé mais je ne l’ai pas montré. Parce que si on montre ça, on est embarqué émotionnellement avec les animaux. Je voulais qu’on voie la violence industrielle de ce lieu, cet endroit qui produit tant de casse parmi les salariés. Si c’est si violent un abattoir, c’est que personne ne peut le penser. A ma première visite, j’avais été sidérée par l’outil et par les animaux, je n’avais pas vu les hommes. Le cadreur, lui, les avait filmés. J’ai compris le lieu en regardant les rushes.

C’est après cette rencontre avec les ouvriers, après les avoir entendus, que vous avez décidé de faire ce film ?

Oui, j’avais rencontré des gens très abîmés par leur boulot. J’avais parlé à une femme qui pleurait parce qu’elle ne pouvait plus bosser, qu’elle avait les épaules coincées. J’avais l’impression de parler à quelqu’un de l’âge de ma mère alors qu’elle avait mon âge. Elle avait quarante ans, et elle disait qu’elle n’arriverait pas à la retraite. Ça m’a secouée. Mais les ouvriers ne parlaient que sous couvert d’anonymat. Ils ne pouvaient pas faire autrement, ils risquaient de perdre leur emploi.

Vous avez donc dû réécrire les histoires, les faire dire par des acteurs. Vous aimez brouiller les pistes ?

Je voulais respecter cet anonymat. Mais ça m’a aussi donné la possibilité de prendre du champ. Ces gens me racontaient tous la même histoire. Ils étaient tous entrés à l’usine pour prendre leur indépendance vis-à-vis de leurs parents. Ils pensaient qu’ils y arriveraient, que ce travail d’ouvrier était vivable. Et puis l’usine a pris toute leur vie. Ils n’étaient pas tous au même endroit mais ils ont eu un destin collectif. Alors j’ai retravaillé les interviews pour raconter cette histoire commune. A l’image c’est pareil, ce n’est pas une usine que je montre mais l’usine en général. De toute façon, ce n’était pas envisageable de rester longtemps dans une usine. Mais rester un petit peu dans plusieurs abattoirs, je savais que je pouvais le faire. Il y a 8 boîtes qui sont montrées de l’intérieur. 8 autres de l’extérieur. Et les témoignages ne viennent pas des sites où l’on a tourné. Pour bien montrer ça, j’ai fait en sorte, au montage, que la voix off court sur plusieurs visages. Au début on peut se dire c’est elle ou c’est elle qui parle. Quand la même voix a parlé sur trois, quatre visages, on se rend compte que c’est une parole collective.

Les mots sont très durs, très lucides…

Pour moi, il fallait restituer cette parole dans la puissance, la beauté qu’elle avait. Les employés savaient très bien où il étaient, ils n’étaient pas du tout innocents, naïfs. Ils savaient qu’ils étaient en train de se perdre. Pourquoi continuent-ils à aller à l’usine ? Mystère. Certes il y a la maison, les enfants…. Mais j’ai eu aussi d’autres éléments de réponse. Quand je décrivais mon travail, ils me disaient qu’ils ne supporteraient pas cette insécurité. Moi quand ils me décrivaient le leur, je me disais que je ne pourrais pas le faire. Chacun à ses résistances à soi. Comme moi je sais que je ne parviendrai jamais à vivre de mon métier, ils savent qu’ils n’iront pas jusqu’à la retraite. Ils ont maintes fois pensé à cette complexité là. Je voulais rendre ça. C’est pour ça que je me suis permise de retravailler les enregistrements, de resserrer les paroles, en enlevant les « euh », les « ah », toute fausse piste et hésitation. Et comme c’était très difficile à dire, je me suis adressé à des comédiens.

Votre film a été diffusé lors de multiples projections, festivals. Quels retours avez-vous eu ?

En novembre dernier, le film a été projeté en Bretagne, tout à côté des abattoirs. Il y avait des ouvriers, des syndicalistes. Tout le monde a dit que c’était bien comme ça que les choses se passaient. Même que c’était plus dur encore. Certains ont même dit que la chaîne avait probablement été ralentie pour nous. Les gens étaient émus. Il y avait ce désosseur d’une quarantaine d’années qui découvrait sa propre rapidité en voyant un autre homme désosser des carcasses. Il m’a dit : « Je comprends pourquoi je suis invalide. Je me vois maintenant mais je ne m’étais jamais vu. »

Entrée du personnel, en salles le 1er mai. Voir la bande-annonce ici. (1) « Si loin des bêtes », 2003, Arturo Mio/Arte

- Lisez notre chronique cinéma sur ce film ici.

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