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Dans le Caucase, la France fait du business hors-piste

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Dans le Caucase, la France fait du business hors-piste
 
Pour bâtir un pharaonique domaine de sports d’hiver dans un site protégé, la Russie slalome entre les interdits de l’Unesco. Avec l’étonnant soutien de la Caisse des dépôts…
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N° 51 - octobre 2013

Gaz de schiste : la bataille de France a commencé

Corruption rampante, pauvreté galopante, guérilla islamiste violente : la région du Nord-Caucase, dans le sud-ouest de la Russie, n’a aujourd’hui pas les faveurs des visiteurs. Ça n’empêche pas Moscou d’y rêver de prospérité et de stabilité. La solution ? Exploiter ses monts enneigés et faire dévaler les pentes à des millions de touristes. Le gouvernement russe mise gros : son projet, ambitieux, s’étale sur 800 km² et comprend sept stations de ski, plus de 1 000 km de pistes et 228 remontées mécaniques. Un « plan neige » à faire pâlir d’envie les plus grands domaines européens… sur le papier. Car tout est à construire ou presque.

Besoin d’argent frais

Cet immense pôle touristique, qui inclut aussi des stations balnéaires, coûtera au total 451 milliards de roubles (10,3 milliards d’euros). Mais, pour inaugurer les plus belles stations du monde, le gouvernement ne déboursera pas plus de 60 milliards (1,3 milliard d’euros), a prévenu le vice-premier ministre, Alexandre Khloponine. Pour passer du rêve à la réalité, il faut donc trouver de l’argent frais. Et rassurer les investisseurs, qui ne confieront pas leurs deniers à un projet bancal. C’est là qu’intervient la France. Forte de ses soixante ans d’expérience dans l’aménagement de la montagne, elle aide les Russes à gagner en crédibilité. Son implication est un « gage de qualité au niveau mondial », rappelait, le 10 juillet dernier à Paris, Sergueï Verechtchaguine, directeur général de la compagnie d’Etat russe chargée du projet, Stations du Nord-Caucase. Mais quel est l’intérêt de la France dans l’histoire ? Le marché juteux qui se profile pour les entreprises du secteur de la montagne, bien sûr. Poma, par exemple, une PME iséroise déjà présente sur la station d’Arkhyz, a empoché 15 millions d’euros pour l’installation d’un télésiège l’an dernier et d’une télécabine cette année. Comme ses consœurs, elle compte sur la coopération franco-russe pour décrocher de nouveaux contrats.

Patrimoine mondial menacé

Ce coup de pouce au made in France se doublait, au départ, d’une opportunité politique. « C’était l’occasion de raffermir les liens avec la Russie », avance Benoît Robert, directeur du Cluster Montagne, qui fédère les acteurs français de l’aménagement et de l’équipement de la montagne. D’où la signature par les présidents Nicolas Sarkozy et Dmitri Medvedev, au mois de mai 2011, d’une déclaration commune scellant le soutien de Paris au projet. Quelques mois plus tard, la Caisse des dépôts, institution financière publique française, montait une coentreprise, International Caucasus development, avec Stations du Nord-Caucase. C’est par cette entité que la France prodigue ses conseils techniques et économiques. Le projet s’annonce comme un beau coup de pub pour son savoir-faire sur la scène internationale. « Ce seront les premières grandes stations créées au XXIe siècle. Dans les quinze ans à venir, deux d’entre elles feront partie du top dix mondial », parie Laurent Vigier, directeur des affaires européennes et internationales de la Caisse des dépôts.

Mais le pari français est risqué. Car l’image de l’Hexagone pourrait sérieusement pâtir de cette histoire. Son partenaire russe veut en effet construire une station… sur un site inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco : le plateau de Lagonaki, haut lieu de la biodiversité du Caucase de l’Ouest. Cette réserve naturelle abrite des milliers d’espèces endémiques et rares, comme les arbres les plus hauts du continent – des sapins Nordmann de 85 m – ou le bison d’Europe, en voie de disparition.

Inquiète, l’agence des Nations unies menace la Russie d’inscrire la zone protégée sur la liste du Patrimoine en péril. Y maintenir la construction de télésièges ferait tache dans le paysage (Voir encadré). « L’intégrité du site pourrait être affectée dans un futur proche », notent, dans leur rapport, les experts onusiens envoyés sur place, il y a un an. Dans la foulée, ceux-ci mettent en garde la France contre son implication. L’an dernier, la rumeur indiquait que l’Hexagone avait l’intention d’investir un milliard d’euros dans le projet controversé ! Les spécialistes de l’Unesco ont donc rencontré un représentant de la Caisse des dépôts. « Nous lui avons rappelé l’article 6 de la Convention du Patrimoine mondial : aucun Etat ne doit prendre de mesures susceptibles de nuire au patrimoine d’un autre Etat partie », explique Guy Debonnet, expert nature de l’agence. En réponse, la Caisse des dépôts a temporisé et tenté de faire de la pédagogie. Promis juré, elle n’a jamais voulu verser un centime. « C’était un coup d’esbroufe des Russes, pour essayer d’attirer des investisseurs étrangers », affirme Benoît Robert, du Cluster Montagne.

Les ONG locales boudées

Ainsi, l’institution distille seulement des conseils. Bien entendu, ses études serviront à offrir un plan bien ficelé aux investisseurs potentiels. Mais il faut croire que les recommandations de l’Unesco ne la concernent pas. Dans leur rapport, les experts demandent de conditionner tout investissement à l’engagement de ne pas développer des infrastructures de ski à l’intérieur ou à proximité du plateau de Lagonaki. La Caisse des dépôts n’en a cure et n’a pas fait inscrire le retrait du site dans les conditions de sa participation. Et assure même que « l’environnement sera au cœur du projet », selon Laurent Vigier, qui évoque un développement « aux meilleurs standards ». Soit. Mais la France n’a pas daigné consulter les ONG locales, préoccupées par les risques écologiques. « Nous avons invité les experts de la Caisse des dépôts pour une visite commentée dans la réserve protégée, mais ils n’étaient pas intéressés », raconte Suren Gazaryan, membre de l’association Veille écologique du Caucase du Nord. Arrogance à la française ou peur de chagriner le partenaire russe avec des fréquentations « peu recommandables » ? Toujours est-il que cette attitude pose question. « Si la Caisse des dépôts a bien l’expérience de l’aménagement de la montagne française, il existe des endroits vierges dans le Caucase russe, que l’on ne peut pas comparer aux Alpes », souligne Guy Debonnet, de l’Unesco. Mais l’institution hexagonale balaie les critiques : « Nos études ont déjà permis d’éviter des erreurs », assure Laurent Vigier. La preuve, c’est que la Caisse des dépôts a convaincu Stations du Nord-Caucase de se focaliser sur les stations les plus prometteuses, en laissant de côté les points « sensibles », comme Lagonaki. Les efforts se concentreront donc, dans les prochains mois, sur Arkhyz, où des travaux ont déjà commencé, Elbus-Bezengi, qui abrite le point culminant de l’Europe (5 633 mètres) et Mamison.

Problème : du point de vue russe, ces trois stations ne sont qu’une première étape. Malgré toute la bonne volonté de la Caisse des dépôts pour détourner son partenaire des plans initiaux, le plateau de Lagonaki reste en ligne de mire. « Nous prévoyons de mettre en œuvre tous les projets planifiés, déclarait fermement Sergueï Verechtchaguine (1), de Stations du Nord-Caucase, dans une interview à l’agence de presse Ria Novosti, à la fin du mois de juillet. […] Nous préparons la documentation pour Armkhi et Tsori, et Lagonaki. »

Bidouillage légal

Le gouvernement russe promet, lui aussi, d’éviter la catastrophe écologique. Et, pour cela, il a trouvé la solution : modifier les frontières du site du Patrimoine mondial ! Beau joueur, il compensera les zones aménagées en créant de nouveaux espaces protégés. « Mais il faut prouver scientifiquement à l’Unesco l’intérêt d’exclure certaines parties », rappelle Hervé Lethier, consultant pour l’agence et spécialiste de la protection de la biodiversité. L’Etat soumettra donc sa demande en février 2014. Il semble sûr de son coup. Le terrain est déjà prêt à accueillir, en toute légalité, des investisseurs. Du moins à l’échelle nationale. Pour ce faire, les autorités ont modifié une loi fédérale sur les aires protégées qui gênait le projet, rapportent les experts de l’Unesco. Elles ont aussi créé une zone économique spéciale sur le plateau de Lagonaki, avec exonération des impôts fonciers pendant cinq ans. Idem pour les taxes sur les transports et l’impôt sur les sociétés pendant dix ans.

La Russie s’obstine donc, quitte à risquer la brouille diplomatique avec l’Unesco. Le comble ? Le plateau karstique n’est pas vraiment prédestiné à accueillir des skieurs chevronnés et des surfeurs bariolés. « C’est une petite montagne, avec un enneigement limité et peu de ressources en eau, insuffisamment pour de la neige artificielle, souligne Hervé Lethier. Il y a un hiatus technique. Stations du Nord-Caucase pourrait adapter son projet aux caractéristiques du lieu, avec des activités moins traumatisantes pour la nature. » Inenvisageable pour Moscou. Et la France continue, envers et contre tout, à collaborer au projet. Jean-Pierre Sonois, fondateur de la Compagnie des Alpes, une filiale de la Caisse des dépôts spécialisée dans les domaines skiables, a même été nommé cet été au conseil d’administration de Stations du Nord-Caucase. Les liens se resserrent et la boule de neige franco-russe n’en finit plus de grossir. —

(1)Le directeur général de Stations du Nord-Caucase n’a pas donné suite à nos demandes d’interview.


L’Unesco de plus en plus remontée

Le Comité du Patrimoine mondial l’a acté en juin dernier : si la Russie construit une station de ski à Lagonaki, l’Unesco inscrira le Caucase de l’Ouest sur la liste du Patrimoine en péril. Le pays risquerait alors de subir des pressions des Etats membres pour stopper le projet. Et cela dissuaderait certains investisseurs potentiels soucieux de leur image. Si la Russie persiste et que le site est dégradé au point de perdre toute valeur universelle, il peut être retiré pour de bon de la liste du Patrimoine mondial. Le cas s’est présenté deux fois depuis la création du programme en 1972, pour la vallée de l’Elbe, à Dresde, en Allemagne, et pour le sanctuaire de l’oryx, à Oman. —

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Jeanne a voyagé de Saint-Pétersbourg à Irkoutsk, avant de partir vivre à Moscou comme nounou pour enfants de milliardaires. Une expérience enrichissante… qui n’était qu’une parenthèse dans sa vie de journaliste et qu’elle décrit, sous le pseudo de Marie Freyssac, dans un livre socio-anecdotique, Ma vie chez les milliardaires russes (Stock, 2013). Diplômée de l’école de journalisme de Strasbourg, elle a travaillé pour la presse spécialisée, oscillant entre microéconomie et développement durable. Ses plaisirs : partager un verre de vodka piment-miel et flâner dans le parc Gorki.

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