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28-03-2013
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En Afrique du Sud, la justice scolaire a trouvé son maître

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En Afrique du Sud, la justice scolaire a trouvé son maître
(Crédit photo : mary-ann palmer pour « terra eco »)
 
En 2000, Taddy Blecher a créé la première université gratuite du pays, à destination de la majorité noire. Depuis, il innove sans relâche pour assurer la prospérité économique des jeunes défavorisés.
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ÉCOLOGIE SOCIÉTÉ ÉCONOMIE
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N° 46 - avril 2013

Vélo : les Français en sont fous !

Dans la vie de Taddy Blecher, il y a l’avant et l’après 1994. Cette année-là, l’Afrique du Sud tourne la page sombre de son histoire en accordant le droit de vote à sa majorité noire et en élisant son premier Président noir, Nelson Mandela. Cette année-là aussi, comme bon nombre de Sud-Africains blancs, Taddy Blecher, alors âgé de 30 ans, s’apprête à quitter le pays, « par peur de l’avenir, crainte de perdre [ses] privilèges ». Mais six semaines avant le départ, il hésite. « Alors que j’avais empaqueté toute ma vie dans 43 cartons et m’étais assuré deux possibilités d’emplois aux Etats-Unis, deux en Australie et deux en Nouvelle-Zélande, je suis saisi d’un doute : et s’il y avait mieux à faire que de gagner 1 à 2 millions de dollars par an ? »

Question qui l’amène à visiter les townships autour de Johannesburg où, comme bon nombre de Blancs, il n’a jamais mis les pieds. Dans ces ghettos noirs créés par l’apartheid, Taddy Blecher découvre l’extrême pauvreté et un but : contribuer à l’épanouissement économique de la population noire. « J’ai compris que la misère, la violence et la criminalité qui régnaient dans les townships venaient de l’absence de travail, elle-même liée au manque de qualification des jeunes. Les chiffres le confirment : jusqu’à aujourd’hui, sur 1,2 million de jeunes qui décrochent chaque année leur baccalauréat, seuls 25 % ont les moyens d’aller à l’université. Je me suis alors demandé s’il était possible de développer le secteur éducatif et l’entrepreneuriat pour se débarrasser de la principale gangrène du pays : son taux de chômage à 25 %. »

Débuts folkloriques

En 2000, il crée donc la première université gratuite d’économie, à destination de la majorité noire : le Cida Campus. Treize ans et 4 500 jeunes intégrés à l’économie du pays plus tard, Taddy Blecher voit plus grand : « D’ici à dix ans, je souhaite faire émerger une élite de 100 000 dirigeants noirs, ingénieux, non corrompus et pétris de valeurs sociales, qui, en retour, feront vivre un million de personnes pauvres dans leurs communautés d’origine et qui, par leurs salaires, injecteront 900 millions d’euros, tout au long de leurs carrières (1), dans l’économie sud-africaine dans les quarante prochaines années. » Pour ce faire, il entend créer 20 à 30 autres universités, gratuites comme la première, et rendre plus performants les écoles, collèges et lycées. Bref, assurer la charge du système éducatif du pays, toujours en proie aux stigmates de l’apartheid, à la place d’un gouvernement jugé défaillant en la matière. De fait, en raison d’un corps enseignant pléthorique mais mal préparé à l’afflux massif d’élèves qui a suivi l’ouverture de l’école à tous, l’Afrique du Sud ne compte toujours que 30 % de reçus au bac.

« J’aime à croire que je suis un penseur innovant », dit Taddy Blecher. Le propos sonne prétentieux, mais est contrebalancé par son regard malicieux et son visage poupin. Le même qu’en 2000, quand le jeune gestionnaire financier d’alors avait suscité la panique avec son idée de fac. A l’époque, il occupe encore un bureau dans les locaux de son ancien employeur, une société de conseil. De là, il envoie un fax à 350 lycées noirs, leur suggérant de sélectionner les meilleurs et les plus pauvres de leurs élèves, à qui il promet « le meilleur enseignement économique d’Afrique ». Comme la missive porte l’adresse de son ex-patron, l’immeuble du centre de Johannesburg est, le lendemain, pris d’assaut par 3 500 jeunes. Seul hic, l’université n’existe pas encore ! Quinze jours plus tard, c’est chose faite : Taddy Blecher loue un immeuble et convainc ses amis de prendre sur leur temps de travail pour enseigner. Les débuts sont folkloriques : faute d’ordinateurs, les étudiants apprennent à taper sur des photocopies d’écran ! Toutefois, les sociétés comprennent vite l’intérêt d’attirer à elles de jeunes talents noirs. Peu à peu, Taddy Blecher décroche des sponsors qui lui permettent d’acquérir de vrais locaux. Aujourd’hui, l’université, qui accueille chaque année 750 étudiants pour un cycle d’études de trois ans en gestion, finance et technologies de l’information, dispose de son propre campus, dans une banlieue de Johannesburg. Elle offre le logement et des repas gratuits, ainsi que des ordis dernier cri, payés par Cisko et Microsoft.

Novateur, le Cida Campus se veut aussi exceptionnel dans son fonctionnement. Chargés d’assurer la gestion et la maintenance des locaux de la fac, les étudiants ont également pour mission de dégager du temps sur leurs week-ends et leurs vacances pour enseigner à d’autres jeunes de leurs communautés. Enfin, le taux d’embauche de 95 % à la sortie de leur cursus a conduit Taddy Blecher à émettre un principe : « Qu’ils aient décroché un poste ou créé leur propre entreprise, ces jeunes se mettent alors à empocher en quelques mois ce que leurs parents n’ont jamais gagné de toute leur vie. Ils sont donc invités à offrir la même chance à d’autres, en parrainant un nouvel étudiant sous forme de bourse. Ce n’est pas obligatoire mais, s’ils ont bien intégré les valeurs de partage que nous leur avons enseignées, ils le font. » Chaque année, les donations des anciens s’élèvent à 200 000 euros tandis que le reste des 4 millions d’euros nécessaires au fonctionnement de l’université est assuré par les sponsors.

Méditation transcendantale

En 2002, une première réplique de Cida apparaît au Cap, puis une autre à Knysna, avant une petite unité de formation à la création d’entreprise, destinée à 150 jeunes de Johannesburg issus des précédents établissements, et entièrement financée par le milliardaire britannique Richard Branson. Mais c’est en 2007 que Taddy Blecher sort de son chapeau la plus surprenante de ses innovations. « J’avais constaté, dans nos autres universités, que nombre d’étudiants manquaient de confiance en eux et montraient parfois des signes de violence. Ils n’avaient pas surmonté émotionnellement l’héritage de l’apartheid. Normal quand le régime a seriné à leurs parents et grands-parents qu’ils étaient des êtres inutiles, méritant d’être rayés de la carte d’Afrique du Sud. Ajoutez-y chômage, alcool, violences intra-familiales et vous obtenez au final des jeunes sans assurance. » Lorsqu’il crée l’institut Maharishi, en 2007, Taddy Blecher y introduit donc méditation transcendantale, cours de développement personnel et, en début de cycle, deux semaines de réclusion pour mettre le passé à distance et réfléchir à l’avenir, dans la quiétude d’une réserve.

Toutefois, c’est sur le plan du financement de l’institut qu’intervient la principale révolution, celle qui permet à son fondateur de pouvoir envisager la création d’au moins 20 autres universités dans les dix ans à venir. « Je ne veux plus qu’un seul des établissements que je crée soit dépendant des donateurs. Cela fragilise leur fonctionnement et met en danger leur survie. » Ainsi, plus de frais de scolarité gratuits, mais des étudiants qui souscrivent un emprunt sans intérêt auprès de l’institut afin de s’acquitter des 1 800 euros dus pour leurs trois années d’étude, et qu’ils remboursent à hauteur de 15 euros par mois grâce au salaire versé… par le même institut.

Après-midis au SAV

L’explication ? Au quatrième étage de Maharishi, on trouve un centre d’appels. L’ancien gestionnaire financier est parvenu à convaincre des sociétés sud-africaines de confier à l’institut la gestion de leur service clientèle. « Cela nous permet de couvrir déjà 40 % de nos frais de fonctionnement et nous visons les 100 % d’ici à l’an prochain », explique Taddy Blecher. Après leurs cours matinaux, les jeunes consacrent quelques après-midis au SAV. Le reste de leur temps libre, ils le vouent à du soutien scolaire dans les écoles. Car, après l’université, l’amélioration de l’éducation primaire et secondaire constitue son nouveau chantier. A l’institut, ses étudiants l’ont surnommé « the Education Shadow Minister », le ministre de l’Education de l’ombre. Un ministre lumineux. —

- Le site du Cida Campus

(1) Un chiffre calculé à partir du salaire moyen d’un étudiant devenu cadre, sur quarante ans de travail.

Impact du projet

4 500 étudiants formés

Scolarité gratuite ou financée par le travail en centre d’appels


Les grandes écoles s’entrouvrent

Favoriser l’intégration des élèves de zones défavorisées aux grandes écoles françaises, c’est l’ambition de plusieurs programmes. Le premier, « Une grande école, pourquoi pas moi ? », a été créé en 2002 par l’école de commerce de l’Essec, qui organise des séances de tutorat entre étudiants et lycéens. Depuis 2007, le programme d’études intégrées des Instituts d’études politiques propose, lui, de préparer au concours commun. Enfin, pour introduire une plus grande équité sociale dans l’accès aux formations d’excellence, l’Etat a lancé, en 2008, les « Cordées de la réussite ». —

Retrouvez ici tous les reportages de Corinne Moutout

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Tout au long de l’année 2013, vous retrouverez dans les pages de « Terra eco » les rencontres de Corinne Moutout, qui s’est lancée, en famille, dans un tour du monde journalistique. Elle entend témoigner de quelques-unes des milliers d’initiatives qui émergent et qui contribuent, chaque jour, à construire un monde durable. Ce périple l’emmènera dans pas moins de onze pays. Première étape : le Sénégal. Retrouvez aussi ces reportages dans l’émission « C’est pas du vent », sur l’antenne de RFI : www.rfi.fr/emission/cest-pas-vent

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