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28-05-2015
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Du bébé éprouvette au bébé boîte ?

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Du bébé éprouvette au bébé boîte ?
(Crédit photo : Rue des archives)
 
Au désir d'enfant, il faut parfois ajouter aujourd'hui quelques touches de science, de l'argent et des questions d'éthique. La fin des tabous ?
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N° 68 - juin 2015

Bébé sur commande

Le 25 juillet 1978, la vie de millions de couples stériles bascule. Le premier bébé éprouvette du monde, Louise Brown, naît par césarienne au Royaume-Uni. Ce qui existait avant pour combler les humains incapables de concevoir – l’amant dans le placard, l’adoption… – devient caduc. Avec leurs étuves et tubes à essai, biologistes, embryologistes et gynécologues mettent enfin le bébé à portée de pipette des amoureux infertiles (10% des couples dans le monde). Alors qu’elles irritaient en 1978, la fécondation in vitro et l’insémination artificielle ne se discutent plus en 2015. Ces techniques se sont banalisées au point de faciliter des pratiques inimaginées jusqu’alors : grossesse après la ménopause, conception post mortem, congélation d’ovocytes à l’âge de 20 ans, conservation d’embryons surnuméraires (ceux qui n’ont pas été implantés)… Couplée à la mondialisation et à l’économie de marché, l’assistance médicale à la procréation (AMP) devient un service comme un autre. Et la voilà qui sort du champ strictement médical.

Si le bébé éprouvette d’hier s’est banalisé, qu’en sera-t-il du « bébé boîte » de demain ? Car ne doutons pas que la science fait ce qu’elle a à faire : avancer. L’an passé, en Suède, une femme née sans utérus a donné naissance à un petit garçon grâce à un utérus emprunté à une amie ménopausée. Cette greffe a donc théoriquement fait entrer l’homme « enceint » dans le domaine du possible. En Grande-Bretagne, l’enfant à trois ADN est en cours de livraison puisque les députés ont autorisé le recours à la combinaison de deux ovules provenant de deux femmes différentes afin de ne pas transmettre de maladie génétique. Aux Etats-Unis ou en Chine, on planche sur le sperme artificiel qui précédera fatalement l’utérus artificiel. Pour Jacques Testart (1), qui a permis la naissance du premier bébé éprouvette français – Amandine, en 1982 –, la cigogne du XXIe siècle est toute-puissante : « On constate que l’enfant est conçu de plus en plus par combinaison d’éléments biologiques variés (gamètes étrangers au couple, location d’utérus…). Le problème des limites, ou plutôt de l’absence de limites, pour les manipulations de l’humain est posé. »

Infertilité sociale

« Ce qui rend les gens dingues, c’est qu’il faille encore passer par le corps, lance José Bové, député européen Europe Ecologie - Les Verts, pour qui l’avènement de l’homme transgénique n’est qu’une question d’années. L’enfant fabriqué dans une boîte est pour bientôt ! » Tandis que la science avance, le corps social, lui, patauge dans la semoule, notamment le législateur qui a le plus grand mal à dissocier les méthodes reproductives disponibles de l’usage que la société veut en faire. « En France, on légifère sur des principes et on estime être bien-disant mais on considère encore que le meilleur environnement pour un enfant, c’est un père et une mère, commente Martine Gross, ingénieure en sciences sociales au Centre national de la recherche scientifique. Dans d’autres pays, notamment anglo-saxons, on considère que la procréation fait partie des libertés individuelles. L’Etat n’a pas à y mettre son nez. » En Angleterre, par exemple, on n’a jamais eu besoin d’autoriser les couples de femmes à accéder à l’ assistance médicale à la procréation (AMP) car on n’a jamais eu l’idée de l’interdire. « Le choix de vie des femmes – qu’elles soient mariées ou non, seules ou en couple, hétérosexuelles ou homosexuelles – ayant recours à l’AMP a été considéré comme n’étant pas du ressort de la médecine ni de l’Etat, mais de l’autonomie personnelle des individus », est-il écrit dans le rapport « Filiation, origines, parentalité » remis en 2014 par Irène Théry à la ministre de la Santé. Dans ce document, la sociologue propose de faire voler en éclats une législation inadaptée, mensongère et hypocrite.

La science a produit une offre reproductive quasi infinie, tandis que l’évolution des familles, des mœurs et de la société fait émerger de nouvelles demandes. Un autre type d’infertilité a vu le jour : l’infertilité sociale qui touche les femmes et les hommes seuls, les couples gays et lesbiens, qui, par définition, ne peuvent enfanter. L’infertilité sociale devient une injustice, un préjudice et non plus une pathologie. En ce sens, la collectivité se doit de la réparer de manière aussi égalitaire que possible. Si un couple hétéro peut accéder à l’AMP, au nom de quoi l’interdit-on aux couples de femmes ou aux célibataires endurcis ?

L’égalité d’accès à la parentalité devient un combat de gauche, voire républicain. Liberté, égalité, bébé. Tout se passe comme si l’on voulait gommer les différences entre infertiles et fertiles, femmes et hommes, homos et hétéros. L’assistance médicale à la procréation doit-elle répondre à toutes ces demandes sociales ? « Il y a une demande sociale, certes, mais elle est quand même poussée par les médecins, note Jacques Testart. Qui a préconisé la congélation des ovocytes avant 30 ans ? Ce ne sont pas les femmes mais les gynécologues ! » Ces questions passionnent évidemment les sciences sociales. Depuis trente ans, la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval reçoit des couples en mal d’enfant – gays, lesbiens, hétéros –, des femmes seules…, empruntant le douloureux chemin de l’AMP. Dans son livre Famille à tout prix (Seuil, 2008), qui relate son expérience, on comprend que le désir d’enfant a tout transpercé depuis longtemps, y compris les membranes utérines.

« Chosification de l’enfant »

Questionner la science reproductrice, ce n’est pas nier le drame quotidien vécu par ceux qui ne peuvent concevoir, ce n’est pas non plus nier le droit à la parentalité des couples gays et lesbiens, des femmes et des hommes seuls, c’est questionner la place de la science, de la marchandisation des ventres et des cellules reproductrices mais aussi la course en avant de ce progrès qui ne se discute jamais. En dernier ressort, c’est interroger ce désir d’enfant dans un monde débordant de 7,7 milliards d’humains et de plus de 150 millions d’orphelins. Un désir roi qui conchie les lois de la nature jusqu’à devenir un droit. « Je veux un smartphone, j’ai droit à un smartphone, je veux un enfant, j’ai droit à un enfant, singe José Bové. Quand le désir d’enfant est revendiqué comme un droit et que ce droit s’assouvit grâce à la technique, nous sommes au premier stade de la chosification de l’enfant et de l’individu. Et comme une technique se développe toujours au nom d’un progrès, d’un mieux-être, c’est un débat redoutable. »

Oui, le débat est redoutable, d’autant que les opposants à la reproduction artificielle ont des visions de la famille diamétralement opposées. « D’un côté, une frange de la population très conservatrice, de l’autre des féministes, des écolos, des antiscientistes. Avec une telle alliance des contraires, ce n’est pas étonnant que le politique recule », analyse Laurence Brunet, chercheuse en droit. Pour preuve, les atermoiements de Manuel Valls sur l’épineuse question de la nationalité des enfants nés d’une gestation pour autrui à l’étranger, pratique interdite en France. Il aura fallu un avis de la Cour européenne des droits de l’homme puis du Conseil d’Etat pour qu’une circulaire impose enfin aux juges d’accorder la nationalité française à ces enfants. Et que, le 13 mai, le tribunal de Nantes ne décide d’inscrire à l’état civil les actes de naissance de trois enfants nés à l’étranger d’une GPA. —

(1) Auteur de Faire des enfants demain (Seuil, 2014)

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Journaliste errant dans les sujets environnementaux depuis treize ans. A Libération, mais de plus en plus ailleurs, s’essayant à d’autres modes d’écriture (Arte, France Inter, Terra of course, ...). Il y a deux ans, elle a donné naissance (avec Eric Blanchet) à Bridget Kyoto, un double déjanté qui offre chaque semaine une Minute nécessaire sur Internet.

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