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Comment les gros pollueurs infiltrent la COP21

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Comment les gros pollueurs infiltrent la COP21
(Jean-Bernard Lévy, le pédégé de EDF. Crédit photo : Stéphane Lavoué / Pasco & Co)
 
Des banques aux compagnies pétrolières, gazières et charbonnières, les entreprises sont au rendez-vous de la COP21. Qu’elles surfent sur l’événement, le financent ou l’influencent, elles ont toutes placé leurs pions.
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N° 73 - décembre 2015

Le jour d’après (sauf si…)

Dans les coulisses de la COP, ils ne sont jamais très loin : pétroliers, gaziers, industries chimiques… ont compris depuis bien des années l’intérêt d’avoir leurs entrées aux grands raouts climatiques. Les portes sont multiples et ouvrent sur des degrés d’influence divers. Certaines stratégies sont anciennes, d’autres, nouvelles. Voilà comment les gros pollueurs devraient se faire une place à Paris, lors de la COP21.

Ils sont la COP

L’intrusion n’est pas récente, elle n’en est pas moins étonnante. Au sein même des délégations nationales qui échangent lors des sommets climatiques évoluent sans complexe des entreprises ou des groupements d’entreprises. Si les noms des négociateurs à Paris n’ont pas encore été diffusés – au moment où nous bouclions le magazine –, l’examen des listes des présents à Lima, au Pérou (lors de la COP20 en 2014) ou à Varsovie, en Pologne (lors de la COP19 en 2013) en dit long sur le mélange des genres. Ainsi, dans les rangs de l’équipe autrichienne présente en 2013 et en 2014, voilà Dieter Drexel, un représentant de la Fédération des industries autrichiennes. Dans le groupe néo-zélandais, on trouve John Carnegie, de Business New Zealand Incorporated, qui porte la voix des pétroliers BP, Chevron, Shell… Dans la délégation saoudienne envoyée en Pologne, outre la grosse poignée de représentants du ministère du Pétrole et des Ressources minières (15 délégués sur 26, tout de même), siégeait Khaled S. Al-Usaimi, ingénieur chez Saudi Aramco, la compagnie nationale qui possède la quasi-totalité des ressources en hydrocarbures du royaume.

On pourrait continuer et citer les infiltrés du Japon, de la Finlande, de la Turquie ou de la Pologne. Reste que ces têtes-là sont bien souvent isolées au sein de leurs équipes : « Les pays riches n’ont pas besoin d’intégrer des entreprises, ils ont assez de hauts fonctionnaires pour remplir leurs délégations », souligne Pascoe Sabido, chercheur et membre de l’Observatoire de l’Europe industrielle, une ONG bruxelloise qui scrute les liens entre les pays du Vieux Continent et le monde des affaires. A l’inverse, « certains petits pays ne disposent que d’un ou deux négociateurs. C’est le manque d’experts dans ces nations-là qui conduit à l’inclusion de compagnies d’énergies fossiles, notamment étatiques », poursuit-il. Ils y sont. Donc ils y parlent. Aussi, l’argumentaire des pétroliers, des gaziers ou de l’industrie chimique émerge-t-il parfois nettement de l’amas touffu des négociations.

Ils achètent la COP

Là non plus, rien de nouveau sous le soleil. Sauf peut-être l’ampleur du phénomène. Pour régler la facture du sommet climatique, évaluée à 187 millions d’euros, le gouvernement français a fait appel aux deniers privés. En mai, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, affirmait que les entreprises devaient contribuer à hauteur de 20% au budget de la COP. Certains mécènes ont choisi de verser de l’argent dans la caisse, d’autres d’offrir leurs services en nature. Ainsi, les 200 voitures électriques dédiées au transport des VIP seront estampillées « Renault Nissan », l’alimentation électrique du lieu sera assurée par EDF et la gestion des déchets par Suez Environnement. Au-delà de la participation des entreprises, c’est la nature même de celles-ci qui a fait bondir les ONG. Parmi les donateurs : EDF et Engie, opérateurs de centrales à charbon, Air France, opposé à la taxe carbone sur l’aviation, ou BNP Paribas, premier financeur de projets d’énergie fossile selon Fair Finance (une coalition d’associations qui analyse les engagements des banques). Seul le gouvernement polonais avait commis pareille erreur en 2013 en appelant à sa rescousse de très gros pollueurs – dont Alstom, ArcelorMittal, General Motors… – pour financer la COP19.

Mais qu’achètent les entreprises en se payant la COP ? Une réputation, d’abord. « C’est un peu de la cosmétique. Les entreprises peuvent s’afficher aux couleurs des Nations unies. C’est aussi une très bonne manière de montrer leurs produits : tout le monde va voir les chefs d’Etat conduire des Renault Nissan… », décrypte Pascoe Sabido. Mais les multinationales s’octroient aussi un droit d’entrée, assure Jesse Bragg, porte-parole de Corporate Accountability International, une ONG militant pour une plus grande responsabilité éthique des multinationales. Pour le prouver, il suffit de scruter l’histoire passée, selon lui : « A Varsovie (en 2013, ndlr), de gros conglomérats miniers sponsorisaient le traité et avaient un accès privilégié aux négociateurs. A Bonn encore (lors de la session intermédiaire de négociations sur le climat qui s’est tenue du 19 au 23 octobre, ndlr), la toute nouvelle lobbyiste de l’Institut mondial du charbon était présente, elle interagissait avec les délégués. C’est bien ça qui nous inquiète : que l’on puisse acheter un accès à ces sommets onusiens. Des sommets qui sont censés être démocratiquement gérés par les parties. »

Trop gros pour être vraiment dangereux ? C’est la théorie de Pascoe Salbido : « Le sponsoring, c’est un peu comme une claque en pleine figure. C’est tout simplement ridicule que des compagnies pareilles jouent les mécènes de la COP », ironise-t-il. Ridicule et finalement peu utile, comme le noyautage des délégations. Quand vient le temps de la COP, les jeux sont en effet quasi déjà faits. « Avant même que les négociateurs n’arrivent à Paris, ils auront été influencés lourdement par les industries d’énergie fossile. Et leurs positions auront été façonnées par ces interférences », assure Jesse Bragg. C’est en amont, dans les couloirs des ministères nationaux ou lors de sommets business friendly, que se joue le vrai lobbying. Comme lors du Sommet des entreprises pour le climat, qui s’est tenu à Paris en mai. Un sommet qui comptait d’ailleurs parmi ses sponsors, là encore, ArcelorMittal, BNP Paribas, EDF, Engie, Suez Environnement, Total, Veolia…

Ils sont la solution à la COP

« Nous sommes prêts à jouer notre rôle », écrivaient d’un même trait de plume, en juin 2015, les pédégés – gaziers et pétroliers – de BG Group, BP, Eni, Shell, Statoil et Total à Christiana Figueres, secrétaire générale de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et Laurent Fabius, l’hôte de la COP21.

Quelques mois plus tard, Shell dévoilait les contours d’une commission destinée à aider les gouvernements à prendre des décisions pour lutter contre le changement climatique sans affaiblir leurs économies. Créée en septembre, la Commission pour les transitions énergétiques rassemble dans ses arcanes, outre les huiles de Shell, les dirigeants du minier BHP Billiton, ceux de General Electric, Schneider Electric ou RWE. C’est la nouveauté ! Si elles jouaient auparavant les sceptiques, barrant de toutes leurs forces la route vers un accord ambitieux, les voilà qui s’affichent au banc des solutions. Une stratégie qui risque de triompher à Paris.

La preuve : lancé en décembre 2014, sous la présidence péruvienne, l’Agenda des solutions appelle les acteurs non-étatiques – villes, régions, entreprises, investisseurs – à soumettre leurs remèdes pour résoudre la crise climatique. Ces engagements – et beaucoup d’autres – sont consignés, depuis un an, sur la plateforme Nazca (acronyme anglais pour « Zone des acteurs non-étatiques pour l’action pour le climat »). On y trouve, en vrac, la promesse de la ville d’Aberdeen (Royaume-Uni) de réduire ses émissions de 42% de 2008 à 2020 mais aussi l’objectif de Yes Bank, en Inde, d’émettre 160 millions de dollars (148 millions d’euros) d’obligations pour soutenir des projets d’énergies renouvelables. Normal pour les huiles de la CCNUCC : « Le succès de la COP21 dépend aussi des entreprises », soulignaient Laurent Fabius et Christiana Figueres dans une tribune publiée par Les Echos en mai. Dans l’équipe organisatrice de la COP – qui rechigne à être nommément citée –, on justifie la sollicitation des entreprises par la nécessité d’engager une dynamique vertueuse, de mettre en avant des solutions exemplaires et d’inspirer, pourquoi pas, les négociateurs.

Exemplaires ? Certes. Sauf que, sur la plateforme, s’affichent aussi les engagements de BNP Paribas ou encore de Total. Au nom de quoi exclurait-on des majors, tant que leurs objectifs sont ambitieux et collent avec la parole scientifique ?, balaie-t-on en substance dans le camp des organisateurs. Les solutions à la crise, rétorquent les associations, ne sauraient venir de ceux qui en sont à l’origine. Or, deux leviers sont très fréquemment mis en avant par les entreprises : la transition du charbon vers le gaz et l’adoption d’un prix du carbone. Ceux-ci sont, par exemple, vantés par le Oil and Gas Climate Initiative – un consortium formé des dix plus gros acteurs du pétrole et du gaz dans le monde. Deux solutions minimalistes, pour les ONG, dont le seul objectif est de faire croire à l’action tout en détournant l’attention des vrais remèdes. « On ne peut se satisfaire d’engagements volontaires de la part de grosses multinationales. Il ne suffit pas que Total et Ikea changent leurs ampoules et économisent au passage quelques millions de dollars. Il faut une régulation obligatoire des émissions », souligne Jesse Bragg.

Se poser en porteur de solution ? La stratégie est maligne autant qu’elle est vicieuse, accusent encore les environnementalistes. « Au moins avec le scepticisme, on savait contre quoi on se battait. Et c’était bien plus facile de mettre les entreprises sur la touche. Là, c’est plus compliqué… », s’alarme Pascoe Sabido. « C’est une tactique classique. A mesure qu’une législation se profile, les industriels dégainent ces engagements volontaires. Ça apaise le besoin d’action en reculant le moment de la régulation. Continuer de les accueillir peut nous faire perdre la volonté politique de mettre en place un traité contraignant légalement », conclut Jesse Bragg.

Pourtant, la sauce a pris : « Ils ont été invités dans le saint des saints. Ils ont été conviés à la table des négociations », s’étrangle Pascoe Sabido. Car ces solutions affichées dans l’Agenda des solutions ne sont pas des bouteilles jetées à la mer. Pendant la COP, elles seront évoquées lors de douze demi-journées (une par thématique) et les meilleures d’entre elles seront même présentées en plénière le 5 décembre. Lors de ce « Jour d’action internationale » (« Action day » dans le texte), François Hollande devrait même pointer sa bobine. Mieux, ces solutions pourraient se retrouver carrément adoubées dans le texte final, s’inquiètent les ONG. Le paragraphe 22 du « Workstream 2 » (le volet des négociations dédié à l’accélération de l’action avant 2020) sorti de Bonn – mais encore en négociation – prévoit que les négociateurs « reconnaissent avec appréciation les résultats de l’Agenda Paris-Lima pour l’action ». Et pour les prochaines COP ? Le paragraphe 29 soumet à l’assentiment des négociateurs l’organisation, à chaque sommet, d’un événement de type « Action day » où ces initiatives seraient présentées. Et prévoit la nomination de deux « champions » pour suivre et mettre en avant les initiatives. En clair, « les actions volontaires des entreprises pourraient être institutionnalisées dans le cadre des négociations climatiques », résume Maureen Jorand, qui suit les négociations pour le compte du CCFD – Terre solidaire. « Si cela arrive, c’est qu’on aura corporatisé le traité », s’alarme Jesse Bragg.

Ils surfent sur la COP

A défaut – ou en sus – de peser sur les négociateurs et l’accord de Paris, on peut profiter de la COP pour vernir son image et conquérir le public. Du 4 au 10 décembre, le Grand Palais se muera en hall d’expositions où les « acteurs qui proposent des solutions concrètes » viendront afficher les couleurs de leurs marques. Objectif ? « Montrer que la société civile (entendez les entreprises, les collectivités, les ONG et les institutions, ndlr) se mobilise déjà », explique-t-on au service de presse de l’événement. Sauf que la présence à Solutions COP21 se monnaie. Aussi les entreprises riches – comme Engie, Suez Environnement ou Veolia – y auront une présence forte. Selon le site Internet Bastamag, qui a déniché une plaquette commerciale de Solutions COP21, la publication d’une solution sur la plateforme en ligne coûterait 100 euros hors taxes pour les entreprises, une page promotionnelle sur le site, 7 000 euros. A Solutions COP21, pas besoin de montrer patte blanche : « Aucune sélection n’est faite. La seule vérification que l’on fait, c’est de s’assurer que la solution proposée est bien en faveur de l’environnement. » Ouf.

Mais que faire quand on n’a rien à voir avec l’environnement, ni de près ni de loin ? Pas de panique, on peut quand même surfer sur la grande vague verte qui déferle sur le pays ! La preuve, les centaines de mails que les journalistes reçoivent depuis plusieurs mois dans leur boîtes. Ici, c’est la Fédération des professionnels de la piscine qui convie à une conférence de presse pour parler « révolution durable » des bassins « à quelques jours de la COP21 ». Là, c’est l’Association internationale des tunnels et de l’espace souterrain qui programme un déjeuner de presse sur le thème « COP21 : soulager la pression du changement climatique en ville grâce à l’utilisation des espaces souterrains ». Ici, c’est une boîte qui lance une nouvelle collection de « cuzzles (sorte de puzzles, ndlr) écologiques », « coïncidant avec l’organisation de la COP21 ». Là, c’est une autre qui lance un « chalumeau nouvelle génération à combustible hydrogène décarboné intelligent », remarquablement compatible avec ce « grand rendez-vous international du climat ». C’est encore une société de nettoyage à l’eau qui interpelle : « Les pressings alternatifs sont-ils toujours vraiment écologiques ? Questionnement dont on pourrait débattre à l’approche de la conférence sur le climat, COP21… » Un petit dernier pour la route ? Yofitness.fr, une start-up spécialisée dans le coaching sportif en ligne, propose de planter un arbre à Madagascar, chaque fois que l’on sue une heure devant sa tablette. Et ce, « à l’occasion de la COP21 », pardi ! —



Dehors, les entreprises !

Pas question de laisser les gros pollueurs s’immiscer dans les négociations. Il faut les mettre dehors, assure l’ONG Corporate Accountability International. Aussi ont-ils monté la campagne « Virons les gros pollueurs des politiques climatiques globales ! ». « Entre les industries du tabac et celles des énergies fossiles, il y a un parallèle. Les deux travaillent à contourner la régulation, utilisent toutes deux des organismes de lobbies, de la “fausse science” et s’emploient à semer le doute. Puisqu’elles sont si similaires, la solution pour les réguler peut être la même », explique Jesse Bragg, porte-parole de l’ONG. La solution existe : en 2003, les leaders du monde signèrent la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé pour la lutte anti-tabac. L’article 5.3 les engage à « veiller à ce que les politiques [de santé publique en matière de lutte contre le tabac] ne soient pas influencées par les intérêts commerciaux et autres de l’industrie du tabac ». Pourquoi ne pas faire la même chose avec les compagnies pétrolières, charbonnières et gazières qui entretiennent un conflit d’intérêts direct avec la réussite des négociations climatiques ? L’ONG a lancé une pétition en ce sens et rassemblé près de 400 000 signatures qu’elle remettra à l’ONU lors de la COP. —

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  • Oui et comment les investissements en lien avec le réchauffement climatique représentent une manne à venir pour les industries : des dizaines de milliers de milliards de dollars. Si une partie est insatisfaite, ’les pollueurs’, l’autre le sera, ’les exploiteurs de ressources naturelles’. Ceci est l’autre versant de la crise écologique que l’on ne veut pas voir.

    7.02 à 10h32 - Répondre - Alerter
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