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14-02-2012
Mots clés
Alimentation
France

Dans l’assiette des précaires

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Dans l'assiette des précaires
(Crédit photo fred_v : flickr)
 
Nourrir sa famille quand on a de faibles revenus. Entre stratégies et angoisse, deux sociologues ont analysé les repas et les courses de précaires, notamment des femmes au foyer.
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C’est l’heure de passer à table. Dans une famille de classe moyenne ou supérieure, seront servis entrée, plat et dessert, avec un savant dosage de légumes, de viande ou de poisson, et de fruits. Et même, qui sait, un petit chocolat avec le café. Mais au menu des plus modestes, le choix est nettement plus restreint : souvent un plat unique, lourd et bourratif, à faire bondir l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, chantre du fameux « cinq fruits et légumes par jour ». Caricatural ? A peine, malheureusement.

Deux jeunes chercheuses, Ana Masullo de l’Inra (institut national de la recherche agronomique) et Anne Dupuy, de l’université de Toulouse II, se sont penchées, dans des travaux distincts, sur les stratégies alimentaires des personnes en situation de précarité. [1] Et parmi les facteurs déterminant la composition du repas prime, sans surprise, le revenu. L’alimentation représente 21% du budget des ménages du premier quartile – le quart de la population aux revenus les plus faibles – contre 14% pour les ménages du quatrième quartile – le quart de la population aux revenus les plus élevés. Mais surtout, la qualité et la diversité des produits consommés par les plus pauvres sont moindres. La plus petite fluctuation des prix des denrées peut même entraîner une modification des aliments achetés, voire un renoncement à l’achat.

A tel point que « faire les courses et nourrir sa famille peut devenir source de stress », explique Ana Masullo, qui a basé son étude « Ce que nourrir signifie en milieu précaire » sur de multiples témoignages de femmes et de mères issues de quartiers dits populaires. « Une femme, surtout si elle ne travaille pas, a pour activité principale l’alimentation. Mais toutes les étapes – les courses, la cuisine, la consommation des repas - sont soumises à sa situation de précarité. Et si elle a des difficultés à nourrir sa famille, c’est son image de bonne mère qui est en échec », souligne la chercheuse.

Discount pour les adultes, supermarché pour les enfants

Admettre que l’on a recours à une épicerie sociale et solidaire, dans laquelle on ne paie qu’une partie des produits achetés, ou que l’on glane les fruits et légumes invendus à la fin des marchés est quasi indicible, car trop humiliant. Ce dont les femmes parlent, c’est plutôt de leur connaissance aiguë des prix pratiqués dans telle ou telle enseigne. Ce qu’Anne Dupuy appelle « leur fierté de savoir-faire des affaires », même si la « logique comptable » permanente, indispensable en raison du peu de marge de manœuvre budgétaire dont elles disposent, est usante.

« L’approvisionnement alimentaire, souvent quotidien, est coûteux en temps et en efforts », renchérit Ana Masullo. Et ce d’autant plus lorsque 30 centimes de différence sur le prix d’une brique de lait incitent à prendre un bus pour se rendre dans un magasin situé plus loin. « Beaucoup de familles font les courses pour les adultes en discount mais vont dans un supermarché pour l’alimentation des enfants, car malgré les difficultés, l’idée est de les épargner autant que possible et de leur faire plaisir », explique encore la chercheuse. Voilà en partie pourquoi, dans les milieux les plus modestes, les aliments consommés ne sont pas les plus diététiques.

Des féculents plutôt que des fruits et légumes

« Pourtant, les précaires sont plutôt bien informés des liens entre alimentation et santé, relève Anne Dupuy. Et ils ont conscience de mal manger, ce qui peut d’ailleurs être générateur d’angoisse et de tension chez les parents. » Mais dans les milieux défavorisés, plus que la contrainte morale (qui pousserait à consommer des aliments sains) c’est bien la contrainte budgétaire qui s’impose. Dans les sacs de courses, davantage de féculents qui tiennent au corps (pâtes, riz) que de fruits et légumes. De la viande aussi, mais à bon prix. Donc plutôt des steak à 20% de matière grasse qu’à 5%...

Et lors des repas, la priorité n’est pas tant au respect des recommandations alimentaires qu’au plaisir – malgré une certaine monotonie des menus – et, dans la mesure du possible, à la satiété. « Le repas, c’est censé être le moment convivial, une sorte de parenthèse dans les privations vécues tout au long de la journée », note Ana Masullo. Un idéal pas toujours au menu. « En réalité, les repas où toute la famille est autour de la table sont rares. Souvent, tous ne mangent pas la même chose, dans les mêmes quantités, de la même qualité. »

En effet, de nombreuses femmes n’hésitent pas à se rationner drastiquement afin de préserver la part des enfants, quitte à ne même pas venir à table avec eux afin de masquer les restrictions auxquelles leur situation budgétaire les contraint. Un sacrifice qui, certes, conforte leur image de bonne mère, mais qui les expose à l’insécurité alimentaire.

A lire aussi sur terraeco.net :
- Crise : pourquoi ce sont les pauvres qui trinquent ?
- « Une agriculture qui dépend du pétrole va dans le mur ».

[1] Ana Masullo a interrogé des mères de famille de milieu précaire dans deux quartiers défavorisés de Paris, où elle s’est immergée pendant un an, ainsi que de la lointaine banlieue parisienne, où elle s’est installée sept mois. Anne Dupuy a, elle, mené son étude L’alimentation des personnes en situation de précarité : mode de gestion et de transmission sur la base de 28 entretiens conduits auprès de bénéficiaires de l’aide alimentaire. Elles ont présenté leurs travaux le 14 février lors d’une conférence organisée par le Fonds français alimentation et santé

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  • Histoire de n’avoir pas trop de désert dans son assiette :
    Aujourd’hui, Sawadogo distribue gratuitement des semences à planter aux agriculteurs de la région sahélienne qui s’étend de l’Atlantique à la Mer rouge. Et selon le facilitateur des Initiatives de reverdissement en Afrique pour le Centre de la coopération internationale, Chris Reij,

    « c’est bien un petit agriculteur qui a trouvé, seul, un système qui marche là où des organismes mondiaux ont échoué ».

    Yacouba a probablement ouvert une voie : la plantation d’arbres, ainsi que l’utilisation d’engrais sur les champs et les pâturages ont déjà été adoptées par de nombreux agriculteurs africains et ont contribué au reverdissement de plus de six millions d’hectares de terres à travers le continent.

    Mais cet élan est encore freiné par les politiques mises en place dans différentes zones touchées par la sécheresse.

    Selon le spécialiste de l’environnement pour la gestion durable des terres au Fonds pour l’environnement mondial (FEM), Mohamed Bakarr,

    « le fait que les dirigeants de certains pays empêchent la population de posséder des arbres ou d’accéder à la propriété foncière font que les gens négligent ces ressources ».

    Une épée de Damoclès à laquelle n’échappe d’ailleurs pas Yacouba Sawadogo : au nom du développement, le gouvernement burkinabè est en train de s’approprier la terre et surtout la forêt qu’il a planté.

    Sa seule solution serait de racheter au moins ses arbres à son propre Etat, solution à environ 100000 euros, qu’il estime injuste. Et surtout inabordable

    15.02 à 19h49 - Répondre - Alerter
  • Même en risquant de soulever 1 tollé d’indignation, je tiens à recadrer le rôle d’1 parent aimant. Aimer son enfant n’est pas céder à nimporte lequel de ses caprices, lui faire plutôt des frites quotidiennes au lieu de diversifier son menu. Ravaler sa honte et faire les fins de marché. Je l’ai fait avec dignité, et cela m’a permise d’en rencontrer d’autres dans mon cas, et d’échanger des recettes ou parfois de s’organiser en co-voiturage pour d’autres récup’.
    Les gens que vous décrivez, j’en ai croisé(e)s, surtout lorsque j’étais bénévole au resto du coeur. Eh bien, je peux vous assurer qu’ils n’ont aucune gêne à clamer leur pauvreté, se plaignent du temps d’attente, mais ne lèveront pas le moindre petit doigt pour aider à décharger. N’ayant pas d’emploi, croyez vous que tout ce temps libre pourrait être consacré à se cultiver ou à s’investir dans le bénévolat. Non, entre les supermarchés et la télé, il devient logique que cela finit par scléroser leur humanité. Avez vous mené votre enquête dans des squats ? Dans certains, vous constaterez que précarité ou pas, nous nous débrouillons pour avoir des légumes bio, en échange de coups de main aux maraîchers. Le système D et la solidarité existent, mais exigent certains efforts de conscience. Mais lorsque j’en entends qui me disent qu’ils ne feront que s’ils étaient payés, je me dis que si saloperie de riches il y a, saloperie de pauvres également. La misère mentale n’est pas 1 question de porte-monnaie, mais plutôt d’égoïsme forcené.

    15.02 à 10h36 - Répondre - Alerter
  • Et de plus, on le sait...
    Jean Ferrait nous chantait déjà "le poulet aux hormones" !
    Vrai de vrai ,il faut avoir de l’argent-mais aussi de l’intelligence- pour bien se nourrir.
    Avec des produits simples, on fait des miracles .

    15.02 à 06h16 - Répondre - Alerter
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