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19-12-2013
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Géo-ingénierie : la saga des sorciers du climat

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Géo-ingénierie : la saga des sorciers du climat
(Crédit photo : medef - flickr / dr / teemu rajala - wikimedia / us department of energy / dr / dr)
 
Pulvériser du soufre dans l’atmosphère, capturer le CO2 dans l’air ambiant… Une poignée d’ingénieurs, d’industriels et de politiques se sont alliés pour faire accepter ces méthodes, hier encore vues comme farfelues. Leur but : manipuler un climat qui s’emballe.
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N° 54 - janvier-février 2014

Toilettes : l’invention du XXIe siècle

Un risque de canicule ? La planète se réchauffe trop vite ? Aucun problème : réglons le thermostat. Une pincée de particules de dioxyde de soufre pulvérisées dans l’atmosphère afin de réfléchir le rayonnement solaire et le tour est joué : un degré ou deux de gagnés. De la science-fiction ? Même pas. On appelle ça la « géo-ingénierie ». Les diverses techniques de manipulation du climat (Lire l’encadré au bas de cet article) peuvent donner des sueurs froides, mais elles se font aussi une place au soleil. La preuve ? Les gouvernements eux-mêmes avaient demandé au Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de plancher sur leur crédibilité. Le verdict est tombé à la fin du mois de septembre. Prudents, les scientifiques reconnaissent que ces « méthodes comportent des effets secondaires et des conséquences à long terme à l’échelle planétaire » (Lire l’encadré au bas de cet article). Il n’empêche, une brèche est ouverte : « Les modélisations indiquent que [l’injection de particules] a le potentiel de réduire sensiblement une hausse de la température mondiale. » Une consécration.

Doux dingues et contes de fées

Il y a peu, les scientifiques qui évoquaient la géo-ingénierie passaient au mieux pour de doux dingues. Sujet tabou, crédibilité zéro. Aujourd’hui, place au conte de fées. Alors, comment l’idée de bidouiller le climat s’est-elle imposée ? Retour sur les événements qui ont dédiabolisé l’idée d’un plan B. La manipulation du climat a été évoquée dès la Guerre froide. Lors du XXIIe congrès du Parti communiste, en 1961, l’URSS en fait une priorité scientifique. En 1965, des conseillers du président américain Lyndon Johnson proposent d’étudier la question pour contrer la hausse du CO2. Ces techniques sont alors également reconnues comme une « dimension nouvelle de l’art de la guerre ». Au Vietnam, l’US Air Force ensemence des nuages pour déclencher des intempéries et rendre la piste Hô Chi Minh impraticable. La révélation de cette opération conduira à une convention des Nations unies en 1976 interdisant la « guerre climatique ».Pendant vingt ans, la géo-ingénierie tombe dans l’oubli.

En 1998, une conférence est organisée dans le Colorado, intitulée « Stratégies énergétiques innovantes pour la stabilisation du CO2 ». Puisqu’il faut innover, l’un des participants vante la géo-ingénierie. Une nouvelle provocation de Lowell Wood, un astrophysicien qui a vendu à Ronald Reagan l’idée de « Guerre des étoiles ». Avec son compère Edward Teller, le père de la bombe à hydrogène, il peaufine une idée folle : injecter des particules dans la stratosphère. L’accueil est glacial. David Keith est dans la salle. Ce professeur de physique sera élu dix ans plus tard « Héros de l’environnement » par le magazine Time. Il se souvient : « J’ai été stupéfait d’entendre un “ guerrier de la Guerre froide ” parler de réchauffement de la planète. » Par le passé, Lowell Wood et Edward Teller avaient proposé de façonner des ports à coups de bombes nucléaires. Ken Caldeira est, lui aussi, estomaqué. Ce chercheur a beau travailler au Livermore National Laboratory, le fief d’Edward Teller, c’est un antinucléaire. Il propose de prouver à Lowell Wood son erreur. Les supercalculateurs du labo turbinent et finissent pas donner raison à… son adversaire.

L’obstacle technique est levé

A l’époque, la technique n’est pas encore au point. Et aujourd’hui ? « Alors que certaines propositions, comme le lancement d’un nuage de miroirs dans l’espace pour dévier une partie de la chaleur du soleil, sonnent comme un mirage, les propositions les plus sérieuses ne requièrent pas de prouesses insurmontables et pourraient être rapidement déployées », reconnaît Clive Hamilton, professeur d’éthique publique à l’université Charles-Stuart de Sydney, en Australie, et l’un des opposants les mieux renseignés à la géo-ingénierie (1). L’obstacle technologique levé, il estime qu’il faut être d’autant plus attentif pour éviter toute expérience grandeur nature.

Une dizaine d’années après la conférence du Colorado, David Keith et Ken Caldeira sont, eux, devenus les plus chauds partisans de la géo-ingénierie. « Qu’on le veuille ou non, une urgence climatique est possible, et la géo-ingénierie pourrait être la seule option à action rapide pour éviter une catastrophe mondiale », écrivent-ils, en 2010, dans le journal scientifique Issues. Ils jouent sur du velours. Pour la première fois dans l’histoire humaine, en mai 2013, la concentration de CO2 dans l’atmosphère a dépassé la barre des 400 ppm (parties par million), un seuil que la planète n’avait pas atteint depuis 2,5 millions d’années. Qu’importe. Les sommets internationaux continuent de tourner au fiasco. Raison de plus pour envisager une « police d’assurance ». C’est ce qui rend l’ascension de la géo-ingénierie si irrésistible. Ses défenseurs ne sont plus seulement des dingues de technologie ou des militaires.

Le tournant a lieu en 2006, quand Paul Crutzen prend position pour la pulvérisation de particules. Un autre Docteur Folamour ? Du tout. Ecologiste convaincu et prix Nobel de chimie cuvée 1995, ce chercheur forgea le concept d’« anthropocène ». La géo-ingénierie gagne une crédibilité inespérée. « Quand deux personnes aussi différentes que Wood et Crutzen militent pour la même idée, ça prouve bien l’urgence de la situation », décrypte Ken Caldeira. Dès lors, la machine s’emballe. En septembre 2008, la Royal Society britannique conclut que « le temps pourrait bien venir où ces interventions à l’échelle de la planète seront acceptées comme moins risquées que l’inaction ». Avant de publier une évaluation des techniques, argumentée, mesurée, qui offre une caution de poids.

A la fin de l’année 2009, c’est le sommet de Copenhague. « Pour la première fois, nous avons vu des manifestations parallèles faisant la promotion de la géo-ingénierie », raconte Clive Hamilton. Deux jours après l’échec du sommet, CNN interroge le scientifique et entrepreneur Nathan Myhrvold : « Je pense qu’il faut être un optimiste incroyable pour penser que la seule solution à étudier [est la réduction des émissions de CO2]. (…) Nous avons besoin d’un moyen de nous faire gagner du temps. » Par exemple, injecter des particules dans la stratosphère.

Ça tombe bien parce que l’entreprise créée par Myhrvold, Intellectual Ventures, a justement inventé le « stratoshield », une sorte de tuyau suspendu à des ballons capable de réaliser cette prouesse. Gonflé. Mais l’homme n’est pas un hurluberlu. Son business a été cofondé par Bill Gates, son ancien patron chez Microsoft. Et il a été rejoint par… Lowell Wood. Un petit monde, puissant et influent. Qui œuvre à la banalisation de la géo-ingénierie.

(Crédit photo : DR)

Scénario à la James Bond

Bill Gates possède aussi des parts dans la société Carbon Engineering, une start-up créée par David Keith pour développer la capture du CO2 dans l’air ambiant. Le milliardaire a aussi financé des études, à travers son Fonds de recherche pour l’innovation climatique et énergétique, pour un total de 4,6 millions de dollars (3,4 millions d’euros) à la fin de l’année 2011. 300 000 dollars (220 000 euros) ont servi à cofinancer trois importantes évaluations de la géo-ingénierie – auxquelles David Keith et Ken Caldeira ont contribué. Immanquablement émerge un scénario à la James Bond, dans lequel un magnat s’octroierait le rôle du « Greenfinger ».

La géo-ingénierie s’est-elle imposée en raison d’enjeux économiques ? Attention à ne pas sombrer dans la complotite aiguë. « Le seul intérêt financier que je vois est celui de sociétés qui brevettent tout et n’importe quoi dans l’espoir que, dans le lot, il y aura une invention exploitable dans le futur. Ça ne suffit pas pour y voir un lobby industriel, nuance Olivier Boucher, directeur de recherche au Laboratoire de météorologie dynamique, à Paris. Les grosses entreprises, par exemple dans le spatial, font peut-être un peu de veille, mais ne soutiennent personne. » C’est oublier un peu vite que Bill Gates a aussi financé en partie un rapport publié par Aurora Flight, une société américaine spécialisée dans la construction de drones, qui conclut qu’injecter des particules dans l’atmosphère est faisable. Clive Hamilton se veut lui aussi prudent : « Il est trop tôt pour affirmer que la géo-ingénierie est envisagée pour des raisons économiques. Les scientifiques plaidant pour plus de recherches sont motivés par une profonde inquiétude pour l’avenir du monde. » Mais, le philosophe prévient : « Déjà, nous voyons les compagnies pétrolières s’immiscer dans le débat… »

Steven Koonin, directeur scientifique américain du géant du pétrole BP (avant de devenir sous-secrétaire d’Etat chargé de l’Energie, de 2009 à 2011) est à l’origine d’une réunion d’experts, le Novim, qui a abouti à un influent rapport. Le porte-parole d’ExxonMobil sur la géo-ingénierie est Haroon Kheshgi qui, en 1995, fut le premier à proposer d’ajouter de la chaux dans les océans pour en réduire l’acidification. « Via Kheshgi, Exxon a commencé à influencer divers rapports “ indépendants ”, comme celui de la Nasa en 2007 », précise Clive Hamilton. Logique : avec cette solution clés en main, plus besoin de changer de mode de vie. Continuons à nous gaver de pétrole, la science nous sauvera…

Foi en la technologie

C’est d’ailleurs cette foi en la technologie qui explique le ralliement de certains groupes de pression conservateurs, encore climato-sceptiques il y a peu, comme l’American Enterprise Institute ou le Heartland Institute. En effet, « la géo-ingénierie promet de transformer un échec du système de libre-entreprise en un triomphe de l’ingéniosité humaine, analyse Clive Hamilton. Au lieu de blâmer l’orgueil technologique, elle appelle à une plus grande maîtrise de la nature ».

Urgence climatique, technologie à effet immédiat… Faut-il s’étonner que la Chine ait inscrit en 2012 la géo-ingénierie parmi ses priorités de recherche en géosciences ? Mais son déploiement à l’échelle mondiale n’est pas forcément pour demain : à la fin de l’année 2011, face à la fronde des ONG, le Royaume-Uni a ainsi dû remiser son projet d’injection d’aérosols dans l’atmosphère. Les traités internationaux sont également censés assurer des garde-fous. Sauf que des chercheurs viennent de les passer au crible. Verdict : les pays sont plus ou moins libres de faire ce qu’ils veulent. Les géo-ingénieurs ont de l’avenir. —

(1) Auteur des Apprentis sorciers du climat (Le Seuil, 2013)


Deux familles de bricolage climatique

La géo-ingénierie se divise en deux grandes familles : celle qui prétend limiter l’énergie solaire parvenant à la surface de la Terre (Solar Radiation Management) et celle qui pense extraire le CO2 de l’atmosphère (Dioxide Carbon Removal, DCR). La première englobe des idées chimériques, tel ce « pare-soleil » de miroirs en orbite pour réfléchir le rayonnement, ou anecdotiques, comme la proposition de repeindre en blanc les toits, mais aussi la pulvérisation de soufre, imitant le phénomène des éruptions volcaniques. La DCR, elle, comprend la plantation d’arbres, la « fertilisation » des océans par le fer afin de stimuler l’éclosion du phytoplancton et des procédés industriels, encore balbutiants, de capture du CO2 présent dans l’air. —


Risquée, la bidouille

Jouer aux apprentis sorciers, c’est dangereux. La pulvérisation de soufre, la technique la plus crédible, « pourrait perturber gravement la mousson indienne et provoquer des sécheresses au Sahel », avertit Olivier Boucher, chercheur au Laboratoire de météorologie dynamique, à Paris. Surtout, une fois lancé, le sulfatage ne pourrait être arrêté, sous peine de voir les températures grimper brutalement. Catastrophe assurée. Quant à la couche d’ozone, elle pourrait être affectée par les aérosols artificiels, dont les effets sur la photosynthèse des plantes sont incertains. Pas rassurant. —

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Quand il ne part pas en virée-reportage en Europe de l’Est, dans des pays qui n’existent pas, comme la Transnistrie, ou dans les prisons d’Equateur, Damien se demande si les robots iront un jour au tribunal, si les icebergs sont transportables ou s’il faut faire renaître les espèces disparues. Redevenu journaliste indépendant après s’être occupé du site Myeurop, il collabore à Ouest-France, au Parisien économie, à Ça m’intéresse et à la revue Usbek & Rica. Pour prendre le grand air à Paris, il s’est mis à l’aviron, même si son bras droit refuse obstinément de suivre le gauche.

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