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29-12-2015
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Interview

« Au sud, la lutte écologique est une question de survie pour les femmes »

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« Au sud, la lutte écologique est une question de survie pour les femmes »
(Crédit photo : Jules Toulet pour « Terra eco »)
 
Charlotte Luyckx, docteure en philosophie et spécialiste de l’écoféminisme, nous éclaire sur ce concept qui cherche à mettre en relation trois types de domination : celle sur les femmes, celle sur la nature et celle sur le Sud.
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N° 74 - janvier-février 2016

2016, l’année des écoféministes

L’engagement des femmes dans les luttes écologiques a-t-il un visage particulier ?

Difficile à dire sans enquête sociologique de grande ampleur. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que certaines de ces femmes assument que leur engagement écologique est spécifiquement féminin, et il est fréquent d’entendre qu’une lutte écologique est menée au nom de valeurs dites « féminines ». L’activiste Vandana Shiva en est un très bon exemple. Cet engagement féminin peut s’expliquer par la sensibilité spécifique des femmes au « care » (en anglais : prendre soin de, se soucier de, ndlr), c’est-à-dire à leur attention particulière à la qualité de la relation à l’autre, qui peut très bien s’adapter à la relation à la nature. Le « care » s’inscrit dans une perspective concrète et holistique qui tranche avec l’universalisme abstrait caractéristique des sciences modernes. Il s’agit d’une éthique qui refuse la pensée dualiste (homme versus nature, femme versus homme, etc.), tout en mettant en lumière la face cachée du développement techno-industriel mondialisé qui se déploie aux dépens du travail domestique des femmes, de la nature et des pays du Sud.

Est-ce cela qu’on appelle l’écoféminisme ?

Oui, en quelque sorte. L’écoféminisme cherche à mettre en relation ces trois types de domination : sur les femmes, sur la nature et sur le Sud. Mais parler d’écoféminisme, c’est marcher sur des œufs… Cette association ne va pas de soi. Certains vont même jusqu’à la juger régressive. Ce mouvement prend par ailleurs des formes si multiples que certains estiment qu’il n’existe pas en tant que tel. Pourtant, ce courant de pensée, si divers soit-il, dévoile des intuitions intéressantes. Ses militantes n’affirment pas que leur vision de l’écologie est meilleure que celle des hommes. Elles veulent remettre l’accent sur une vision du monde qu’on rattache traditionnellement aux valeurs féminines et qui a été oubliée. C’est la féministe française Françoise d’Eaubonne qui utilise le mot écoféminisme pour la première fois en 1974. Il n’a eu aucun écho en France. C’est plutôt dans les pays anglo-saxons ou dans les pays du Sud que ce concept d’écoféminisme a été développé et discuté – à travers les textes de Carolyn Merchant (1), Maria Mies (2), Vandana Shiva, Starhawk (3)… – et surtout qu’il inspirera des initiatives de terrain. Car l’écoféminisme est d’abord un ensemble de démarches pratiques avant d’être un corpus théorique.

Qu’est-ce qui relie toutes ces luttes écoféministes ?

Leur point commun se situe dans le rapprochement entre diverses formes de dominations : celle de l’homme sur la femme et celle de l’homme sur la nature, auxquelles est souvent ajoutée celle du Nord sur le Sud. Ainsi, la lutte pour préserver les semences fertiles contre les multinationales qui vendent des semences stériles rendant les paysans dépendants d’elles est un acte de résistance politique fort. C’est une question de souveraineté alimentaire, d’autonomie. L’écoféminisme y ajoute une dimension symbolique en déployant un parallèle entre la mainmise techno-industrielle sur les semences et la mainmise sur la fertilité des femmes, la figure féminine étant associée au symbole de la vie et de la fécondité dans de nombreuses cultures. A la critique de l’anthropocentrisme – cette vision morale caractéristique de la modernité qui met l’homme au centre de la morale et en fait la source exclusive de toute valeur –, l’écoféminisme ajoute la critique de l’androcentrisme (qui envisage le monde du point de vue des êtres humains de sexe masculin, ndlr). Certes, la modernité a fait de l’homme le centre de son monde, mais il ne s’agit pas de n’importe quel humain, pas de l’homme en général, mais bien de l’homme de sexe masculin et occidental. L’écoféminisme reproche ainsi à la plupart des mouvements écologistes de rester trop abstraits, trop universels, sans révéler les ressorts économiques et sociaux de la domination.

Si les femmes, elles, ne restent pas dans l’abstraction, n’est-ce pas parce qu’elles sont les premières touchées par les dégâts de l’industrialisation ?

C’est la thèse que défend Vandana Shiva. Il faudrait des données de terrain pour la généraliser. Pour Vandana Shiva, qui a le contexte indien comme base d’études, le travail de la terre appartient aux femmes. C’est le cas dans plusieurs cultures africaines également. A ce titre, elles sont en première ligne dans les processus d’industrialisation de l’agriculture qui génèrent du profit pour quelques-uns mais plongent la grande majorité des paysans dans la misère. Il y a sans doute un phénomène cumulatif : être une femme, pauvre, de couleur, dans le milieu rural, c’est véritablement être « l’autre » de la grande marche de la globalisation. A cela s’ajoute, mais c’est une hypothèse, une propension féminine à la gestion de l’environnement et une conscience accrue de la réalité existant derrière le concept de générations futures. L’écologie vient d’ailleurs du grec oikos, qui signifie l’habitat, la maison, le foyer…

Justement, n’y a-t-il pas un risque d’essentialiser la femme qui serait « par nature » plus proche de la nature que l’homme ?

C’est évidemment un risque majeur. Les différentes mouvances de l’écoféminisme ne se positionnent pas de la même manière sur ce sujet. Les écoféministes les plus « politiques » considèrent que le lien entre les femmes et la nature n’est qu’accidentel, qu’il s’agit d’une communauté de destin : elles ont toutes deux été dominées par l’homme. A l’autre bout du spectre, certaines militantes ont une vision plus essentialiste de la femme qu’elle désire revaloriser. Qu’il s’agisse de l’allaitement, de soin aux enfants ou de l’alimentation, elles tentent de se réapproprier ce qui représentait une aliénation aux yeux des féministes traditionnelles, dans une perspective écologiste : choisir de privilégier le foyer et renoncer à un salaire, c’est aussi diminuer sa consommation. Ne pas avoir de travail salarié, c’est récupérer du temps pour participer à des groupes militants locaux ou pour redevenir autonome sur le plan alimentaire en faisant un potager, etc. C’est la ligne de conduite des « fémivores » aux Etats-Unis : des femmes qui ont un niveau d’études assez élevé, souvent issues de la classe moyenne, et qui renoncent à leur vie professionnelle au profit de l’adoption d’un mode de vie écologique de ce type. Cet écoféminisme serait une manière de rompre avec le monde marchand et l’image de la femme objet. L’écoféminisme n’est pas la simple juxtaposition entre l’écologie et le féminisme : il questionne l’un comme l’autre. Et il est vrai que le féminisme de la première génération a davantage tenté de donner une place aux femmes dans le capitalisme marchand qu’il n’a refusé celui-ci.

Reste que, si les femmes sont très présentes dans les luttes écologiques de terrain, elles sont beaucoup moins nombreuses à la tête des délégations ou dans les grands raouts internationaux…

Soit les femmes accordent moins d’importance au pouvoir, soit elles sont contraintes par un plafond de verre, qui existe dans le militantisme comme dans les entreprises. Par ailleurs, la revalorisation d’une lecture du monde par le « féminin », que porte l’écoféminisme, devrait pouvoir être également endossé par les hommes. L’une des façons d’éviter un retour pré-féministe à l’essentialisation des rôles, c’est d’endosser une autre anthropologie : une vision de l’humain habité par une double polarité, féminine et masculine, en quête d’un équilibre. Certains hommes d’ailleurs défendent la revalorisation du « féminin de l’être », comme le théologien allemand Jürgen Moltmann, qui voit dans l’émergence de la pensée écologiste une résurgence du féminin écrasé par plusieurs siècles de patriarcat religieux puis séculier, ou le sociologue Michel Maxime Egger, qui encourage le développement de valeurs féminines comme la compassion, le partenariat, l’humilité et la gratitude pour la vie.

Beaucoup de militantes sont au Sud. Pourquoi ?

Au Sud, la lutte écologique est une question de survie, plus immédiate en tout cas que pour les habitantes du Nord. Les femmes du milieu rural y ont davantage l’occasion de faire le lien entre domination homme/femme et domination homme/nature : elles le vivent dans leur chair, dans leur quotidien. On trouve aussi, notamment mais pas exclusivement, en Amérique du Sud, une vision spirituelle de la terre, associée à une figure de femme ou de mère. C’est le cas notamment de la Pachamama (la terre mère), sur laquelle se repose le mouvement du « buen vivir » en Bolivie et en Equateur (4). Ce concept revalorise la vision du monde d’héritage précolombien des indigènes de ces pays (les Quechua et les Aymara) et se positionne, sur cette base, à l’encontre du néolibéralisme. L’Equateur est le premier pays à avoir reconnu des droits à la terre mère, en octobre 2012. Il s’agit de quitter l’anthropocentrisme, de valoriser la nature en elle-même qui prend la forme d’un archétype féminin : la madre tierra. On retrouve le même principe immanent féminin dans la référence à Gaïa, figure grecque de la déesse-mère. Vandana Shiva fait référence au terme sanskrit « prakriti », principe féminin dynamique qui, dans la philosophie indienne, contient toutes les potentialités de la matière. On peut également évoquer, dans le contexte musulman, le concept d’Ayat, désignant les signes de la présence divine sur terre et, par extension, dans la nature.

Ce lien spirituel entre femme et nature, on le retrouve aussi dans la figure de la sorcière, dressée par l’écoféministe Starhawk, cette fois-ci dans l’hémisphère Nord…

Elle est effectivement une figure emblématique de la veine « néopaïenne » de l’écoféminisme. Celle-ci idéalise les sorcières qui ont subi des massacres à la fin du Moyen-Age, à l’orée de la modernité. La sorcière, c’est « l’autre » de la modernité. Elle représente l’animisme, la vision organique de la nature, la médecine des plantes. Cela tranche avec la vision mécaniste et réductionniste du monde naturel qu’a développée la science moderne et avec la vision transcendantaliste du sacré caractéristique de la théologie de cette époque. En faisant référence à la figure de la sorcière, Starhawk ou Isabelle Stengers (5) entendent revaloriser la vision d’un monde naturel vivant et sacré, et pluraliser les modes de connaissance et de militance jugés « acceptables ». La figure de la sorcière, à ce titre, est efficace précisément parce qu’elle nous dérange dans les carcans rationalistes et réductionnistes à l’intérieur desquels nous avons appris à évoluer et à penser. Les écoféministes de cette veine organisent des nouveaux rituels, comme des rondes cosmiques, qu’elles décrivent comme des formes nouvelles de militance engageant une vision totalement neuve du politique. —

Interview réalisée le 4 novembre 2015

(1) Philosophe écoféministe américaine.

(2) Professeure de sociologie et féministe allemande.

(3) Ecrivaine et militante américaine.

(4) Concept de la langue et des peuples quechua, qui peut être traduit par le « bien-vivre ». Ce principe a été adopté dans les constitutions d’Equateur, en 2008, et de la Bolivie, en 2009.

(5) Philosophe belge.


1982 Naissance

2014 Soutient sa thèse

2015 Signe l’entrée « écoféminisme » du Dictionnaire de la pensée écologique, de Dominique Bourg et Alain Papaux (PUF)

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