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19-12-2013
Mots clés
Santé
Recyclage, Déchets
Inde

En Inde, la corvée sans fin des travailleurs de la merde

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En Inde, la corvée sans fin des travailleurs de la merde
(Crédit photo : Suleiman Merchant pour « terra eco »)
 
Un Indien sur deux défèque à l’air libre. Alors il faut bien des nettoyeurs. Le métier a beau être interdit depuis 1993, le système de castes continue de l’imposer à plus d’un million d’intouchables. Reportage dans l’ouest du pays.
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N° 54 - janvier-février 2014

Toilettes : l’invention du XXIe siècle

Ce matin, Moniben traîne son balai de paille, un jaru, et sa raclette en fer avec un peu plus de vigueur. Vêtue d’un sari rose fluo et d’une paire de sandales en plastique usées, elle rabat son voile sur la tête pour se protéger des nuées de mouches. Son métier : ramasser les étrons laissés au gré des trottoirs, dès 6 heures du matin. Son balai à manche court la contraint à se plier en deux, mais elle jubile : la municipalité va enfin la régulariser et l’employer à plein temps. Elle fait partie de la cinquantaine de nettoyeurs de toilettes manuels, des journaliers dalits (Voir encadré au bas de cet article) payés au lance-pierre, du bourg de Mehsana, au cœur de l’Etat du Gujarat, sur la côte ouest de l’Inde. Cette profession perdure du fait de la quantité de latrines dites « sèches » et d’aires publiques utilisées comme toilettes par la population.

Un Indien sur deux défèque en effet à l’air libre, d’après les chiffres officiels du recensement de 2011. Au manque crucial de toilettes s’ajoute la question vitale de leur entretien. Le mahatma Gandhi lui-même insistait sur l’importance de nettoyer ses propres toilettes, une pratique révoltante pour la plupart des hindous. Aujourd’hui encore, environ 750 000 familles d’intouchables exercent ce métier. Selon les associations de soutien, ils seraient plus de 1,3 million à travers l’Inde. Dont 95% de femmes, d’après l’Organisation internationale du travail. Mais officiellement, le métier a été interdit en 1993 par une loi fédérale.

« Le problème, c’est que la loi est très peu appliquée. La raison principale, c’est la persistance du castéisme à tous les niveaux, et mêmes entre castes défavorisées. Les castes préposées aux toilettes sont les plus ostracisées », explique Manjula Pradeep, directrice de l’ONG Navsarjan Trust, qui lutte contre les atrocités subies par la population dalit. « La pratique subsiste car dans beaucoup de maisons des classes moyennes, malgré la possibilité d’obtenir une aide pour la construction de toilettes avec chasse d’eau, les gens préfèrent faire appel à un Bhangi (une des castes qui exercent ce métier, ndlr). C’est une question d’habitudes et de mentalités. »

Toilettes fermées la nuit

Pourtant, le gouvernement indien a mis en place à travers le pays un réseau de latrines moderne. Mais insuffisant. Et chaque matin, on retrouve des centaines d’étrons derrière ou tout autour de ces commodités. « Pas étonnant : ces latrines n’ont pas toujours de chasse d’eau et sont fermées de 22 heures à 5 heures du matin ! », s’énerve Ramuhai Balwantsingh, vendeur de cigarettes de Magpara, un quartier pauvre et excentré de Mehsana. Sa boutique branlante est située à côté de toilettes publiques délabrées par la moisissure et rougies par les crachats de paan, de la noix de bétel mastiquée. Une odeur pestilentielle vogue au gré des courants d’air. Dans le caniveau, une eau verdâtre s’échappe. En face : la sortie d’une école primaire municipale. « J’ai porté plainte auprès des autorités : cela fait quatre mois que ces toilettes fuient. Les gens vivent littéralement dans la merde ! » Mais dans ce quartier, la population est surtout constituée d’intouchables et de très basses castes…

A quelques pas, une fillette est accroupie. Elle a la diarrhée et, stoïque, reste près d’une demi-heure à se soulager. « Les gens sont malades tout le temps. L’eau qu’ils boivent est infectée. C’est un cercle infernal », souligne Kantilal, travailleur social pour Navsarjan Trust. D’après la Banque mondiale, une mort sur dix dans le pays serait causée par une des maladies liées au manque de toilettes, soit 768 000 morts par an.

Il est environ 8 heures du matin. Hareshbhai, un Balmiki, a pris son service. En chemisette, pantalon bleu retroussé sur les mollets, sandalettes et mains nues, il s’attaque à la mare d’excréments avec pour seuls instruments le traditionnel jaru et une raclette, qu’il a dû payer lui-même. « Je le fais en plus, environ une fois par mois, car les gens se plaignent. Je nettoie les rues aussi, et ma femme s’occupe souvent des maisons des particuliers pour un petit extra, environ 50 roupies (0,60 euro, ndlr) par mois et par maison. Il est impossible de s’habituer à ce métier. Je vomis tout le temps. Je vais à l’hôpital parfois plusieurs fois par mois », raconte cet homme de 45 ans. Durant sa journée de labeur, il ne peut s’asseoir ni manger dans les échoppes ou les maisons environnantes, car « cela ne se fait pas ». « Souvent, je me saoule à la liqueur artisanale. Ce n’est pas tenable sinon », admet-il, gêné. L’odeur, dit-il, ne disparaît jamais.

Quand on évoque ces situations, l’officier S.J. Patel, responsable du district de Mehsana, semble interloqué : « Nous avons toutes les infrastructures nécessaires ici. Plus personne n’exerce ce métier dans notre Etat, je ne sais pas de quoi vous parlez. » Pourtant, le ministre de l’Union chargé du Développement rural, Jairam Ramesh, est de ceux qui ont promu une nouvelle loi pour abolir enfin cette pratique, affirmant dans la presse durant l’été 2013 : « Nous devons en faire une cause nationale. » Egalement titulaire du portefeuille de l’Eau et du Système sanitaire, le ministre a promis de changer les toilettes dans les trains, qui représentent la plus grosse quantité de déchets et de matières fécales en Inde. « Je n’ai pas connaissance de cette loi. Au Gujarat, les Balmikis et les membres d’autres basses castes sont très bien intégrés et peuvent exercer tous les métiers s’ils le souhaitent », affirme avec angélisme l’officier de Mehsana.

« C’est notre destin »

A moins d’un kilomètre de son bureau se dresse un petit hameau. Des maisons de tôle et de brique. A Biladi Bag, 18 familles vivent en bordure de la route nationale. Une seule profession ici : nettoyeur de toilettes et éboueur. « Je fais ce métier depuis vingt ans. Comme tout le monde. Nous gagnons environ 5 000 roupies par mois (60 euros, ndlr), mais sans vrais contrats municipaux », explique Gauriben Vaghela, volubile porte-parole autoproclamée du hameau. « Bien sûr que nous sommes au courant pour la nouvelle loi, mais je ne vois pas ce que cela va changer pour nous. On sait que c’est une profession interdite. Mais si on refuse de faire le travail, un officier de la municipalité nous harcèle. Ou il menace de ne plus nous donner de contrats. » Elle évoque aussi à demi-mot un chantage à l’expulsion. Le hameau étant situé sur un terrain appartenant à la ville, à la moindre rébellion, les familles pourraient être jetées à la rue. Aucun des habitants n’a quitté les lieux en quarante ans ni exercé d’autre métier. « C’est notre destin ! Que pouvons-nous y faire ? », s’esclaffe Gauriben. Ici aussi des toilettes existent. C’est un autre Balmiki employé par la ville qui les nettoie. —

Le caste-tête indien

Le castéisme, bien qu’aboli officiellement après l’indépendance, en 1947, continue de perdurer à travers l’Inde. Lié à l’hindouisme, il divise les individus en communautés, auxquelles sont souvent rattachées des professions dites « héréditaires ». Les dalits, ou intouchables, forment les communautés les plus ostracisées. Bhangi, Balmiki, Mehtar, selon les régions, sont les castes nettoyant traditionnellement les latrines. En décembre 2013, la nouvelle loi devait essentiellement réaffirmer l’interdiction de ce métier, instituer une amende plus sévère aux agents de l’Etat contrevenants, permettre une réhabilitation des employés dans d’autres métiers et forcer les municipalités à construire des toilettes équipées de chasses d’eau. —

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