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Eleveur contre végétarien

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Eleveur contre végétarien
 
Que se passe-t-il lorsqu’on met dans la même pièce un défenseur des viandes et un de ses adversaires ? Les mots « fausses évidences », « hara-kiri », « roter » et « péter » fusent. Terra eco a joué les arbitres entre Yves Berger, délégué général d’Interbev, association nationale interprofessionnelle représentant la filière de la viande de bœuf, de mouton et de cheval et André Méry, président de l’Association végétarienne de France.
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n°11 - Février 2010

65 millions de carnivores

Les Français consomment de moins en moins de viande. Pourquoi cette désaffection ?

Yves Berger : Ce n’est pas une crise de confiance. Bien sûr, il y a eu la vache folle puis la grippe aviaire, mais c’est maintenant loin derrière nous. Si nous avons cette baisse depuis dix ans de la consommation de viande dans notre pays, c’est pour des raisons économiques : les gens trouvent que la viande est trop chère. A côté de ça, il est vrai qu’on assiste à l’éclosion d’un nouveau phénomène de société, visible à travers Internet, mais il n’a encore qu’un impact limité.

Vous évoquez le débat sur l’impact de l’élevage sur l’environnement ?

Y.B. : Oui. Lors du sommet de Copenhague, nous avons vu une campagne intense dans laquelle beaucoup de gens ont fait l’amalgame entre végétarisme, bien-être animal et environnement. Nous sommes très en alerte là-dessus, et nous avons réagi avec notre propre campagne de presse afin de rétablir certaines vérités.

Les végétariens ont-ils profité de Copenhague pour ourdir une campagne contre l’élevage et la viande ?

André Mery : Il n’y a aucun complot. Nous sommes là pour informer. Et nous sommes heureux de voir naître une prise de conscience dans la population qui, petit à petit, s’instruit et découvre les conséquences de l’élevage et de l’alimentation carnée sur l’environnement et la santé. Les mentalités changent. C’est un mouvement de fond qui se traduit aussi par la lente émergence du bio, et effectivement par la baisse de consommation de viande.

Y.B. : Je n’ai pas parlé de complot. Mais le bœuf émissaire, ça va bien cinq minutes ! Attention aux mises en cause abusives et aux fausses évidences. En Inde, la grande majorité des gens sont végétariens, mais ils consomment des produits laitiers. L’Inde est le pays où il y a le plus de vaches au monde, et je vous garantis que les vaches indiennes ont un rumen (une panse, ndlr), qu’elles rotent et pètent comme les autres et que donc elles émettent du méthane. Quand on entend des journalistes expliquer qu’on mange trop de viande, et en même temps qu’on ne mange pas assez de produits laitiers, moi je ne comprends plus !

On n’a pas l’habitude de voir le lobby de la viande sur la défensive. Le mouvement végétarien reste ultra-minoritaire, et l’élevage demeure le premier secteur agricole en France. Qu’est-ce que vous redoutez ?

Y.B. : Mais rien, nous voulons seulement rétablir la vérité.

A.M. : Moi, je crois qu’on est à un moment critique dans l’évolution de la consommation des Français. Les gens commencent à comprendre que manger de la viande n’est pas utile à la santé. Que c’est même le contraire ! Mais voilà : l’élevage en France, ce sont des dizaines de milliers d’emplois à défendre. Alors l’Etat pousse à la roue en encourageant depuis toujours les citoyens à manger de la viande. Il faut cesser cela, arrêter de faire croire que si nous ne mangeons pas de viande, nous serons en carence, et nous dépérirons. Ce discours financé par l’Etat et subventionné par l’Europe, ça suffit !

Y.B. : Pardonnez-moi, mais je ne peux pas vous laisser dire cela. Si l’Etat nous autorise à communiquer sur ces sujets, c’est parce qu’il considère que ce que la profession du bœuf a à dire est utile. Mais les aides de l’Etat représentent moins de 10 % de notre budget. Le reste, ce sont des cotisations de la profession.

Ces cotisations sont répercutées sur le prix de la viande : au final, c’est le consommateur qui paie…

A.M. : Nous les végétariens, nous ne recevons aucune subvention pour pouvoir dire aux gens qu’à nos yeux, le discours dominant sur la viande – aidé par l’Etat, j’insiste – n’est ni équilibré ni rationnel.

Pourquoi ne serait-il pas rationnel ?

A.M. : Ne serait-ce que pour des raisons d’espace. On prévoit que la consommation de viande devrait doubler dans le monde d’ici à 2050. Où va-t-on trouver les terres nécessaires ? Il est impossible que le monde entier mange autant de viande que les Occidentaux.

Y.B. : Ce n’est pas faux. Mais pourquoi les éleveurs français devraient-ils se couvrir de cendre à cause de ça ? Ce n’est quand même pas notre faute si les Chinois ou les Brésiliens mangent de plus en plus de viande !

Donc notre modèle d’élevage est défendable chez nous, mais cesse de l’être si on l’étend à toute l’humanité ?

Y.B. : Non, parce qu’en France et en Europe, on ne peut pas dire que ce modèle pose des problèmes.

A.M. : Mais bien sûr que si cela pose des problèmes ! D’abord, il y a les émissions de gaz à effet de serre dues à l’élevage. Ensuite, nous ne sommes pas innocents de ce qui se passe à l’étranger. Il faut tout de même bien avoir en tête que la France importe 5 millions de tonnes de tourteaux de soja par an du Brésil ! Et la plupart du temps, ce soja, dont la culture participe à la déforestation, est transgénique. Et puis on ne parle pas assez du poisson : nous en importons chaque année plus de 2 millions de tonnes, essentiellement issues de l’aquaculture qui est une activité extrêmement polluante. Ce ne sont là que quelques exemples. Admettons que l’on crée une journée par semaine sans viande, cela permettra de réduire la déforestation dont nous sommes responsables d’un septième, idem pour la pollution atmosphérique, pour le gaspillage d’eau dans les élevages et les abattoirs, etc.

C’est pas bête ça, non ?

Y.B. : En se contentant d’une vision purement environnementaliste, on peut admettre qu’il y aurait un certain effet bénéfique. Mais il ne faut pas oublier l’économie.

Vous admettez donc que produire moins de viande, c’est bon pour la planète ?

Y.B. : Ecoutez, je ne peux pas nier que les vaches émettent du méthane ! Il est évident que si nous diminuons en France le nombre d’animaux qui ruminent, eh bien nous diminuerons du même coup les émissions de méthane. Mais je suis certain que cela ne résoudra rien sur le plan mondial ! Si l’Etat cherche à réduire le cheptel français, la filière de l’élevage va se briser, et il y aura des cessations d’activité. Pour compenser, et maintenir la rentabilité, vous allez encourager l’élevage intensif hors sol ici, et les importations de viande en provenance du Brésil et d’Argentine. Si c’est ça que vous voulez…

Le premier responsable de la déforestation au Brésil, c’est l’élevage.

A.M. : Mais attendez, nous ne réclamons pas une réduction du cheptel français comme ça, artificiellement. Nous donnons des arguments pour que les Français mangent moins de viande. Si les gens mangent moins de viande, je ne vois vraiment pas pourquoi la France importerait plus de viande du Brésil !

Y.B. : Et moi je vous dis que dans la pratique, votre discours ne va toucher qu’une minorité de la population. Pour les autres, ça sera de plus en plus de la viande brésilienne à bas coût dans les rayons, parce que les élevages français ne seront plus assez rentables, faute de débouchés suffisants. Il y a ce que veulent les écologistes, et il y a la réalité économique. C’est un peu comme pour la viande bio : comme c’est très cher à produire en France, on va devoir l’importer, et ça non plus ce n’est pas bon pour l’environnement.

A.M. : Je vais vous dire une chose, moi je suis sceptique sur la viande bio. L’élevage bio nécessite des surfaces trop vastes. Je ne pense pas que cela puisse être beaucoup développé chez nous de toute façon.

Alors parlons de ce que l’on peut faire en France.

Y.B. : La recherche agronomique avance. Je veux bien admettre que les agronomes se sont surtout concentrés jusqu’ici sur l’amélioration des rendements des bêtes. Mais désormais, on travaille à modifier l’alimentation des bovins pour réduire leurs émissions de méthane. Je pense, par exemple, aux tourteaux de lin.

A.M. : Et voilà, comme d’habitude quand il y a un problème, on va chercher des solutions purement techniques. Les chercheurs en agronomie de l’Inra vont sûrement nous sortir des races qui éructent moins, mais cela ne résoudra qu’une partie du problème. Il restera les déjections, il faudra toujours autant d’eau pour les bêtes et pour nettoyer les abattoirs, tellement plus que pour faire pousser les végétaux… Il faut arrêter de rêver aux soit-disant miracles de la science, quand il serait si simple de diminuer la consommation de viande.

Les méthodes d’élevage ont des conséquences sur le bien-être des animaux. Peut-on mieux traiter le bétail sans réduire la productivité ?

A.M. : On a développé des races laitières qui produisent des milliers de litres par an, alors que les vaches ancestrales n’en produisaient que quelques centaines de litres. Et pour obtenir ce lait, on retire les veaux à leur mère au bout de quatre à huit jours. Pour moi, il s’agit d’un exemple clair de maltraitance systématique.

Y.B. : Attendez, là, vous parlez d’un principe ancestral. Si vous ne retirez pas le veau à sa mère, vous ne pouvez pas produire de lait. C’est aussi simple que cela. C’est vrai qu’il y a trente ans, une vache produisait 3 800 litres de lait par an en moyenne, et c’était déjà beaucoup. Aujourd’hui, on arrive à 8 000 ou 10 000 litres de lait par vache. Ces animaux sont devenus des usines à lait. Ce sont des vaches qui n’ont que la peau et les os et puis une énorme mamelle, on peut s’interroger là-dessus, mais c’est comme ça. Alors qu’est-ce qu’on fait du veau ? On le nourrit avec un aliment constitué de poudre de lait déshydraté. Mais si vous ne retirez pas le veau à sa mère, vous n’avez pas de production de lait, c’est mathématique.

Est-on allé trop loin ?

Y.B. : Il y a eu des progrès, grâce notamment aux directives européennes. On a, par exemple, supprimé les muselières que l’on mettait aux veaux, considérant qu’il était barbare d’empêcher ces animaux de téter leur mère pour obtenir une viande la plus blanche possible.

A.M. : Mais la maltraitance, ce n’est pas seulement l’éleveur qui tape sur les vaches pour les faire grimper dans le camion les conduisant à l’abattoir. Ce sont les élevages concentrationnaires de volailles, de porcs et de lapins. L’animal est élevé afin d’être tué le plus vite possible, pour qu’il soit rentable.

L’Association végétarienne de France a appelé Nicolas Sarkozy à défendre un « protocole de Paris », qui viserait à réduire petit à petit la consommation mondiale de viande, et donc l’impact important de l’élevage sur le climat. Qu’est-ce que cela a donné ?

A.M. : Ni Sarkozy ni Borloo ne nous ont jamais répondu.

Y.B. : Mais c’est de l’utopie ! Regardez ce qui s’est passé à Copenhague : l’Europe s’est engagée à beaucoup de choses, et puis ailleurs personne ne suit. Là, c’est pareil : avec votre idée, j’ai peur que les éleveurs européens se fassent hara-kiri tout seuls dans leur coin, et que les Brésiliens et les Américains rigolent.

Encore une fois, le problème, c’est pas nous, c’est les autres ?

Y.B. : Non, non, je trouve que ce protocole de Paris n’est pas une mauvaise idée, sauf qu’il faut être réaliste.

Vous reconnaissez donc qu’il faudrait réduire la consommation mondiale de viande ?

Y.B. : Je ne peux pas jeter cette idée par la fenêtre, j’habite sur la même planète que vous, vous savez ? Mais après, comment fait-on ? —

Illustration : Mathilde Aubier

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Chargé de la prospective et du lobbying au Shift Project, think tank de la transition carbone, et blogueur invité du Monde

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